Archives mensuelles : juin 2016

Le coach amoureux

rougegorge recadré

 

Elle n’avait pas appris l’art de la séduction pendant l’enfance au cours de jeux œdipiens,   comme l’apprennent les autres filles.    Elle avait plutôt appris à détester tout un éventail de choses.   Par exemple  elle détestait le foot parce qu’elle avait vécu  à côté d’un père qui  adorait cela et qui hurlait devant la télé,  imbibé d’alcool,  chaque fois qu’il  y avait un match.    Et il y en avait souvent.    Spécialement en juin lorsqu’elle devait étudier à l’étage au-dessus.    Cela ne l’empêchait pas d’allumer la télé dès qu’il rentrait de l’usine et d’entrer dans une transe sauvage qu’elle méprisait comme lui la méprisait simplement pour ce qu’elle était.   Il y  avait entre eux un mépris réciproque et une détestation de tout ce que l’autre  aimait.     Ainsi s’était-elle mise à détester le foot.    Elle avait toujours   été amoureuse de garçons qui n’aimaient pas cela,   qui n’aimaient pas fumer,   qui étaient minces,  qui étaient doux et réservés.

 

Cela se faisait par une sorte d’alchimie : elle était attirée par un garçon et elle découvrait ensuite qu’il partageait ses goûts et ses détestations.    On aurait pu croire qu’elle n’aimait qu’un seul homme qui se répliquait sous diverses formes,   en diverses variations.    Variations sur le thème :  tu es différent de mon père.

Aujourd’hui que la vie a passé,  elle est restée la même.    Il est trop tard pour changer  mais n’est-ce pas ridicule de choisir encore sa vie contre son père,   comme une adolescente en crise ?   Pourtant  elle n’était pas la seule fautive.   Les seuls hommes qui s’étaient  jamais intéressés à elle n’étaient-ils pas des clones de cet archétype amoureux qu’elle cultivait ?  Il est vrai qu’elle détectait les goujats en puissance à des mètres à la ronde.   Elle devait leur envoyer le signal : « Ne m’approche pas ! Va de retro satanas ! ».    Bien sûr,  elle avait quand même élargi son champ amoureux.   Elle avait aimé des hommes qui appréciaient le foot.    Il lui avait fallu un certain temps pour leur pardonner mais l’attirance avait pris le dessus sur ce préjugé.

Elle  avait conscience que dans le moule, il y avait des différences intéressantes :  l’un était matheux,    l’autre était avocat,   un autre linguiste,  les uns étaient sportifs,  d’autres pas,   tous étaient timides avec les femmes   alors qu’elle avait besoin de diriger les choses et de prendre l’initiative.     Elle proposait et le monsieur disposait.     Quelle stupidité !   Quel manque de stratégie !    Et puis c’était contraire au jeu amoureux habituel.    Cela perturbait ces messieurs.  Elle les faisait fuir.  Devant ses échecs  répétés,   elle s’était épanchée auprès d’ Alex,   son confident, et  il s’était mis à la   coacher    et  à lui enseigner les rudiments du jeu amoureux qu’elle ignorait :   « Tu lui as fait une avance,  maintenant laisse-le respirer !   Donne-lui  au moins l’impression qu’il a la main… ».   Elle n’avançait plus aucun pion sans demander l’avis d’Alex.    Et il était pertinent !     « Comment sais-tu tout cela ? » lui avait-elle demandé  admirative et il avait   répondu très fier : « Je connais les hommes  ».   Eh bien, elle, elle ne connaissait ni les hommes ni les femmes.   Elle  était toujours stupéfaite des réactions d’autrui.    Elle avait le sentiment de venir d’une autre planète.    Heureusement qu’Alex,  son meilleur ami,  était là pour lui dire comment elle devait s’y prendre.   Grâce à lui,  elle s’emparait enfin du fruit défendu et le croquait à pleine bouche.    Tout le jeu consistait à le capturer dans ses filets.    Ils avaient de longues discussions où  ils élaboraient le plan d’attaque.    Quand la proie était conquise,  alors elle en profitait seule…      Elle se sentait si vivante,  si vibrante tant dans l’approche stratégique que dans la consommation  du résultat de la chasse.    Puis au bout de quelques temps,   l’ivresse amoureuse s’éteignait et spontanément elle s’intéressait à une autre proie et tout le jeu passionnant reprenait,   avec ce même sentiment de vivre  pleinement,   de ressentir la vie avec plus d’intensité.

Elle disait à Alex : « Tu me donnes tant,  et  je ne te donne  rien en retour…  je me sens mal ».   Et lui répondait : « Ma récompense,  c’est la confiance que tu me fais »…   Cela dura de longues années.   Elle savait que tout en étant célibataire,  il avait des aventures   qui ne duraient jamais.   Il en parlait peu.    Mais un jour,  la cinquantaine passée,  il lui annonça  qu’il allait se marier.    Il convola donc  et leur complicité s’arrêta net.    Ils conservaient bien quelques échanges téléphoniques mais elle comprit rapidement que son couple allait mal.    Elle lui dit : « Toi qui sais si bien résoudre les problèmes des autres,  comment se fait-il que pour toi… ? » et il lui répondit en soupirant : « Voir clair chez autrui est facile,  mais chez soi… »

 

 Il  était d’une santé fragile et un jour  il fut terrassé par un accident vasculaire cérébral.    C’est une amie commune qui la prévint.    Elle alla lui dire adieu  sur son lit d’hôpital alors qu’il était inconscient.

Elle n’eut plus  de coach amoureux.    Et ses histoires s’en ressentirent.     Elle n’avait pas  appris assez pour pouvoir se débrouiller seule  et les aventures  qui  avaient été si délectables  grâce à Alex  virèrent  au désastre, si bien qu’elle en perdit le goût.     Et c’est ainsi qu’elle redevint une épouse fidèle et  triste  qui s’ennuyait dans la vie.   Mais   pour combien de temps ?

 

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Naissance d’un roman

photo du roman

 

 

 

 

 

 

J’avais rencontré cet auteur dramatique connu à plusieurs reprises et il m’avait conseillée pour mes nouvelles  d’une façon très juste et pleine de tact.    Lorsque je reçus dans ma boîte mail une invitation de sa part à me rendre à un atelier d’écriture théâtrale qu’il allait animer,  je ne pus que répondre par l’affirmative.  Je me sentais redevable.

Le théâtre n’était pas mon univers,  mais ce serait me dis-je l’occasion d’en apprendre un peu plus.   Juste un peu.  Je pensais  rester quelques séances pour faire acte de présence et puis filer à l’anglaise.   Mais lorsque j’arrivai dans la salle des facs ce soir-là nous n’étions que trois participants. Il y avait là  un auteur déjà confirmé qui arborait des chaussures pointues, une veste élimée sur un ventre  débordant,  une écharpe effilochée sur un cou épais.  Il dressait fièrement la tête et me toisait au  travers de ses lunettes d’écaille. L’autre participant était un jeune étudiant de première année qui arrivait à l’atelier avec ses courses pour la soirée.   M’évader  devint donc impossible.  J’étais prisonnière de ma loyauté,   condamnée à subir l’atelier durant  toute une année sous peine de trahir quelqu’un qui m’avait gentiment aidée.

L’auteur fit son entrée.  Il avait beaucoup d’allure  drapé dans un long manteau de laine noire, le cou enveloppé d’une belle écharpe de cachemire blanc.   Il regarda le maigre public et s’installa au bureau, la mine ombreuse. Il nous parla d’abord de généralités, durant une séance ou deux.  Je ronronnais.  Mais rapidement il passa à des exercices d’écriture improvisés.  J’étais déboussolée,   je n’y entendais rien.  Je me lançai courageusement.  L’auteur confirmé pavoisait.    Que faisait-il là ? En l’occurrence il me donnait des conseils et l’animateur en titre opinait. Sa participation  était minimaliste.  Il nous faisait écrire et nous devions nous corriger entre nous,  chacun servant de public à l’autre.    Je ne savais jamais ce qui était approprié ou pas dans les critiques qui m’étaient faites et qui le plus souvent étaient contradictoires.  J’aurais voulu que l’animateur tranche.   C’était lui le professeur.   Il devait savoir ce qui était juste ou pas.   Mais non,  il opinait,  il opinait tant à une chose qu’à son contraire, la mine opaque à tout ce que j’aurais voulu y lire.  A ce jeu,   je me mis à  faire des remarques aux deux autres et cela n’arrangea pas mon cas,  les critiques sur ce que j’écrivais pleuvaient …

Puis arriva un nouveau coup de…  théâtre.    L’animateur nous demanda d’écrire une pièce.    Rien de moins. Je m’étouffai.  Comment peut-on sortir une pièce de théâtre de sa manche ?    Je m’appliquais sur le synopsis,  rien ne tenait la route.   Petit à petit les idées germèrent.   J’écrivis ma « pièce »,  et la progression se fit sous les conseils  désordonnés de mes condisciples sans que le maître ne joue son rôle de juge,  mais sans doute était-ce délibéré.  Cela me désarçonnait.   J’aurais voulu être à nouveau une écolière qui se fie au professeur détenteur de la vérité.   Ici je ne peux me fier qu’à moi-même.   Je me révolte : ce n’est pas juste,  j’ai besoin qu’on distingue pour moi ce qui est juste de ce qui ne l’est pas. Je téléphone à l’animateur,  je lui confie mon désarroi.   Il reste silencieux.   Quelques jours plus tard je reçois un exemplaire de son dernier opus avec cette dédicace : « Hier soir,  je relisais quelques pages de Valéry qui dit notamment : nos contradictions font la substance de notre activité d’esprit »…

Battue !

rose seule optimiséeEt son père la frappait dès qu’elle lui clouait le bec.    Elle en avait marre de ses insultes,  alors elle lui répondait et quand il n’avait plus de réplique sa violence se déchaînait.   Mauvaise fille !  Tu ne mérites que des coups,  tu es si méchante de ne pas aimer un père qui se tue au travail pour te nourrir !    Voilà ce qu’ils lui disaient son père et sa mère,  à elle qui n’avait pas demandé d’exister…    Mais paradoxalement ces coups qu’ils lui infligeaient lui faisaient du  bien car enfin il était clair pour elle que ce n’était pas elle qui était la mauvaise,  mais eux,   ses parents,   qui n’auraient pas dû la battre mais l’aimer.    Quand ils lui disaient qu’elle était une mauvaise fille,   elle ne savait pas,  n’étaient-ils pas ses repères ?    Elle se sentait alors mauvaise et coupable,  mais quand ils la frappaient les choses rentraient dans l’ordre enfin,    c’étaient eux les mauvais et pas elle.    Car il n’est pas juste que des  adultes frappent un  jeune enfant et cela elle le savait.   Elle ne savait d’où  mais elle le savait.

 

Toutes les fois où ils lui disaient qu’elle était mauvaise,  elle en avait souffert,  elle se sentait honteuse,  elle avait peur de sortir.    Ils lui disaient que si les gens savaient à quel point elle était une mauvaise fille,   ils la blâmeraient et jetteraient l’opprobre  sur elle,  alors elle les croyait et se sentait honteuse d’elle-même.   Elle avait bien essayé de dire à des proches que ses parents la maltraitaient mais ils n’avaient fait que répercuter ce que ses parents lui disaient : qu’elle était une méchante fille qui disait du mal de ses parents…  Alors elle ne savait plus,  qui était bon qui ne l’était pas.    Elle ne le savait que quand les coups pleuvaient sur elle.   Elle savait alors qu’elle était bonne et que ses parents  étaient mauvais.    Alors elle a appris à aimer les coups,  parce qu’ils lui disaient qu’elle était bonne et que le reste lui disait qu’elle était mauvaise.

 

Mauvaise fille,  mauvaise mère  lui disaient ses parents,  alors qu’elle faisait tout pour se faire aimer.   Ses enfants elle les leur donnait,  pour leur faire plaisir et ils se contentaient de les lui prendre, de lui dérober leur amour à  leur profit,  ces salauds immondes que leur village reconnaissait comme de bonnes personnes et qu’ils critiquaient elle parce qu’elle s’était enfuie loin d’eux et de leurs persécutions.   Elle était la mauvaise fille pour le village,  celle qui abandonne ses vieux parents,  si aimants pensaient-ils,   alors qu’ils n’avaient  été que des parents maltraitants…

 

Combien était-il difficile de bâtir une vie quand vos parents vous étiquettent « mauvaise » juste pour se justifier de vous frapper, de vous rabaisser,  de vous humilier,  de vous attoucher comme le faisait son père…   Elle s’était battue sans aucune reconnaissance de sa famille,  qui à chaque réaction à la maltraitance  la traitait de mauvaise fille qui ne respectait pas ses parents,  car à leurs yeux les parents ne pouvaient être que de bonnes personnes.    Peut-être se protégeaient-ils aussi de certaines incartades ?

Cela avait été un long chemin de prendre conscience de sa maltraitance car sa mère elle l’aimait.  Son père elle l’avait toujours détesté, mais à ce jour elle se demandait s’il n’avait pas été le moins mauvais des deux.   Spolié de son rôle de père par une femme qui s’appropriait un enfant comme une poupée,   privé de son rôle de père,  réduit à la rivalité et à la détestation de cette enfant qu’il aurait dû aimer et protéger.

Oui on l’avait spolié de son rôle de père,  mais il s’était bien vengé.    Il appelait la femme « Maman »  et elle lui donnait toujours raison contre cette enfant qui n’était finalement que l’exutoire de l’agressivité de leur couple.      Ils se présentaient comme des parents parfaits aux yeux d’autrui et l’enfant se heurtait à l’incompréhension de toute part dans une société qui alors vénérait les parents et exigeait le respect des enfants.   Aujourd’hui le parent n’était plus sacré,  au contraire,  mais à l’époque il l’était et elle subit ce joug de ses oncles et tantes,  des enseignants,  des voisins,  jamais elle ne trouva d’écho quand elle voulut se plaindre de leurs coups,  jamais autre chose que « mauvaise fille qui dénigre ses parents »,  ce qui n’était que la répétition de ce qu’ils lui disaient.   Alors elle se sentait mauvaise,  si mauvaise fille,   sauf lorsqu’ils la frappaient,  parce que là elle savait que c’était eux qui étaient mauvais et     pas elle.

Un jour, elle devait avoir seize ans,  son père lui avait massacré les lèvres en lui frappant la tête sur le dessus d’une chaise.   Ses lèvres étaient gonflées, éclatées et elle devait aller en classe.   Elle mit un mouchoir devant sa bouche.   Elle craignait les questions,  mais ce furent des réponses qui vinrent : dès qu’on la vit ainsi,  on lui dit : « Tiens tu as mal aux dents ? ».   Elle répondit oui et il n’y eut plus de question.   On ne s’étonna pas qu’elle garde un mouchoir sur la bouche pendant des jours.  Elle savait qu’il y avait chez autrui une volonté tacite de ne pas savoir,   une complicité avec ses tortionnaires. Elle n’attendait plus d’aide de personne.

Alors elle choisit un mari,  un doux, un tendre,  à l’opposé de son père.    Mais lorsqu’il se mit à boire et à la frapper,  elle n’accepta pas.    Elle  avait admis d’être la mauvaise, celle qui doit ramasser les crasses et faire le ménage.   Mais lorsqu’il la gifla elle s’érigea.    Elle fut la rebelle,   celle qui ne doutait pas face aux coups et elle se dressa,  forte, parce qu’elle savait qu’elle était la bonne face aux claques alors que devant les humiliations elle doutait.   Quand il la frappait,  elle ne doutait plus, elle savait qu’elle était droite et qu’une ligne rouge était franchie.    Ainsi se fit-elle respecter… face aux coups…    Mais pour tout le reste elle manquait de repères,  elle ne savait jamais.    Bien sûr il était des domaines où il y avait des règlements comme au volant,   mais dès qu’on plongeait dans le subjectif, elle était perdue. Et ainsi alla sa vie :   mauvaise un jour,   mauvaise toujours.

Les guitares

 

ronda 6 guitare

Nous sommes trois amis,  Françoise,  l’indépendante,  la sévère,  celle qui sait.   Elle pointe son nez sous ses lunettes et s’enveloppe dans un long manteau de laine. Elle peine dans ses études et vit sur le chômage depuis de nombreuses années.   Elle habite dans un kot d’étudiant chez une vieille dame près du parc de la Boverie.  Elle a un regard juste sur tout ce qui est artistique et est bien plus capable que moi d’analyser un tableau de maître ou une prestation de musique classique.  Elle est célibataire et je ne lui ai jamais connu de petit ami.   Il y a Alex,  rondelet,  gauche, congolais d’origine,  qui peine à dénicher un emploi stable malgré ses diplômes. Il a du mal à se trouver une femme et se contente m’a-t-il confié d’emprunter celles des autres. Il vit dans un appartement modeste dans le quartier Saint-Léonard. Je le sais secrètement amoureux de moi,  mais je l’ai toujours considéré comme un bon copain sans plus.   Ce sont des choses qui ne se commandent pas. Enfin il y a moi qui fais le lien entre eux deux, les ayant connus sur des chemins différents,  mariée,  un boulot,  plutôt coincée.    Je me suis dit pourquoi pas une sortie,  en célibataires ?

Nous avons choisi un concert de Laurent Voulzy au forum de Liège,  des places au pigeonnier qui n’entament pas  notre budget.     Et nous voilà à nous caler dans nos fauteuils,   loin du spectacle, en hauteur,  serrés les uns contre les autres dans une ambiance qui ressemble à celui que nous venons applaudir,   douce,  tendre et mélodique.   J’ai loué un best of à la médiathèque pour me mettre les musiques en tête et avoir ainsi plus de plaisir.

Le chanteur arrive de derrière le rideau,  une guitare en bandoulière et entame un morceau.   Quand il  termine,  il  dépose la guitare dans le fond de la scène et en prend une autre.  Au fur et à mesure que les chansons s’égrènent et que les guitares s’alignent,   je trépigne de plus en plus sur mon siège,  j’ai envie de danser,  je tangue,   j’agite les bras.    Bientôt je pousse des notes,  ces notes aiguës caractéristiques de Laurent Voulzy.    Françoise me regarde avec un air d’entre deux.    Puis elle ne résiste plus et fait de même. Nous voici toutes deux emportées par l’ivresse de la musique,  nous chantons et dansons.  Je me sens heureuse.   Cela faisait si longtemps !   Quant à  Alex,   il  est tétanisé,  il reste figé.   Sur les côtés, où il y a la place,   les spectateurs sont debout et se trémoussent.   L’ambiance est de plus en plus chaleureuse,   la joie d’être ensemble domine.    Françoise et moi avons abandonné notre réserve pour nous laisser aller au bonheur du moment.    Alex ne se départit pas de son sérieux,   il continue de nous observer Françoise et moi  avec un  visage qui ne dévoile rien sinon une sorte de stupéfaction.   Le concert se termine alors que les guitares occupent tout le fond.    Les spectateurs s’en vont en chantant et en se souriant.    Françoise et moi faisons de même,   Alex reste bloqué  dans son mutisme.   Nous décidons de terminer la soirée dans un bistrot.    Les plaisanteries fusent entre Françoise et moi.    Alex nous regarde toujours aussi médusé.   A un moment,   il pousse un énorme soupir et déclare : « Ah si j’avais su,  je ne me serais jamais séparé de ma guitare ! ».    C’est à Françoise et moi d’être médusées.

Et puis nous partons d’un grand éclat de rire.

Quelques jours plus tard,  Alex et moi  nous retrouvons pour un café.   Il  me regarde en coin et me dit : « Tu m’as dévoilé une nouvelle facette de toi ».    Je m’étonne.    « Oui,  tu  riais,  tu t’amusais,  tu étais heureuse,  je ne t’avais jamais vue comme cela ».    Je reste coite.    Je termine mon café et je m’en retourne pensive chez moi.    Voilà plus de dix ans que je connais Alex et ce serait la première fois qu’il me voit rire et m’amuser.   Cela me pose question.    Suis-je donc quelqu’un de triste et sérieux ?   Je me souviens de mes années lycée où j’étais le boute-en-train de la bande.    Ai-je donc tant changé quand je suis entrée à l’université ?   C’est vrai que je ne m’y  sentais pas à l’aise,   que je ne participais pas aux fêtes étudiantes. Je m’étais claquemurée dans l’étude,   je n’avais qu’un but : réussir et j’étais tenaillée par la peur de l’échec.   Puis j’ai épousé un garçon sans couleurs, à l’image de ce que j’étais alors. Me suis-je enfermée dans la tristesse avec lui,  dans les conversations sérieuses qu’il aime conduire, ai-je perdu mon essence ?   Sans doute.    C’est une prise de conscience douloureuse et salutaire.    Alex a été mon miroir.    Il m’a révélé mon image.  J’ai  tellement envie de renouer avec ma joie native.    Je veux rire et danser à nouveau.   Mon mari rentre du travail,    il se sert un verre et s’endort dans un fauteuil comme chaque soir.   Il ne se réveillera que pour gloser sur la politique.     C’est mal parti.    Et  ainsi pour la première fois me vient le désir d’un autre homme dans ma vie,  un partenaire de chanson,  de danse et de bonheur.   Une page se  tourne.