Un amant

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Elle s’est fardée et porte une robe couleur de mûre,  un manteau clair,  un feutre prune.

Lorsqu’elle arrive dans le grand hall de ce restaurant chic, le regard du maître d’hôtel se pose flatteur sur elle.  Il s’empresse d’aller l’accueillir et veut l’installer à une bonne table.   Elle vérifie  quelle table il lui a attribuée et puis revient  dans le hall : « J’attends un invité », lui explique-t-elle et il s’incline.

Elle est là de quelques secondes qu’elle l’aperçoit,  un peu égaré.  Il porte sa tenue de tous les jours,  un costume strict et bien coupé, une cravate.  C’est un homme important, un avocat de haut vol qu’elle a rencontré sur un forum de discussion où il apparaissait sous un pseudo.  Ils avaient été ravis de voir qu’ils partageaient des idées,  des goûts, des aspirations,  elle la petite ménagère incolore et lui l’homme reconnu qui croise chaque jour des personnalités.

 Cinq ans.   Cinq années de liaison, comme on dit.  Ils avaient décidé de fêter cela et il lui avait demandé quel cadeau elle souhaitait.  Voulait-elle un diamant, une montre de luxe… ?  Rien de tout cela. Elle avait choisi un moment de partage,  un déjeuner en tête à tête,  qui la changerait des rencontres clandestines dans leur hôtel.  C’est qu’ils ne se voyaient qu’à l’hôtel, car il  avait une peur maladive que sa femme n’apprenne son infidélité.  Et le fait d’être un homme   assez connu n’arrangeait rien.  Aussi mesurait-elle le prix de son cadeau,  le risque qu’il prenait à déjeuner avec elle.  Il est vrai qu’il n’était pas dans sa ville,  mais sa notoriété dépassait de loin le périmètre de la capitale.  Il avait tout prévu,  s’il rencontrait une connaissance, elle serait une cliente.  Discrétion, absence d’ambiguïté.  Tel était le mot d’ordre.

Elle rayonne.  Elle n’a aucun geste déplacé mais son regard,  son visage,  l’élan de son corps disent son amour pour lui sans qu’elle n’en ait conscience.  De son côté,  il baisse les yeux,  scrute la salle.  Il est visiblement stressé.  Ils commandent du champagne.  Petit à petit il lui semble qu’il commence à se détendre,  pas complètement.   Ah ces hommes !  Elle sourit sous cape de son embarras. Elle a décidé de profiter totalement de ce moment.  Il parle à voix amortie de sa dernière affaire,  évitant d’appuyer son regard dans le sien.   Elle s’efforce de jouer à la cliente et de garder son sérieux.  Elle a le souci de préserver son anonymat, elle a réservé une table à son nom à elle,  comme elle réserve l’hôtel chaque fois qu’ils se voient afin que son nom n’apparaisse jamais.  Il pense à tous les détails.   S’il était pris en flagrant délit,  sa vie s’écroulerait,  dit-il.  Mais il admet apprécier le frisson que la situation procure.  Le jeune sommelier la chouchoute.  Il a passé son vin en carafe pour qu’il soit bien aéré.  Le maître d’hôtel vient leur demander si tout se passe bien.  Lui ne boit rien d’autre que de l’eau maintenant.  Il conduit, dit-il.  Ils continuent le jeu de l’avocat d’affaires qui déjeune avec une cliente.  Cela le rassure lui,  cela l’amuse elle.  Elle choisit le dessert,  lui le plateau de fromages.  « Tu crois que je peux tomber la veste ? »,  lui demande-t-il.   – Bien sûr, voyons.    Elle rit en elle-même.  Il lui demande comment se comporter,  lui qui fréquente de grands  restaurants tous les jours à Bruxelles. Par la fenêtre, elle aperçoit la Meuse qui ondule au-delà des arbres dorés par l’automne.  Une jeune fille amène un plateau de fromages immense et il prend plaisir à faire son choix.  Il lui chipe un fond de vin rouge.   Il va mieux.   Il a le teint coloré et l’œil vif.  Ses gestes ne sont plus guindés. Enfin il se lâche !   Ils prennent chacun un café et savourent les mignardises.  Le repas terminé,   elle disparaît au petit coin et s’y éternise, refaisant son maquillage,  sa coiffure.

Lorsqu’elle revient son amant a le visage blême.  Il la regarde la mine tragique.  Elle s’effraie.  L’a-t-on reconnu,  a-t-il été pris en faute ?  Elle s’assied en face de lui.  Et il lui fournit l’explication : le maître d’hôtel lui a déclaré : « Ne vous inquiétez pas Monsieur,  votre femme arrive… »    Ainsi,  le jeu de l’avocat et de sa cliente n’a trompé personne.  Il en est terrorisé à retardement.  Ils s’empressent de quitter les lieux.  Pour regagner sa voiture, elle prend son bras.   Elle n’a pas l’habitude des  talons hauts et le vin lui tourne un peu la tête.   Ils vont se quitter ainsi lorsque,  rejetant toute prudence,  il l’embrasse d’une bouche voluptueuse qui s’attarde. Puis elle voit son visage, ouvert,  aimant et il lui glisse,  l’œil amusé : « Il faudra remettre ça ».

 

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15 réflexions au sujet de « Un amant »

  1. Comme toujours, c’est si juste. Elle a pris de l’assurance dans cette liaison, liaison qui la rend élégante, lui fait un peu dépasser sa vie de ménagère, ne la perturbe pas dans des craintes parasites. Lui…on dirait que le goût du risque fait courir son sang, le stimule.

    Aussi sages qu’ils soient, ils ne trompent pas leur monde. L’amour et la complicité bien installée dit tout haut ce qu’ils croient taire.

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  2. Excellent et j’adore lhumour final. Je rejoins Edmée dans son commentaire et j’ajouterai que si l’héroïne a pris de l’assurance, elle souffre quand même du côté éternellement caché de cette liaison. D’où cette idée de resaturant en public. Dommage que son amant d’avocat ait attendu la fin du repas pour oser être lui-même. C’était plus facile pour lui sur Internet, quand il pouvait prendre un pseudo.

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    1. Mais il a commencé prudemment. L’amour était loin, il n’y avait alors que l’attirance et le désir de sortir de quelque chose de glauque dans son mariage – qu’il ne peut se permettre de fuir. Donc il a procédé sagement, et elle l’a suivi sans remous. Mais tu as raison… elle en a marre d’être la femme cachée avec trop de soin!

      Actes manqués, à l’aiiiiiiiiide!

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      1. Il a préocédé sagement en effet. Il a tout à gagner dans cette relation (même si le plaisir est parfois gâché par le risque encouru. Encore qu’il « admet apprécier le frisson que la situation procure. »)
        Mais elle, elle voudrait plus, il me semble. Et si elle s’amuse de son embarras, c’est aussi parce qu’elle se venge gentiment de lui, non ?

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    1. Oui, son plaisir c’est aussi de voir son embarras. Pas par vengeance méchante du tout. Mais elle sait comme il est, jusqu’où il peut aller. Or ici, elle le « coince » un peu et s’en amuse gentiment. On remarquera qu’il ne boit que de l’eau, tandis qu’elle boit du vin. Il a vraiment peur de se laisser aller. Elle, au contraire a bu un peu trop (juste un peu, pour être heureuse) au point de devoir prendre son bras à la sortie du restaurant (en public, donc). Et lui, puisqu’il a quand même été découvert par le maître d’hôtel, l’embrasse enfin fougueusement.

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  3. Elle se sent un peu « vengée » (avec gentillesse mais malice) de son rôle de femme secrète. Elle observe aussi le mélange d’embarras et de flush d’adrénaline chez son amant qui peut-être changera la donne après 5 ans de routine 🙂

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    1. Je pense en premier lieu qu’un texte ne doit pas être verrouillé et que c’est une qualité s’il se prête à plusieurs interprétations, si ses mots laissent un espace au lecteur pour y mettre une part de lui-même. Quant à mettre des choses dans un texte sans s’en rendre compte, cela peut bien sûr arriver lorsqu’on ne maîtrise pas totalement son sujet et qu’il vous déborde.

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