Le voile des convenances

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L’amaryllis blanche incline doucement la tête comme une jeune mariée sous le voile des convenances.

Cette jeune mariée n’est pas en blanc.   Elle porte un tailleur Chanel rose sur un chemisier de satin ivoire.   Cela se passe à la fin août.   Elle a acheté ces vêtements en solde quelques semaines plus tôt pendant sa pause de midi.  Elle était seule pour choisir.  Elle a suivi son instinct plutôt que le conseil de la vendeuse.

La fin août est glaciale cette année.   Pourtant on se presse dans la petite église.   On veut voir ces épousailles qui sortent de l’ordinaire.   Elle se marie son bébé sur les bras.

Oui elle a refusé de porter une robe blanche qui aurait dissimulé un ventre arrondi.    Elle en a trop connu de ces mariages « parce qu’il faut bien »,  dont l’heure est avancée subitement,  de ces gens qui jasent car personne n’est dupe.   Elle,  elle n’a pas voulu  de cela.  Surtout que son enfant n’est pas un « accident ».  Ils ont attendu qu’elle soit enceinte pour se marier civilement  pour des raisons financières,  ils n’avaient pas les moyens de payer le cumul des époux et s’ils se sont unis c’est pour que l’enfant ait les mêmes droits qu’un autre,  car à cette époque ce n’est pas le cas.    Devant Dieu,  elle refuse toute hypocrisie,  alors elle a attendu  que l’enfant ait un an,  qu’il soit bien planté dans les bras de son père et regarde tous ces gens autour de lui.   Ils peuvent médire,  elle se tient la tête haute, elle est fière de ce qu’elle est,  elle la rebelle qui s’est battue pour aller à l’université,  qui s’est dressée contre ses parents pour exister,  contre sa belle-famille qui ne l’accepte pas.

Sa belle-mère lui dit : « Je porte la robe du mariage de Jeanne ».   Jeanne c’est la sœur aînée de son mari, ses noces datent de dix ans.   Elle ne peut reprocher à sa belle-mère de dissimuler son hostilité.    Cette bigote qui est à la messe chez les Jésuites tous les jours à six heures du matin et qui prêche la charité est un dragon de famille,  une mère araignée qui a rejeté chacun des beaux-enfants lorsqu’ils se sont présentés.   Cela s’est passé cinq fois avant elle,  et au lieu de s’amenuiser le phénomène s’est amplifié,  surtout qu’elle est venue lui prendre son cadet,  son favori,  celui qu’elle se réservait pour ses vieux jours…   Pourtant elle était prête à aimer cette femme,  elle que ses parents ont dédaignée.   Elle rêvait d’une belle-mère chaleureuse, elle attendait une compensation de la vie.   Mais elle ne rencontrera  jamais qu’hostilité jusqu’au jour où  sur son lit de mort,  pour apaiser ses souffrances,  elle se mettra à masser son vieux corps et qu’elle gémira de bien-être…

Une vie de combats,  le sentiment de n’avoir rien compris aux choses.

Aujourd’hui elle est fatiguée.   Elle a cessé de se battre.   Les enfants ont grandi et ont quitté le foyer.   Ils savent se défendre.   Elle est dans sa maison et cultive des amaryllis dont la blancheur l’émerveille,  elle  qui ne s’est pas donné le droit à la robe immaculée,  mais qui est restée pure de toute hypocrisie.

L’autre nuit elle a rêvé qu’elle arrachait la perruque de sa mère en public.   Cette dernière n’en porte pas,  mais elle a rapidement compris la signification de ce rêve.    La vieille qui est si méchante avec elle, passe pour une gentille femme aux yeux de tous,   elle est maître dans l’art de la dissimulation.   Alors qu’elle, souvent on ne l’aime pas.   Est-ce cela le prix de la franchise ? Ce n’est pas qu’elle manque de tact,  qu’elle ne sache pas se taire,  mais elle a toujours refusé de « jouer le jeu »,  elle a toujours refusé les compromissions,  et cela ça ne plaît pas à ceux qui les acceptent.  Elle aurait dû mieux mesurer l’ampleur de la sanction.

En attendant, elle a acheté des bottines pour sa mère qui lui a dit qu’elle avait froid aux pieds.   La vieille a accepté sans rechigner.   Sans dire merci.

 

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18 réflexions au sujet de « Le voile des convenances »

  1. « Son favori, celui qu’elle se réservait pour ses vieux jours »… Oui, le bâton de la vieillesse, celui à qui on dit depuis toujours « toi, tu ne quitteras pas ta vieille mère et on sera bien tous les deux »…

    J’aime cette femme qui refuse l’hypocrisie. Et qui rêve d’arracher la perruque de sa mère. Combien de perruques cachent-elles des pensées alambiquées et noires sous leur apprêt laqué?

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  2. Les convenances… il y a moins de 30 ans je me souviens avoir entendu la mère de la mariée dire, « elle a mérité sa robe blanche » … je souris, parce que si cette brave dame avait su que sa fille n’avait pas attendu d’être passée devant le maire et le curé… Le poids des convenances qui ne tolérait qu’un petit voile blanc et quelques fleurs blanches pour celles qui avaient fauté…
    Il faut avoir confiance en soi, et faire ce qui nous semble être juste.

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    1. Ou le fameux « oui mais eux, leur mariage tient! »et on se demande parfois ce que « tenir » veut dire…Une longue agonie, l’emprisonnement de l’un par l’autre, une aura de choses jamais pardonnées mais jamais évoquées? Un mariage peut tenir comme une maison, mais dedans, reste-t-il un vrai couple ou deux intoxiqués par le qu’en dira-t-on? 🙂

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      1. Jamais évoqués,de peur que tout s’effondre… deux solitudes qui vivent côte à côte sans réelle communion, quelle tristesse cette survie, ont-ils encore la possibilité d’aimer…

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  3. cette nouvelle me rappelle ce beau texte de Michel Quoist

    L’AMOUR N’EST PAS
    L’amour n’est pas tout fait
    Il se fait.
    Il n’est pas une robe ou un costume à porter
    mais pièce d’étoffe à tailler, à monter et à coudre.

    Il n’est pas appartement livré clé en main,
    mais une maison à concevoir, bâtir, entretenir et souvent réparer.

    Il n’est pas sommet vaincu
    mais départ de la vallée, escalades passionnantes,
    chutes dangereuses dans le froid ou la chaleur du soleil éclatant.

    Il n’est pas solide ancrage au port du bonheur,
    mais levée d’ancre et voyage en pleine mer
    dans la brise ou la tempête.

    Il n’est pas oui triomphant
    énorme point final qu’on écrit en musique
    au milieu des sourires et des bravos,
    mais il est multitude de « oui » qui pointillent la vie
    parmi une multitude de « non » qu’on efface en marchant.

    Ainsi être fidèle, vois-tu, ce n’est pas
    ne pas s’égarer, ne pas se battre, ne pas tomber,
    c’est toujours se relever et toujours marcher,
    c’est vouloir poursuivre jusqu’au bout
    le projet ensemble préparé et librement décidé,
    c’est faire confiance à l’autre au-delà des ombres de la nuit,
    c’est se soutenir mutuellement au-delà des chutes et des blessures.

    Michel Quoist

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    1. Voici le texte d’une chanson qui a plus de 50 ans…
      interprétée par les Compagnons de la Chanson, Colette Renard…

      {Refrain:}
      Le bonheur, ça se construit
      Le bonheur, ça se fabrique
      Cœur à cœur et brique à brique
      Comme on bâtit sa maison

      Tu choisiras pour terrain
      Un cœur qui semble solide
      Prêt à supporter les rides
      Et les cahots du chemin

      Puis tu prendras pour truelle
      La douceur de tes deux mains
      Faites pour protéger celle
      Qui t’a confié son destin

      {au Refrain}

      Tu as besoin de deux doigts de patience
      D’un sou d’espoir et surtout de bonté
      Pour transformer ce qui est ton existence
      En paradis si tu veux m’écouter

      {au Refrain}

      Dans la cave tu mettras
      Les erreurs de ta jeunesse
      Les exploits et les prouesses
      Dont s’ornait ton célibat

      Tu bâtiras deux étages
      L’un en verre pour tes amis
      Le second sera la cage
      Qui te servira de nid

      {au Refrain}

      Quand le grenier sera prêt
      À l’heure où le jour se lève
      Viens y déposer tes rêves
      Tes espoirs et tes projets

      Demain, tu feras le toit
      Tu protégeras ta demeure
      Et bientôt sonnera l’heure
      Où vous entrerez chez toi

      Prenant dans tes bras ta femme
      Tous deux vous irez poser
      Sur le seuil comme oriflamme
      La croix de fidélité

      Le bonheur, ça se construit
      Le bonheur, ça se fabrique
      Cœur à cœur et brique à brique {x3}
      Pour qui sait le mériter

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    2. C’est magnifique !
      Mon mari et moi nous étions très jeunes lors de notre mariage 19 et 21 ans 🙂
      Tout ce qui est écrit là, je le ressens profondément ( nous suivons le même chemin depuis bientôt 47ans)…
      La dernière phrase nous l’avons toujours appliquée 🙂

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  4. Tellement vrai et bien écrit ! J’aime beaucoup « ce blanc » qui suit cette femme, on peut l’imaginer jusqu’au bout de sa vie. Cette couleur qu’elle a refusée, elle n’en avait pas besoin, elle était en elle.

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  5. Une robe en solde, un mois d’août glacial… Et pourtant ce mariage est authentique et ose revendiquer aux yeux de tous sa manière de vivre.
    Il reste la fleur blanche, couleur de la virginité et métaphore du sexe féminin. Cette fleur qui renvoie à l’affirmation d’un acte d’amour assumé pleinement en-dehors de toutes les conventions sociales.

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