Archives mensuelles : mai 2016

Bâtarde sociale

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Empotée ! C’est comme cela que sa mère la traitait quand elle était enfant.  Elle n’osait pas prendre quelque chose en main que les foudres maternelles s’abattaient sur elles : « Attention,  tu vas casser quelque chose,  tu as les mains cuites ! ».  Aussi n’osait-elle toucher à rien, se retirait-elle quand il s’agissait de faire quelque chose.  Sa mère avait forcément raison.  N’était-elle pas détentrice de toute vérité ?

Un jour elle était au cimetière avec son amie Cricri et sa marraine.  Elles venaient déposer une plante sur une tombe.  La terre de la jardinière était durcie.  Pas moyen d’installer le pot.  Que faire ?  Et soudain elle eut une idée.  Elle s’empara de débris de pots qui gisaient épars et elle utilisa les bords ébréchés pour creuser la terre de la jardinière qui céda.  Elle dégagea ainsi un espace suffisant pour déposer leur pot et puis l’ensevelir pour le maintenir.  La marraine et Cricri s’extasièrent : « Quelle petite fille débrouillarde ! ».  Elle n’en revenait pas, elle se sentait fière et heureuse.  Incrédule aussi.    Elle n’était donc pas aussi inapte que sa mère le lui disait?

Ce fut une grande découverte.  Elle en fit le récit à sa mère : « Pour une fois que tu sais faire quelque chose… », lui dit cette dernière pleine de dédain.  La gamine forte d’une nouvelle confiance demanda à sa mère de lui expliquer comment tourner une béchamel.  « Tu es folle, tu n’y arriveras jamais ! »,  répondit sa mère.  « Epluche les pommes de terre et prends garde qu’elles ne voient pas clair !»  Sa mère la maintenait toujours dans des tâches obscures et routinières, comme prendre les poussières sur la rambarde de l’escalier.  Si une pomme de terre avait gardé trace d’un œil son père la raillait : « Tu ne sais même pas éplucher les pommes de terre ! »  Elle se sentait décidément mieux à l’école qu’à la maison.  Elle était une élève exemplaire.  Certes elle avait eu du mal pour les devoirs,  car sa mère qui disait vouloir l’aider ne faisait que l’embrouiller et finissait par lui faire une scène sur sa soi-disant ignorance.  Aussi du haut de ses neuf ans décida-t-elle de rester à l’étude pour faire ses devoirs.  Elle posait ses questions à l’instituteur et tout devenait lumineux.  Elle arrivait à tout faire avec facilité et rapidité, mais elle restait jusqu’à la fin de l’étude pour rentrer le plus tard possible chez elle afin d’éviter l’humeur méchante de ses parents.  Lorsqu’elle termina ses primaires, se posa la question du choix des études secondaires.  Dans le milieu ouvrier qui était le sien le choix se tournait naturellement vers l’école professionnelle, mais l’instituteur la poussait à aller au lycée pour faire des humanités classiques.  Elle trouvait les arguments du brave homme justes et cohérents aussi annonça-t-elle à ses parents que l’année suivante elle s’inscrirait au lycée en section latin.  Son père s’emporta : «Pour qui te prends-tu ? ce n’est pas pour les filles d’ouvriers, va à l’école technique pour devenir une bonne ouvrière comme ton père ! »  Mais elle avait maintenant pris l’habitude de n’en faire qu’à sa tête et de ne suivre que la logique qui lui convenait.  Pourquoi les enfants d’ouvriers devaient-ils forcément devenir ouvriers ?  Devant son obstination les parents firent appel au bon sens du médecin de famille qui se récria croyant à une ambition démesurée des parents : « Vous  avez fait du latin, vous ?  Alors pourquoi voulez-vous que votre enfant en fasse ? »   Et ils s’appuyèrent sur les dires du médecin hautain pour essayer de lui faire changer d’avis.  Mais rien n’y fit.  Au contraire cela la cala dans son obstination.

A la rentrée, elle était donc au lycée, étranglée d’angoisse mais décidée.  On verrait bien !  Comme le lui avait prédit son père, elle était la seule fille d’origine modeste de la classe.  A chaque cours, le professeur demandait de remplir une fiche sur laquelle elle devait inscrire la profession de ses parents.  Lorsque son père sut cela il lui dit : « N’avoue jamais que ton père est ouvrier et ta mère femme de ménage !   –  Que dois-je écrire alors ?  –  Ecris que ta mère est ménagère et ton père cardier. »  Il était effectivement ouvrier dans le secteur textile et travaillait à fabriquer des cardes.    Elle ne voyait pas en quoi c’était une honte d’être ouvrier ou femme  de ménage.  Lorsqu’elle dut remplir ses fiches elle inscrivit donc ce qui correspondait à la réalité.  Ses condisciples étaient filles de médecin, de notaires ou d’enseignants, mais elles ne se souciaient guère de la profession de ses parents.  Elle se fit des amies et termina dans les premières de la classe.  Les problèmes surgirent lorsqu’il s’agit de fréquenter ses amies en-dehors de l’école.  Leurs parents s’y opposèrent…  et elle comprit alors que son père avait une part de jugeote dans ce qu’il lui avait conseillé.

Elle se sentit misérable. Ses amies de primaires qui étaient allées à l’école professionnelle la considéraient comme une snob et la raillaient en lui disant : « C’est pour trouver un mari que tu veux aller à l’université ? »  Et les parents de ses amies du secondaire la rejetaient.  Quant à ses parents,   ils restaient aussi égoïstes qu’ils n’avaient été dans son enfance, aussi peu aimants et s’ajoutait maintenant à cela, la rancœur de se voir dépassés par leur fille. Triste bilan.  Elle était devenue une bâtarde sociale.

Elle continua son chemin en solitaire.  Elle perçut le dédain de  certains de ses professeurs.  Elle avait cru qu’il suffisait d’avoir de bonnes notes et d’être studieuse pour être appréciée.  Elle se trompait lourdement.  Elle fit la connaissance du fils de son professeur de chimie, une branche où elle excellait.  Un jour qu’ils passaient une soirée ensemble, le professeur vint rechercher son fils et lui, naïvement, lui fit la bise.  Alors le professeur, si gentil avec elle au lycée, se mit en colère et devant elle ordonna à son fils de ne plus jamais la revoir.

Plus tard elle alla à l’université.  Elle se mêlait peu aux autres et évitait les jeunes gens bien nés susceptibles de rechercher sa compagnie.  Elle décrocha sans peine un diplôme et lors d’une sortie avec d’anciennes amies du lycée, elle rencontra un garçon effacé qui avait eu le même trajet qu’elle : fils d’ouvriers, il était devenu ingénieur et menait une carrière modèle, dépourvue de grande ambition.  Elle accepta de le revoir et finit par l’épouser.  Ils s’installèrent dans un quartier de petits employés et d’ouvriers, car ils n’avaient pas beaucoup d’argent, et ceux-ci les perçurent rapidement différents d’eux et les ignorèrent.  Quant aux anciennes amies des études, elles avaient pour la plupart rallié la cause de leurs parents. Certaines défendaient des idées de gauche, parce que cela faisait bien, mais ne leur gréaient pas la moindre réussite et se faisaient sarcastiques à chacune de leurs avancées sociales.  Heureusement, ils avaient sur leur chemin rencontré de véritables amis, des gens ouverts de toutes conditions qui savaient les apprécier pour ce qu’ils étaient et non pas à l’aune de leur niveau social. Et ainsi trouvèrent-ils leur équilibre et leur bonheur.

 

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Les lascars

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C’est un village de montagne juché à près de deux mille mètres d’altitude.  Une rue unique,  bordée de chalets de bois, dégringole jusqu’à un point de vue grandiose. Au-delà c’est le gouffre.   Un aimable soleil d’été rayonne et l’on passe  son temps sur les chemins de randonnée ou  aux balcons.     Notre chalet est spacieux et sa terrasse donne sur celle des voisins qu’on entend rire et râler.    Dans le calme de l’endroit ils sont comme des enfants en vacances.  Il y a André le maigrichon, absorbé par sa cigarette, les boucles grisonnantes.    Et puis Luc,  grassouillet rougeaud,  un peu chauve,  toujours à rouspéter sur les diktats de Jean,  mais finissant par s’incliner à chaque fois.    Et il y a Jean,   sec,  musculeux,   l’œil vif derrière ses lunettes fines,   le rire haut et l’ordre qu’on ne discute pas,  le chef de la bande,  charmeur, inflexible.

Je réalise rapidement que nous sommes leur distraction.   Ils parlent de nous à voix haute,   comme si nous n’étions pas là : « Et elle,  elle a de bonnes godasses,  elle pourrait faire des balades intéressantes… ».   Des commères.    C’est Luc qui m’aborde depuis le balcon.    Ils sont suisses.    Il me parle de la Belgique.  Ils ont observé la plaque de la voiture.   Il devient aguicheur.  Mais Jean qui a tout entendu lui ordonne de rentrer.  Luc s’en va, l’oreille basse.

On se retrouve au bistrot local dont les fenêtres permettent d’apercevoir le Cervin.  Jean titille la serveuse portugaise en lui parlant de fado.    Puis il commande une Leffe et me regarde au fond des yeux.  Il teste son charme c’est sûr. Les deux autres font  semblant de ne rien remarquer, ils parlent politique avec mon mari.

Quelques jours plus tard,   je vais leur demander une idée de promenade pour une après-midi avec mon fils adolescent.    Jean écarte ses comparses pour me renseigner : « Descendez jusqu’à Soussillon par les bois et remontez  par le chemin muletier »,  déclare-t-il.   André risque : « Attention il y a une combe… »,  mais Jean le fait taire d’un regard et je ne prends pas  la remarque  en compte.

Je m’en vais donc accompagnée de mon fils  et d’un pique-nique à manger en route.   Nous déjeunons dans les hautes herbes après avoir pris le bon embranchement grâce aux conseils précis de Jean.   Puis nous entamons la descente vers Soussillon. Le chemin est agréable,   nous croisons un couple de promeneurs,   mais ce sont les seuls apparemment à fréquenter l’endroit.    Je n’ai pas regardé l’importance du dénivelé,   je fais confiance à  Jean.  La piste se raidit et nous arrivons dans un bois de mélèzes.  Des aiguilles de pin sèches et brunes recouvrent le sentier,  le rendant glissant sous mes pieds alors qu’il devient de plus en plus étroit.    Bientôt il ne fait plus qu’une trentaine de centimètres,   la pente est abrupte,   d’un côté il y a une paroi qui monte sèchement,  de l’autre un vide qui me donne le tournis. Je comprends que c’est la combe dont parlait André.   Mes jambes se mettent à trembler.  Me voilà en mauvaise posture. Je m’efforce de ne pas penser au danger.   Si je réfléchis à ce qui peut  arriver c’en est fini de moi,  je glisserai dans le vide…  Je m’accroche à mon bâton,   j’avance pas à pas.  Je ne pense pas,   c’est une question de survie.    Ne pas glisser,  ne pas flageoler.  Plus solide que moi mon fils n’a pas de problème,   il m’encourage silencieusement,   il m’attend.  Cela semble durer des heures,   mes muscles fatiguent,  ils sont trop crispés.   En plus, au fur et à mesure que nous descendons la température monte,   j’ai trop chaud,  j’étouffe,   ne pas penser,   un pied devant l’autre  agrippée à  mon bâton.   Finalement,  nous arrivons à un terrain plus plat,    le bois nous recouvre,    le sentier s’élargit,   nous sommes sortis de la combe.   Je suis sauvée !   On s’assied sur un coin de rocher et on regarde la carte.  Le dénivelé fait…  huit cents mètres.     Les lascars sont donc descendus  jusqu’au village qu’on aperçoit maintenant et sont remontés à pied le même jour.    Quelle condition !  Avec mon fils nous décidons de dépasser le chemin muletier qui nous ramènerait à notre gîte pour essayer de contacter mon mari.    Je suis éreintée,  la chaleur est accablante.  Dans les quelques jardins les gens sont étendus à l’ombre sur des transatlantiques. Par chance il y a un débit de boisson,   nous commandons de l’eau,   nous sommes assoiffés,  je vacille.  Je réussis à joindre mon mari grâce au téléphone de la patronne,   il n’y a pas de réseau mobile.     Oui il peut venir nous prendre par la route.  Quelle chance,  j’aurais  été incapable de rentrer à pied. Il arrive  une demi-heure plus tard, frais, souriant. Il paraît que les lascars rigolent et boivent un coup à ma santé. Mon mari leur a demandé comment arriver à Soussillon en voiture…  Jean ne perd rien pour attendre,    que je reprenne des forces et il va m’entendre !    Lorsque j’arrive au chalet,  je ne les salue pas. J’entends leurs rires goguenards. Je vais prendre une douche et me reposer.

Le lendemain je mets mes menaces à exécution :

  • Dites donc Jean,  qu’est-ce qui vous a pris de nous envoyer sur un chemin dangereux sans m’avertir ?  C’est irresponsable !
  • Mais ce n’est pas dangereux quand on a la condition ! Je n’aurais pas emmené  Luc,   j’y suis allé avec André,   mais vous…
  • Quoi moi ! Que savez-vous de ma condition ?
  • Vous êtes mince, jeune,  vous devez être en forme…
  • Comme vous y allez ! Je le répète,   vous avez été irresponsable !

Il est penaud,   les deux autres rient sous cape.    Je tourne les talons et je ne lui parle plus.

Le soir il revient,   il veut s’excuser et pour cela il nous invite à déjeuner avec eux le lendemain midi.   On annonce de la pluie de toute façon.  J’accepte et lui rends son sourire.

Le jour d’après,  c’est l’averse continue,   vers midi nous prenons la route de leur chalet.  La musique résonne dans l’escalier,  du jazz,  Nat King  Cole.  Jean s’affaire, il est partout.  La table est coquettement dressée,  des plats mijotent sur le feu.   Ils sont à la fête.   On s’installe,  apéritif,   entrée,   plat, dessert. Jean joue les serveurs. « Ne stresse pas comme ça Jean ! », tonitrue  Luc.    Enfin il s’assied,  content de lui.  La conversation bat son plein. On apprend que Jean est haut fonctionnaire dans une administration internationale,   les deux autres sont enseignants.  Depuis l’enfance ils passent des vacances  dans ce village,   l’été ils pratiquent la randonnée,  l’hiver le ski.   Ce sont des montagnards chevronnés.  Finalement Luc et André s’apprêtent pour leur départ le soir même et nous saluent chaleureusement. La femme de Jean arrive le lendemain matin. Au-delà de leur divorce, ils ont conservé de bonnes relations,  explique-t-il.

C’est une surprise.  Le groupe est scindé.  Lorsque nous  rentrons de notre promenade cet après-midi là,  il y a une femme au balcon,  elle arbore une tenue de ville à la dernière mode, des ongles  longs et vernissés,  des cheveux sombres  apprêtés, un visage fardé.  Quand Jean veut nous la présenter, elle répond du bout des lèvres.   Par-dessus son  épaule il m’envoie une mimique complice qui semble dire : « Fini de rire ! ».  Après il se ferme,   ne répondant presque plus à nos salutations.    C’est moi qui l’observe maintenant.   Il fait profil bas devant elle,  lui apporte son café  pendant qu’elle lit,    va aux courses seul et lui prépare ses repas.  On ne les verra plus. Il va pleuvoir sans cesse.  C’est à notre tour de rentrer au pays.  Mon mari  le croise dans l’escalier.  Il lui annonce notre départ.   Jean lui souhaite bon voyage et s’éclipse rapidement.  Le matin,  j’espère qu’il viendra nous saluer, mais il n’y a personne.  On ferme les portes de la voiture.   Je regarde les fenêtres de leur chalet.  En vain.   Il n’y aura pas d’au revoir.

J’avais pressenti cela.  J’ai regardé Jean relever sa boîte aux lettres chaque jour.   Sa femme n’y va jamais.   Alors j’ai préparé un petit mot avec nos coordonnées et je l’y glisse.  Quelques mois plus tard nous recevons une carte postale du village, signée par les trois : ils sont allés skier et ils  nous donnent rendez-vous l’été prochain …