Archives mensuelles : avril 2016

La chienne

Chipie pour busuu

La chienne est malade.   Elle a la vieillesse.

Je me souviens de cette petite chose blanche tapie silencieusement au fond du panier derrière ses sœurs qui grognaient  à notre arrivée.  Ce fut l’amour  au premier regard.   Elle était timide, douce,   on la prit dans nos bras,  elle se laissa faire.  On joua avec elle dans le pré,   on la câlina,  elle vint rechercher nos mains quand elles semblèrent la délaisser.  On ne discuta pas le prix et on l’emmena.  Elle s’installa sur mes genoux dans la voiture, confiante. Les enfants étaient excités. Parvenue à la maison elle aboya puissamment depuis mes bras au moment où elle vit la cage des cochons d’Inde.  On jugea préférable de les reléguer au grenier.  Toute menue,  elle  avait une énergie incroyable, mais elle se reposait sous mon fauteuil. Elle nous fit  vite comprendre que les croquettes ce n’était pas pour elle,  elle voulait manger comme les autres, sa viande,  son riz,  ses légumes.  Et toute sa vie je cuisinai pour elle.  Maintenant c’est  son maître qui le fait,  il a voulu apprendre,  moi je me contente de surveiller  et de donner un conseil quand c’est nécessaire. Pourtant  c’est moi qui m’en suis toujours occupée, car les enfants étaient à l’école et le maître au travail.  Ce furent des années d’espièglerie et d’égard, elle n’aurait jamais mordu ne fût-ce qu’un coin de meuble, elle respectait les plantes posées sur le sol, elle faisait attention de ne rien briser, elle ne creusait pas de trou dans les plates-bandes.  On l’emmenait pour de grandes promenades en forêt ou en campagne.  Elle n’était pas fatiguée.  Elle dormait sur le canapé, sur un coin de couverture.   C’était sa place.

Puis un jour  d’hiver, alors que nous observions les oiseaux, elle fut contrariée par un détour qu’elle avait voulu prendre et que nous lui avions refusé.  Elle fila tout droit.  On crut qu’elle prenait un peu d’avance   et qu’elle nous attendrait, mais non, elle se sauva.   Nous étions bouleversés  son maître et moi.  Nous décidâmes de rentrer à la maison en espérant l’y retrouver.  Elle attendait devant la porte semblant dire : « La prochaine fois donnez-moi les clés ! ».

Peu après son  état commença à se dégrader, sa désobéissance avait été le premier signe.  Elle souffrait d’arthrose et d’insuffisance cardiaque.  Deux vétérinaires la soignaient, un vétérinaire généraliste et une vétérinaire ostéopathe qui lui conservait une bonne mobilité.    Ses promenades se raccourcirent au fil des ans.

Aujourd’hui les enfants ont quitté la maison, je suis seule avec elle et son maître.    Il a pris sa retraite,  il reste là en permanence.  C’est lui qui s’occupe d’elle  pendant ses vieux jours.  Le vétérinaire a dit : « Ce que je ne comprends pas, c’est qu’elle soit toujours en vie… ».  Elle a atteint ses seize ans. Elle ne saute plus sur son divan depuis longtemps.   Elle dort sur ses coussins contre le piano. Et quand elle se réveille,   elle s’arrête sur le carrelage,  elle n’a plus le temps d’arriver à la porte et le maître silencieusement nettoie.    Il ne veut pas s’en séparer. Il a décidé de dormir avec elle et comme je ne voulais pas de chien dans mon lit,   ils se sont  repliés sur la chambre d’amis.  Pour lui, la quitter toute une nuit c’est trop.  Il a annulé les vacances. Il ne veut la confier à personne.   Elle a perdu l’appétit,   alors il lui donne la becquée.   Parfois,  le matin elle reçoit un œuf à la coque.  Il lui découpe des mouillettes  de pain grillé qu’il trempe dans le jaune et qu’il lui présente.  Cela fait un joyeux « Crunch, crunch ».  Le midi elle mange une charcuterie légère avec une tartine qu’il détaille en morceaux. Elle n’aime plus trop le poulet et les viandes blanches.  Quant aux viandes grasses, elle ne les digère plus.   Elle veut des choses qui ont du goût,  elle veut de la variété.  Parfois elle le harcèle toute la soirée,   pour obtenir autre chose que ce qu’il lui a accordé.  Il soupire et sourit : « Tu as à manger, tu es servie ».   Et au bout d’une heure ou deux de jérémiades,  elle finit par céder.   Il la surveille quand elle est au jardin. Il ne faudrait pas qu’elle fasse une mauvaise rencontre,   avec ces matous qui s’invitent et elle si chétive,  si tremblante sur ses pattes.    Le vétérinaire pense qu’il serait mieux de l’euthanasier,  mais le maître s’y refuse.  « Pourquoi ?  elle ne souffre pas ! ». On sent qu’il ne cédera pas. Lorsque je lui fais part d’une nouvelle dégradation,   il change de sujet. Je les observe dans leur  bulle.  Je suis en-dehors,  je veille sur eux.   Je serai là.  Elle est devenue sourde et sans doute un peu aveugle.  Quand elle a avalé son repas du soir,   elle se roule dans l’herbe,  elle s’ébroue, les pattes en l’air  sous les effluves multiples du vent.  C’est si bon la vie !

Lorsqu’il la ramène de chez la toiletteuse, je comprends enfin. Elle est si maigre, débarrassée de sa toison.  Je vois que dans leur bulle le maître est triste,  qu’il n’y a plus  de saveur.  Ils ont besoin de moi.  J’écarte alors les tranches de charcuterie froide et achète un magret de canard que je rôtis  au four pour qu’il ne soit pas sec mais tendre et rosé à point. J’épluche des carottes et les fais bouillir  puis je les rissole dans du beurre et du sucre.  Enfin j’ajoute du riz. La chienne m’a vu faire,  surprise que je reprenne les rênes, humant les parfums de cuisson.  Elle observe chacun de mes gestes,  les oreilles dressées,  le nez en l’air. Lorsque je lui offre son repas, elle se délecte et vide son assiette sans rechigner.  Je la nourris plusieurs fois ce jour-là avec autant de succès. Le maître  regarde,   content, soulagé, et moi, je me dis que je les avais trop vite abandonnés, que je m étais crue inutile à tort. Je reprends  les sorties qu’il avait abandonnées.  Quand la chienne n’en peut plus, lui ou moi la portons.  Chaque jour je lui mitonne une bonne viande, lui mijote des légumes.  Elle  voit qu’on s’occupe d’elle avec plaisir et cela lui rend l’appétit. Elle n’est plus dans une bulle avec son maître.  Les enfants reviennent nous rendre visite et c’est la fête.  Le soir je finis par l’accepter dans mon lit et nous dormons désormais à trois.  Je me serre à nouveau dans les bras du maître et lui dans les miens.  La chienne dort  profondément.  C’est si bon la vie !

 

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Les livres oubliés

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Nous étions en vacances au sud du Ventoux, installés dans  une vieille maison de pierres décorée de façon exubérante par des propriétaires soucieux de faire local.  D’anciens meubles en noyer, comme on en fabrique dans la région, s’alignaient, des lits défoncés nous rendaient le sommeil inconfortable, un âtre avec sa cheminée non ramonée allait nous enfumer lorsque nous tenterions d’y allumer un feu.   Il n’y avait dans ce gîte ni téléphone ni connexion internet et lorsque l’air se rafraîchissait je quittais la table sous le tilleul pour venir m’asseoir dans une encoignure où une petite alcôve exhibait des livres sensés intéresser le visiteur.  San Antonio, lis-je à mon grand dépit.  Je traversais  alors une période où mes lectures me conduisaient à la découverte des auteurs provençaux, aussi je parcourais les œuvres de Marie Mauron quand j’arrivai là-bas déjà tout imprégnée de la lumière du sud.  Les journées s’écoulaient doucement en longs petits-déjeuners, en promenades dans les environs bosselés de collines.  Mais le soir j’aimais m’asseoir dans mon coin lecture et tourner les pages.

Un jour, poussée par ma curiosité native, j’explorai plus attentivement le renfoncement aux San Antonio et je découvris que derrière les premières rangées se dissimulaient d’autres livres, certains mangés par la moisissure.  Je les sortis.  C’était des livres anciens, la plupart en bon état, qui semblaient être restés là très longtemps.  Le papier était jauni mais quelqu’un avait dû en prendre grand soin à une époque car ils étaient recouverts de papier bleu d’écolier tel celui que j’avais connu à l’école primaire.  Une étiquette collée comme sur un cahier renseignait d’une écriture soignée et vieillotte le titre et l’auteur.  Je vis qu’il s’agissait de recueils de poésie en langue provençale dont certains traduits en français.  Ma soif de connaître me poussa à regarder qui était l’éditeur de celui que j’avais entre les mains et je lus : « Avignoun, Enco de Roumaniho » 1918…  Je retournai à l’étiquette : « Anselme Mathieu,  œuvres poétiques complètes ».  Je feuilletai, des poèmes en provençal couvraient les pages de gauche et leur traduction en français s’affichait en vis-à-vis sur les pages de droite.

LI REMEMBRANCO

Au Felibre Teodor Aubanèu

 

Lou bonur, pecaire !

Es uno flou que duro gaire.

Curat AUBERT

 

Te recordes lou jour

Ounte Amour

Sèns muta nous menavo

En de draiou perdu,

Escoundu,

Sèns saupre mounte anavo ?

LES SOUVENIRS

Au Poète Théodore Aubanel

 

Le bonheur hélas !

– est une fleur qui dure peu.

Curé Aubert

 

Te rappelles-tu le jour – où Amour – nous menait,

en silence, – dans des sentiers perdus, – cachés, –

sans savoir où il allait ?

 

 

 

 

Je fus émue par la beauté simple des vers.  Il y en avait des pages entières, des livres entiers.  Le mot « félibre »  m’évoquait Mistral et le félibrige, ce mouvement poétique créé au début du vingtième siècle par un groupe de poètes provençaux dans le but de préserver et promouvoir la langue provençale.

Quelques jours plus tard, nous étions assis  à une terrasse à Brantes, ce village accroché en face des parois du Ventoux où  perchés au bord de l’à-pic nous savourions une glace goûteuse sous des voûtes séculaires.  J’entamai la conversation avec la tenancière et rapidement je lui expliquai que je m’intéressais aux félibres et à leurs ouvrages.  « Oh, vous devriez  aller à la librairie Roumanille à Avignon », me  dit-elle.     Comment ?  Il y avait encore une libraire Roumanille à Avignon…

Cela devint l’occasion d’une escapade.  La dame de Brantes m’avait donné l’adresse et, les sandales légères, mon mari et mes enfants me suivant, je découvris rapidement le but. Cette librairie proposait des ouvrages de bibliophilie et attirait des amateurs venus du monde entier.  D’ailleurs, à mon grand dam, des reporters d’un magazine américain y prenaient des photos et une partie de la boutique était inaccessible.  A entendre parler les vendeuses, j’appris que le patron était « Monsieur Roumanille ». Le rejeton du félibre Joseph Roumanille ? Je ne tardai pas à l’identifier au comptoir.  Il paraissait désœuvré : un homme d’une cinquantaine d’années, les traits épais,   le cheveu rare et crépu, la silhouette bedonnante, qui suait dans son costume trois pièces tout en feuilletant un ouvrage de ses petits doigts épais.  Je m’approchai de lui et l’abordai de façon anodine.  Ainsi il était le descendant du célèbre poète…  Oui il en était très fier,  mais lui n’avait pas le don de l’écriture, il avait entamé des études de médecine qui n’avaient jamais abouti et en désespoir de cause il avait repris la librairie familiale qu’il continuait de faire prospérer.  Je lui racontai ce qui m’était arrivé.  Il écarquilla les yeux.  Il ne pouvait me croire.  C’est là que je compris que j’avais découvert un véritable trésor : des œuvres originales des félibres en bon état de conservation.  Cela avait une grande valeur marchande.  Il en salivait.

Je quittai la librairie perplexe.  Je n’étais pas bibliophile, je ne collectionnais rien. Je n’aimais pas la possession. Un livre pour moi c’était un moment d’émotion, une transmission d’une âme à une autre, pas un objet rare qui se monnayait à haut prix pour être rangé sur une étagère.  Qu’allais-je faire de ma découverte ?

Rentrée au gîte je continuai à lire les félibres chaque soir et en ce lieu, au travers de leurs mots du temps jadis, ils dégageaient des parfums surannés qui me procuraient une bienveillante ivresse.

Les vacances touchaient à leur fin.  J’avais réfléchi.  Je voulais acheter au propriétaire le recueil d’Anselme Mathieu et lui dévoiler ce que recélait ses murs afin que ces livres reçoivent l’attention qu’ils méritaient.

Le matin du départ il vint donc récupérer son gîte.  C’était un homme de haute taille, portant beau, la carrure musclée.  Il arriva de très mauvaise humeur, l’humeur d’un homme qui vient de se disputer avec sa femme.  Peut-être était-ce le cas ?  Je me dis que c’était mal parti.  Il faisait des reproches sur l’entretien de la cuisine, sur des ampoules qui  avaient lâché.  Difficile d’en placer une sur les félibres.   Courageusement je m’y risquai.  Oui il savait.  Son grand-père, dont il avait hérité cette maison, était un félibre lui aussi, peu connu certes.  Oui il était au courant qu’il avait laissé ses livres dans la maison, mais lui cela ne l’intéressait pas.  Chacun ses goûts.  Pourquoi est-ce que je lui parlais de tout cela ? Il s’énervait, il n’avait pas de temps à perdre. «  Mais cela a énormément de valeur,  vous pourriez les vendre !   –  N’importe quoi !  Adieu Madame ! ».  Devant un tel mur, je fis ce qu’on attendait de moi, je ramassai mes bagages et m’en allai.

Le voyage se déroula sans encombre.  J’étais heureuse de ces vacances et de ce que j’avais vécu avec mon mari et mes enfants.

En rentrant, je défis mes valises.  Elles débordaient de vêtements chiffonnés, mais au fond  j’y avais caché une surprise : avec  des mains malicieuses j’en sortis le recueil adoré… Ce n’était pas un vol.  J’avais voulu payer.  On avait refusé.

Mon ami Anselme Mathieu occupe désormais une place en vue dans ma bibliothèque.  J’aime sortir ses œuvres l’été et en relire des passages quand l’air est bruissant et que la terre chaude exhale ses parfums.

 

 

Jumelles

Bonjour.

Je vous propose aujourd’hui une nouvelle inédite en espérant qu’elle vous plaira.    Bonne lecture !

 

Jumelles… J’ai pensé que nous l’étions dès que je t’ai vue, assise dans cet auditoire en ce jour de rentrée universitaire. Tu avais les cheveux blonds, des jeans serrés, un chemisier largement ouvert, un pull gris clair et tu me magnétisais. Tu étais si belle, où d’autre aurait pu se poser mon regard ? Je voyais en toi ma jumelle inversée. Tu détenais tout ce qui me manquait, la beauté, l’aisance. Tu étais assise sur une table à fumer une cigarette au milieu d’autres étudiants, les pieds sur une chaise, les jambes écartées. Moi j’arrivais de la campagne, je ne connaissais personne, je portais un pantalon strict et un chemisier boutonné jusqu’au cou. J’étais perdue. Je me suis assise sagement, à l’écart.

J’ai croisé ton regard dans un couloir et tu m’as souri. Je ne sais pas ce que tu as ressenti, mais bientôt nous ne nous sommes plus quittées, comme aimantées l’une par l’autre. Nous arpentions côte à côte les couloirs de la fac, marchant en rythme vif, les jambes gainées des mêmes bottes, portant les mêmes jeans. Tu étais belle, je ne l’étais pas. Cela n’en était que plus simple. Je n’admettais pas que l ‘on t’approche, tu étais ma chose et j’étais la tienne. Tu avais ton homme certes et je l’aimais bien, parce que grâce à lui tu repoussais tous ceux qui t’abordaient. Aussi dans notre quotidien, personne n’était admis entre nous. Aucun homme ne s’intéressait à moi. Quant aux filles, elles n’existaient pas.

Aujourd’hui, je suis là devant mon ordinateur, je regarde des photos de toi, celles où ton visage est parfait, comme je l’ai connu dans la jeunesse, avec tes yeux d’ambre, tes cheveux clairs, tes cils sombres, tes dents rosées et cette lumière qui émanait de toi. J’ai peine à te reconnaître sur les autres, dans ces traits déformés, ces chairs gonflées.

Comment tout cela a-t-il pu arriver ? Je pense à nos années, à nos mariages respectifs, toi avec ton homme qui était beau et brillant, moi avec un garçon falot que je n’aimais pas mais qui avait bien voulu de moi.

Nous avons eu nos enfants, nous avons eu nos amants. Et pour ces derniers, par un étrange retournement des choses c’est moi qui commençai la ronde. Est-cela qui signa le début de la fin pour toi? Si tu étais belle et que je ne l’étais pas, j’étais plus libre dans ma tête, ayant connu tant de vicissitudes pour parvenir au lieu de notre rencontre, ayant eu l’audace de franchir les obstacles nombreux et strictement érigés qui mènent des basses couches aux bancs de l’université.

A la fin de nos études nous sommes parties vivre à des endroits éloignés et nos échanges se sont limités à des conversations téléphoniques, aussi n’étais-tu plus qu’une voix, ronde et soufflée, qui au fil des années perdit ses harmoniques pour devenir cette chose métallique, rayée par l’alcool et le tabac tandis que ton visage se figeait intact dans ma mémoire.

Oui, j’ai osé la liberté, ne pas m’enfermer dans le mariage et les enfants sans abîmer ce que j’avais construit. Je trouvai ainsi le comblement à mes manques, un antidépresseur, l’ivresse.

Depuis le début tu me tenais la dragée haute et je te suivais sans mot dire. Tu me remettais souvent en question avec tes certitudes et je ne savais que répondre, m’étant construite de bric et de broc aux hasards de la vie et de mes propres mains, alors que tu avais puisé tes bases rigides et dures à ton éducation.

Je pris mon premier amant sans t’en parler, car je savais que tu me fustigerais.

Et puis un jour, à mon grand étonnement, tu me dis ton mal-être. J’en fus bouleversée. Comment était-il possible que toi la femme qui possédait tout puisse être malheureuse comme je l’avais été ? Ne sachant comment t’aider autrement qu’avec mes réponses, je t’avouai ma faute. Je ne voulais que te rendre le chemin de la joie. Tu suffoquas sous la nouvelle, tu ne comprenais pas. Comment était-ce possible? Moi si sage, si soumise…

Finalement, en panne dans ta vie, égarée au milieu de tes certitudes, tu suivis cette voie. Il y avait bien sûr un homme autour de toi, prêt à te rendre le goût des choses. Et ce fut ce qui arriva. Durant un temps tu retrouvas le plaisir d’exister, tu rayonnais, mais contrairement à moi tu ne compris pas que cette magie n’était que passage et illusion. Là où je fus lucide, tu t’enkystas dans une relation pesante qui n’entraîna que drames. Sa femme voulut se suicider, il rompit. Tu en restas détruite.

De mon côté, lorsque mon premier amant me lassa, j’en pris un autre et le bonheur continua pour moi et pour mes proches.

Toi tu ne t’y risquas plus et lorsque je t’appelais, ta voix avait des consonances qui me désarçonnaient, tes propos me paraissaient débridés. Un jour je parlai à ton mari, et il me dit que tu buvais.

Cela ne fit qu’accélérer ta chute. Ton époux qui avait accepté ton amant puisqu’il te rendait heureuse, ne comprenait pas que tu te détruises. Il divorça pour protéger vos enfants.

Tu te retrouvas seule, alors que je restais choyée. Tu eus des aventures qui te ravagèrent encore plus. Nous continuions à nous parler, et si tu cherchais encore à me déstabiliser, tu n’y parvenais plus.

Puis je crus que tu avais trouvé un équilibre comme l’avait trouvé notre relation qui était enfin d’égale à égale. Tu ne souffrais plus de solitude, tu te noyais dans le travail, tu ne cherchais plus de compagnon, disais-tu. Nous parlions de nos enfants, nous étions proches sans nous voir, grâce au téléphone qui nous reliait plusieurs fois par semaine. Je m’épanouissais dans ces échanges. J’étais heureuse de t’entendre. Tu comblais un manque en moi, comme jadis. J’attendais le moment de t’appeler, je me réjouissais. Tu étais ma joie.

Un jour tu ne répondis plus. Je te crus en vacances. N’était-ce pas l’été?

Finalement, inquiète, j’appelai ton ex-mari. Il m’apprit que tu t’étais suicidée un mois auparavant, avec de l’alcool et des médicaments. Tu avais attendu la fin des examens de tes enfants, tu avais nourri les animaux pour deux jours.

Alors, je me rendis là où tu reposais, un caveau noir dans un cimetière délabré. Mes jambes vacillaient dans les allées et je ramenai collée à mes pieds une grenaille grasse qui s’incrustait.

La nuit, allongée dans mon lit, j’eus l’impression de voir le ciel à travers les fentes de ton tombeau. C’était comme si je gisais à ta place.

J’ai acheté des vêtements qui te ressemblent, des jeans moulants, un chemisier bleu ciel, un pull gris clair. J’ai fait teindre mes cheveux en blond. Je dois être ridicule à cinquante ans. C’est comme si le temps n’avait pas passé.

Nous arpentons les couloirs de la fac.

Je n’ai plus d’amant, le goût m’en est passé. Tu n’es plus là . Je tends la main vers la bouteille d’alcool… mais je m’en détourne pour saisir ma plume et entamer le récit de notre histoire.

 

La vie est très longue

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C’est en regardant le film « Un été à Osage County » de John Wells  que j’ai  entendu cette phrase du poète T.S. Eliot : « La vie est très longue »…     J’ai été interpelée car combien de fois n’ai-je pas entendu  le contraire,  avec agacement,  pour justifier ce qui m’apparaissait comme des excès et des erreurs : se presser de vivre,  le plus rapidement possible car « la vie est courte ! »

Moi  j’aime « prendre le temps de vivre »,   j’aime traîner pour faire les choses et m’accorder les heures nécessaires à mon bien être.    Il me semble que la longueur de la vie ne réside pas dans la quantité des choses que l’on a accomplies mais plutôt dans la qualité des moments vécus.   Je me rappelle le célèbre film « Nos  étoiles contraires » de Josh Boone où deux adolescents atteints du cancer vivent l’éternité dans les instants uniques qu’ils partagent.

Proclamer que la vie est longue c’est montrer une volonté d’aller à contre-courant des idées reçues qui entravent.   Cela pourra sans doute en choquer certains,   mais « prenez ce qui vous convient et laissez le reste ! »