Archives mensuelles : septembre 2016

En voiture !

cigogne-et-cigogneau

Elle conduisait sa voiture à travers les campagnes,   son petit bien calé à l’arrière en  toute confiance.   L’automne s’annonçait dans une sarabande de feuilles mortes qui sentait la noisette.   La radio  allumée sur une chaîne classique participait à ce transport qu’elle ressentait au petit matin en traversant les villages à peine éveillés. Elle faisait ce trajet avec cette paix en elle,   cette harmonie avec les arbres écarlates et la lumière changeante au fil de l’année qui s’écoulait.

Enfant, lorsqu’elle avait manifesté le désir d’apprendre à conduire son père lui déclarait de façon répétée et agressive: »Toi si tu conduis,  tu te tueras ! ».    Et cela s’était vissé en elle comme un destin inéluctable.     Elle avait donc    retardé aussi longtemps que possible l’apprentissage de la conduite et puis,  lorsqu’elle avait été mère,  il avait bien fallu qu’elle s’y mette,  son petit devant aller à la crèche d’abord,   à l’école ensuite.

Elle avait bien commencé jadis à apprendre avec … son père.    Mais cela avait bien sûr viré à la catastrophe.    Il allait mourir par sa faute,  il s’empiffrait de sucreries pour se calmer, disait-il,   et hurlait à chaque erreur de débutante.     Ils ne firent pas plus d’une leçon. Elle se demandait encore aujourd’hui ce qui lui avait pris de s’adresser à cet homme infâme qui l’avait toujours détestée simplement parce qu’elle ne lui ressemblait pas,   qu’elle était fine et intelligente alors que lui était gras et ignare au point qu’on ne comprenait pas qu’il puisse être son père.

Elle cessa tout apprentissage durant longtemps.     Mais à la naissance de son enfant  elle s’inscrivit à l’auto-école.    Le premier moniteur  était un homme affable  et malgré son stress,  elle apprenait rapidement.    Malheureusement,  il tomba malade et elle hérita d’un goujat qui lui rappelait son père et avec qui elle se fâcha et abandonna à nouveau son apprentissage.     Finalement elle apprit  avec son mari qui était doux et conciliant.     Ils y allaient petit à petit et quand la peur devenait trop forte,    ils rentraient  à la maison.     Ainsi elle avait fait ses premiers pas  seule :  une sortie au supermarché,   tremblante,  ses premiers trajets jusqu’au boulot et l’ angoisse toute la journée à l’idée de reprendre la voiture le soir.    Puis elle s’était risquée à emmener son petit à la crèche et là un miracle s’était produit.   Elle s’était soudain sentie envahie d’une grande paix,   libérée de sa peur,   elle s’était mise à conduire de façon détendue  et précise,   attentive,  habile.  Elle était dans une bulle de bien-être qui n’allait plus la quitter.   Inconsciemment elle savait qu’elle  ne  ferait jamais de mal à son petit et qu’ainsi il la protégeait d’elle-même.

Bien sûr elle devait  faire des trajets seule mais l’idée de son petit lui donnait confiance et durant des années il la protégea d’elle-même  comme elle le protégeait dans l’existence.

Le temps passa dans l’harmonie et vint l’époque où son fils fut adulte et se déplaça seul.   Un jour,  elle le conduisit à l’autel d’un pas sûr,   son regard perdu dans le sien,  vers une douce jeune fille qui l’attendait dans une belle lumière d’automne.

 Alors petit à petit,  insidieusement   sa confiance  au volant s’effrita.    Elle  redevint anxieuse de conduire  et un jour elle eut un accident :  sur l’autoroute un poids lourd s’arrêta sans raison juste devant elle et elle ne put freiner à temps.    Elle l’emboutit et souffrit d’une commotion cérébrale.      Elle comprit qu’elle  avait reçu un avertissement.         Elle sut que la malédiction était à nouveau en marche,   que la parole assassine était toujours en elle.      Elle cessa de conduire et s’enferma dans sa maison,   perdant la joie des matins de rosée blanche.     Mais voilà  que quelques temps plus tard,  une chose merveilleuse se produisit :    un petit-fils lui naquit  et à la fin de son congé de maternité sa belle-fille lui demanda de le garder et de le conduire ça et là,  ce qu’elle accepta avec joie,   sans la moindre hésitation.  Quand elle plaça l’enfant dans sa voiture,   la belle histoire des petits qui protègent  les adultes des mauvais génies  put recommencer…

 

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Elle se sentait fragile dans la vie,  incapable de réagir aux difficultés,  aux agressions qu’elle subissait de la part d’autrui,  ce qui l’amenait à se tenir à l’écart et à se replier sur elle-même. Pourtant il y avait eu des circonstances où sans comprendre  comment elle avait  fait preuve d’une grande lucidité et d’une grande force  quand ceux sur qui elle comptait habituellement ne s’en sortaient pas ou lorsqu’elle avait frôlé le drame.

Sa fragilité  était générale mais parfois,  quand il n’y avait pas d’alternative,  lui venait  une force inconnue qui la rendait capable de résoudre les problèmes.    Cela pouvait être dans les petites choses comme dans les plus graves.   Comme ce jour à l’aéroport où son mari avait perdu son ticket d’embarquement.   Elle avait « senti » qu’il ne l’avait plus et elle avait pu le  retrouver entre deux plateaux au contrôle des bagages alors que lui paniquait.

Elle  était aussi capable de le réanimer lorsqu’il sombrait dans le coma après une de ses crises d’épilepsie.   Elle avait toujours réussi à ce qu’il ne se blesse pas en tombant ou très peu,  elle avait toujours su faire la piqûre salutaire au moment où elle était seule face à lui ou avec ses enfants qui tremblaient de peur.

Oui il y avait une force en elle,   une force qui l’étonnait,  qui verrouillait les émotions et qui lui donnait la capacité d’agir avec sang-froid et lucidité.    Parfois pourtant le sang-froid était là,  mais elle prenait une mauvaise décision comme lorsque adolescente elle s’était trouvée sur une barque en mer avec deux amis et qu’ils avaient été pris dans un tourbillon.    Elle avait pris les  choses en main et décidé de franchir l’obstacle à coups de bras,  alors qu’en fait il aurait suffi de le contourner.   Heureusement ils n’avaient pas chaviré…    Elle savait donc que cette force ne la rendait pas toute-puissante,  qu’elle pouvait faire des erreurs même quand ses émotions étaient bridées et finalement c’était normal.     Elle  était heureuse de savoir que cette force était là et elle aurait aimé pouvoir l’appeler à la rescousse chaque fois qu’elle le décidait.    Mais non,   cette énergie ne venait pas chaque fois qu’on l’appelait,   il ne suffisait pas de frotter la lampe.    Il semblait qu’elle ait sa vie propre et qu’elle n’apparaisse que lorsqu’elle l’avait décidé.    Elle avait entendu que lors de catastrophes ou de situations de danger grave, chaque être humain avait une force en lui qui le transformait en une sorte de héros.    Les témoignages de rescapés en parlaient : « Dans ces moments-là tu ne penses plus à rien,   tu deviens un héros… »

Parfois pourtant elle avait su l’appeler.    Elle se souvenait de sa défense publique de mémoire.   Un membre de son jury la cassait.   Elle était comme terrassée,  elle allait être anéantie.    Alors elle s’était dit : « Il faut que tu réagisses,  fonce ! »,  et cela avait marché.    Elle avait dit d’une voix douce: « Monsieur T..,  excusez-moi,  mais ce que vous dites n’est pas exact… »  et elle avait argumenté,  calmement mais fermement.    Le professeur était resté sans voix  et les autres membres de son jury s’étaient mis à prendre son parti quand son agresseur avait fait preuve d’une mauvaise fois évidente.

Une autre fois quand le curé du village l’avait entraînée dans sa tanière et qu’il avait posé ses mains sur ses seins,  elle avait d’abord été tétanisée,   mais elle avait appelé la force et elle était venue.  Elle avait crié : « Non »,  s’était débattue et avait réussi à s’enfuir.      Ah  pourquoi cette force se faisait-elle si souvent tirer l’oreille,   pourquoi était-elle si souvent sourde à ses appels,   pourquoi fallait-il  qu’un danger imminent soit seul capable de la réveiller ?

Elle se disait qu’elle s’était insidieusement coupée de ses ressources mais que d’en prendre conscience l’aiderait sans doute à se reconnecter à ses forces vives.  Car pensait-elle à cette force quand on la brimait ?   Même pas.   Elle avait trop pris l’habitude de courber l’échine quand il ne s’agissait que d’elle.   Il était temps de recoller les morceaux d’elle-même et de savoir que cette force était là en permanence.   Elle allait en retrouver le chemin car il était grand ouvert.