Archives mensuelles : décembre 2016

Le maître d’hôtel

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Elle avait l’habitude de déjeuner dans ce restaurant cossu du centre ville.  Elle en aimait les murs en pierres, les plafonds voûtés, l’ambiance feutrée.     A la tête d’un cabinet d’avocats,  elle y invitait régulièrement son bras droit, un homme effacé mais indispensable,  afin de discuter affaires ou de célébrer un succès. Le personnel la connaissait et la choyait.  Elle appréciait Marisa,  le maître d’hôtel et Damien le sommelier.    Elle se plaisait à discuter cuisine avec l’une,  des vins qu’il lui servait avec l’autre. Damien avait appris à connaître ses goûts et ne laissait jamais son verre vide.  Il était très respectueux et très à l’écoute de  ses souhaits.    Entre Marisa et Damien,  elle trouvait un  grand confort qui contribuait autant à son plaisir que la qualité des mets et la conversation de son convive, souvent ennuyeuse à vrai dire.   Chacun à leur manière Marisa et Damien flattaient son ego de femme autoritaire et dominante sans que son collaborateur ne pipe mot.  C’était elle qui passait commande,  choisissait et goûtait le vin,  tandis que lui se taisait et  profitait en silence de ses choix toujours judicieux.  Il la laissait intelligemment occuper le devant de la scène et en tirait de multiples avantages.

Il y avait dans ce restaurant,  beaucoup de changements dans le personnel,  mais il semblait à la femme que Marisa et Damien,  si compétents l’un et l’autre, seraient toujours là pour s’occuper d’elle.

Quelle ne fut pas sa surprise,  un jour de janvier, de ne pas les trouver au poste. A leur place, une seule personne officiait : un homme grand et rondouillard, le verbe haut, qui s’empressa à l’installer, comme s’il avait toujours été aux commandes. Cette  assurance,  déplacée à son sens chez un nouveau venu,  lui déplut  immédiatement.

Où étaient donc Marisa et Damien ? Elle demanda discrètement à une serveuse, mais celle-ci mal à l’aise répondit qu’ils ne faisaient plus partie du personnel et qu’elle n’en savait pas plus.

Elle observait l’homme.   Elle le trouvait ridicule,  boudiné dans son bel habit,  avec sa démarche à petits pas et ses grosses fesses plates.   Enfin,  s’il était compétent,  elle oublierait ces détails.  Elle vit qu’un wifi était désormais disponible et elle s’adressa à lui pour en connaître le code.   « Je veux bien vous le donner, répondit-il, l’œil brillant, « mais  votre voisin va connaître un grand moment de solitude… ». Elle déjeunait comme d’habitude avec le même collaborateur incolore et l’impertinence de la réponse la laissa sans voix.

Elle entama son déjeuner et n’y pensa plus,  prise par ses affaires.  Lorsque le maître d’hôtel apporta le vin rouge pour le lui faire goûter,  elle lui demanda : « Et quelles saveurs dois-je m’attendre à trouver dans ce vin ? »,  question qu’elle avait l’habitude de poser à Damien.  Mais au lieu de lui répondre comme l’aurait fait son prédécesseur,  l’homme  agita ses bajoues et lui répondit du tac au tac : « Mais c’est vous qui allez me le dire ! ».  C’était trop,   il avait franchi la ligne rouge !   Le vin blanc de l’entrée l’ayant quelque peu désinhibée,  elle répliqua : « Mais vous en prenez bien à votre aise,  cher monsieur,  il semblerait que vous oubliiez que le client c’est moi et pas vous ! » –  Mais pas du tout, rétorqua-t-il en s’esclaffant et il servit le vin sans lui en décrire les arômes.

Elle l’entendait taquiner d’autres clients,  des hommes d’affaires comme elle et elle se dit qu’il ne ferait pas long feu dans cette maison exigeante.  Elle se promit qu’elle n’y repasserait pas avant plusieurs semaines.  Ce serait l’occasion de découvrir d’autres restaurants. Elle s’encroûtait ici !

Et ainsi fit-elle.   Au bout de trois mois,   la cuisine savoureuse  et le décor chaleureux de son restaurant favori lui manquèrent et elle y revint,  espérant que le gros maître d’hôtel n’y serait plus.    Mais hélas,  c’est lui qui l’accueillit dès l’entrée,  visiblement ravi de son retour.   Zut !  Que se passait-il? Des personnes compétentes s’en allaient et on conservait un grossier merle à la tête du personnel de salle ! Il y alla d’emblée de ses impertinences. Constatant qu’elle était seule,  il lui lança  : « Et alors, on vous fait attendre aujourd’hui ? ».  Son invité était effectivement en retard… Elle ne releva pas. Elle avait décidé de l’ignorer et de tenir ses distances. Elle se dit qu’elle allait commander un apéritif.  Elle appela l’homme : « Monsieur ! », et il répondit : »Mademoiselle ? ». Et toc ! C’était toujours flatteur d’être appelée ainsi quand on en a passé l’âge. Il s’empressa auprès d’elle.   Sans sa sécheresse habituelle, elle lui dit : « Vous pourriez me proposer un apéritif, histoire de m’aider à attendre mon invité… ». Il se mit au garde-à-vous et  lui débita la liste des apéritifs qu’il proposait. Elle le laissa puis l’arrêta et dit simplement : « Un bon vin blanc, comme j’en ai l’habitude ! ». Il s’inclina et appela le nouveau sommelier, qui lui n’était pas impertinent et qui lui servit un vin selon son goût. Son invité arriva en s’excusant platement : il avait été pris dans un embouteillage.  Ils déjeunèrent agréablement.  A un moment le maître d’hôtel vint lui-même pour remplir son verre de vin blanc, rôle normalement délégué au sommelier.  « Non merci », dit-elle avec à peine un regard «  je me réserve pour le rouge maintenant », et il n’eut plus qu’à faire demi-tour.

De ce jour les impertinences cessèrent. De son côté,  elle gardait ses distances avec le gros homme et lui se tint mieux à sa place.  Par contre elle sympathisa avec le nouveau sommelier,  qui bientôt,  lui devint aussi agréable que ne l’avait été Damien. Le maître d’hôtel resta à son poste,  faisant son cinéma auprès d’autres qui s’en souciaient moins qu’elle.  Peut-être sans cela, se serait-il cru insignifiant, mais elle évitait désormais de se laisser aller avec lui car c’était un homme qui n’acceptait pas l’autorité d’une femme contrairement à ses collègues,  hypocrites peut-être,  mais sachant mieux y faire.

 

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Les bottines de Noël

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Cette année-là  s’achève dans le gris et le froid,  balayée par un vent du nord qui  ne porte  aucun soleil.

Entre elle et sa mère c’est une histoire de conflits perpétuels,   mais sans qu’il n’y ait jamais eu de rupture.

Maintenant sa mère est vieille.    Elle vit seule dans sa maison.    Elle ne manque de rien, bénéficiant d’une retraite confortable,   mais elle est d’une radinerie maladive,  sans doute d’avoir manqué dans sa jeunesse.    La dernière fois qu’elles se sont parlé au téléphone,  la vieille lui a dit qu’elle avait froid aux pieds avec ses baskets d’été…    La fille a été horrifiée.    Elle se souvient de ces baskets qu’elle lui a offertes il y a un certain temps déjà.    Sa mère les porte quotidiennement,   mais on est en décembre,  il gèle.   « Tu devrais t’acheter des bottines ! »,  dit-elle à sa mère.  Mais elle rechigne à  la dépense.

Alors  la fille en commande quatre paires en ligne pour qu’elle puisse choisir,  elle renverra celles qu’elle ne veut pas.    Elle le lui annonce.  « Mais tu es folle, répond la vieille,   cela va me coûter combien ??? » – Rien,  maman,  je te les offre…     –  Ah,  alors…

Quand elle arrive chez sa mère avec son gros colis,  elle se sent comme le Père Noël.    La vieille déballe avec délectation,  elle essaie.    Elle est ravie de la première paire et voudrait s’arrêter là.  « Continue,  essaye les autres »,  lui dit la fille.     La voilà qui essaie les quatre paires.    Il y en a deux qui lui plaisent,    la paire robuste,  qui va par tous les temps et une autre plus fine qui conviendrait pour les sorties.    La vieille bave d’envie.    Elle ne sait laquelle choisir.  En fait elle voudrait  les deux,  mais pour ses sorties quotidiennes les robustes sont plus appropriées que les fines,   qui lui plaisent cependant plus.   C’est qu’elle se retrouve coquette soudain.   « Je t’en offre une paire,  dit la fille,  mais tu peux t’offrir celle qui te fait envie… ».    La vieille ronchonne,   elle conclut : « Je prendrai les robustes,   elles me feront plus d’usage » –  Comme tu veux dit la fille.   –  Oui mais les autres me plaisent plus.    –  Eh bien,   fais-toi plaisir,  offre-toi celles- là !…

La vieille hésite.   Elle tâte le beau cuir luisant,   admire la couleur cognac.   Oui elle est tentée.   Mais sa fille se montre impitoyable,  elle n’offrira qu’une seule paire, sachant que le compte en banque de sa mère est mieux garni que le sien…

La mère fait diversion : « Comment est-ce que je dois les entretenir ? » –  Lesquelles ? répond la fille.      Et la vieille se tait.      Puis : « eh bien admettons que je prenne les fines… » .  –  Tu les imperméabilises dans un premier temps,   et puis,  lorsqu’elles seront défraîchies,   tu appliques une crème incolore et tu fais briller… »    –  Ah, et pour les autres ?  –   Eh bien tu fais la même chose…

La vieille se tourne d’un coup  vers la malicieuse,  prête à mordre.  La fille fait semblant de ne rien voir.    Mais la vieille se tait,  elle espère toujours qu’on lui offrira les deux paires…

« Bien,  dit la fille,  tu peux réfléchir quelques jours si tu veux… »

La vieille  est aux prises avec ses démons.   «Oui , finit-elle par dire,   mais si je prends les deux et que je meure,   cela ira à rien ces bottines… »

La fille la regarde.    Elle n’avait pas pensé à cela.   Elle a beau avoir dépassé le cap entre les jours vécus et ceux qui restent à vivre,  elle est encore les deux pieds dans l’existence.   Elle trouve cependant la réponse qui convient : « Mais non maman,   je les mettrai moi ces bottines,  tu sais qu’on a la même pointure… »

Alors la vieille est rassérénée.    Elle déclare : «  D’accord,  tu m’en offres une et je prends l’autre ».   –  Marché conclu, fait la fille.

Et pour fêter cela,  la vieille débouche une bonne bouteille et sort quelques friandises rassises  de ses armoires.     Elles sont là à trinquer en se regardant avec amour.    C’est que les  disputes se font rares.    Ce n’est pas la vieille qui a changé,  elle reste piquante,  méchante.   Mais la fille a enfin grandi.   Elle a appris à ne plus se laisser atteindre,   à ne plus vouloir répondre aux ignominies. Elle a fait table rase du passé,  de ses rancœurs.    Elle accepte sa mère comme elle est,   elle sait qu’elle ne changera jamais  alors autant la prendre avec philosophie.

Une fois rentrée à la maison,   elle lui téléphone: «  Je suis contente, dit la mère,   on a passé un bon moment,   je trouve que ton caractère s’améliore enfin,   à ton âge, ce n’est vraiment pas trop tôt ! »     Et la fille rit.    Sa mère a raison,   elle a fait beaucoup de progrès !   Et la fille d’ajouter : « N’oublie pas que tu es invitée, comme chaque année pour le réveillon… –   Ah ça j’espère bien,  manquerait plus que tu ne m’invites pas !!!

Des étoiles sur le rivage

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Le petit ours en peluche repose sur ma table de nuit,   une cicatrice de fil sur la poitrine.   Il avait un cœur de nacre.   Je voulais te l’offrir,  mais il s’est perdu et je ne l’ai pas  retrouvé.

Cette nuit j’ai dormi profondément. C’est sur le matin que j’ai rêvé de toi.   Nous  étions dans ta  voiture et tu te penchais sur moi pour que je t’embrasse.   Je posais  délicatement mes lèvres sur les tiennes, tout en retenue,  car je te sais rétive à mon hommage.   Je gardais les yeux ouverts et je contemplais tes abondants cheveux sombres,   ton visage d’oiseau affolé,   tes paupières closes sur tes yeux de chat…   puis je tentais de glisser ma main sur ta taille, à même ta peau,   mais tu  te rétractais et me repoussait. « Je dois y aller maintenant », disais-tu et tu me laissais.   Tu  te dirigeais  vers une boutique où tu travaillais comme vendeuse sous la surveillance d’une matrone qui ne t’aimait pas.   Je me glissais dans ce magasin de lingerie et j’y achetais des bas.   Puis je me dirigeais vers la caisse.  « Bonjour Mademoiselle, me disait la préposée… »  C’est à ce moment que je me suis réveillée.

Elodie,  Elodie…  depuis deux années que tu es entrée dans ma vie,   je ne me connais plus.

 Je te revois m’ouvrir la porte de cette école  de dessin  où j’avais décidé de m’inscrire.   Timide et accueillante tout à la fois,  tu portais une robe noire qui moulait ton corps,   tu volais plus que tu ne marchais.    Tu avais été si attentionnée pour moi.    Au début, tu m’envoyais des textos appuyés pour m’encourager à mon travail.   Puis tu m’as invitée au cinéma et tu m’as parlé de tes déboires amoureux,   tu en avais marre  de ces hommes  tous pareils…    Tes gestes étaient amples et  vifs,   ton sourire affichait de petites dents pointues.    On parlait trop fort dans les bistrots,  mais personne ne nous regardait.    Un jour au moment de se quitter,  le bisou a dérapé…   Alors tes yeux ont brillé  comme deux étoiles dans un ciel vert.  Et juste après il y a eu ce  repas de Noël au restaurant,  toutes celles de notre cours de dessin  étaient là, et toi tu t’es assise à côté de moi.  Il faisait sombre.   L’ambiance était animée.   A un moment,  j’ai senti que ma jambe me chatouillait sous la nappe  et je n’ai pas compris que c’était ta main, un peu maladroite, qui cherchait la mienne.   Ou alors je n’ai que trop bien compris et je n’ai pas osé la prendre.  Cela ne te démonta pas.  Lorsque je déclarai : « J’aime qu’un homme soit doux »,  tu répondis,  le regard en invite,  le visage incliné : «  Il y a d’autres douceurs… ».

Mais de ce jour tout  bascule.    C’est moi qui t’invite au cinéma,  c’est moi qui t’écris : « J’ai envie de ta douceur ».  Toi tu reportes,  tu trouves des excuses et finalement nous n’y allons plus.    Terminées nos sorties à deux.   Je ne t’invite plus car je sais que je n’aurai plus de réponse.    Au cours tu me lances des moqueries,  des plaisanteries vachardes et mon cœur saigne.    Je tiens mes distances.    J’ai pris mon courage et je t’ai mordue à mon tour.   Tu ne t’imaginais quand même pas que j’allais te laisser me maltraiter.   Alors depuis,  c’est le froid de l’hiver.    On s’évite.    Je me dis que je devrais trouver un autre cours,  mais je ne me décide pas. Je ne vais pas fuir devant toi.   Tu as annoncé que tu étais en couple,  tu clames ton bonheur.    Je ne sais même pas si tu es  avec un homme ou une femme.   Un homme j’imagine, c’est plus facile.    Cela ne me regarde pas.    C’est fini.

 Chaque soir,  au moment de me coucher,  je vois l’ours en peluche que j’avais pensé t’offrir et je pense à toi.    Lui aussi je devrais le remiser.   Mais je ne le fais pas.   Il n’a plus qu’une cicatrice  trop visible. Cela me servira de leçon,  on n’offre pas son cœur de nacre à la première venue.

J’ai raconté cette histoire à mon meilleur ami et il m’a dit : « Oublie-la,  c’était une chipie, une allumeuse qui voulait tester son charme. Trouves-en une autre !».  Il a raison,  et en même temps il ne comprend pas.  Comme si tu pouvais être remplacée.    Je  t’ai aimée Elodie.  Je guéris de toi un peu plus chaque jour.  Il n’y a que ces rêves qui te ramènent encore vers moi  comme des étoiles  sur le rivage  de ma conscience.

La maison qui était différente

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C’est un village de banlieue, un de ces lotissements où chaque maison est plantée dans une parcelle de quelques ares entourée de haies de thuyas.  A quelques variantes près les maisons paraissaient jumelles  sauf la leur à laquelle ils donnèrent  un aspect contemporain et original qui tranchait  au milieu de cette foule semblable.

Cette singularité avait immédiatement suscité les railleries et la curiosité des voisins.    Les enfants du quartier,  inspirés sans doute par les conversations de leurs parents,   avaient baptisé leur maison : « Le bunker ».    La maison n’était-elle pas un bloc massif qui se distinguait des petites maisons aux toits pentus qui l’entouraient ?   Mais ce rejet de la maison s’accompagna bien vite d’un rejet de leurs habitants lorsqu’ils s’installèrent.

En fait,  de la même manière que leur maison était différente de ses voisines,  eux-mêmes étaient différents. Non qu’ils soient noirs de peau ou obèses.   Simplement d’une autre essence.  On les regarda bientôt de travers,  de même les enfants du quartier se groupèrent pour moquer ceux du « bunker »…

Eux ne comprenaient pas ce rejet.   Ne saluaient-ils pas les voisins à chaque sortie ?  Pourquoi leur répondait-on si froidement ?   Lui n’était pas souvent là et cela le touchait peu,  mais elle qui restait au foyer aurait voulu lier conversation.  En vain.    A l’école, elle essayait de se rapprocher d’autres mamans,  mais elles se détournaient d’elle et l’excluaient de la conversation.   Par contre,  elles avaient souvent une remarque acerbe pour ses enfants.   Par exemple,  comme ils étaient fluets,  on lui disait : « Vous économisez sur leur nourriture ? »,  et tout allait dans le même sens,  si bien qu’elle ne chercha plus à s’intégrer dans ce village où ils étaient venus s’installer depuis une autre région afin de se rapprocher du travail du mari et éviter les longs trajets fatigants.

Il n’y avait pas que dans le proche voisinage que leur maison avait suscité des rebuffades.  Les frères de son mari, qui  étaient très traditionnels,  ne se gênaient pas pour dire : « Mais comme c’est moche cette maison ! »,  puis ils retournaient dans leur demeure  à leur image,  sans inventivité.

Elle commença à aménager le jardin.   Elle planta, avec l’aide de son mari,   des haies d’arbustes feuillus qui mettaient des couleurs au fil des saisons et attiraient les oiseaux.    Elle laissa les arbres en place au lieu de les abattre comme l’avaient fait uniformément ses voisins. Elle aimait leur ombrage en été,    les feuilles dorées en automne et l’hiver, leur silhouette de bois  qui laissait passer la lumière quand les jours étaient courts.   Plutôt que de faire un échantillonnage de plantes dans des plates bandes rectilignes, elle installa des massifs à l’anglaise et des plantes grimpantes sur la façade.    Elle  était assez détendue par rapport à l’entretien et ses massifs débordaient joyeusement tandis que les plantations de ses voisins étaient toutes contenues et  taillées sèchement.

Elle entendait des conversations entre voisines : « Tu voudrais des plantes grimpantes sur ta façade toi ? » –  Oh non ça salit !

Elle avait pris son parti de ce rejet généralisé et se réjouissait de voir son rosier grimpant prospérer et couvrir la façade d’une parure blanche et odorante qui durait de la fin du printemps aux gelées.  Il était si beau que des étrangers s’arrêtaient pour lui en demander la variété.

Un jour elle s’aperçut que sa voisine d’en face avait planté un rosier grimpant,  mais au lieu de le laisser prospérer,  elle taillait chaque branche sèchement et il ne portait pas.   Si bien qu’un matin, elle vint lui demander conseil…   Bonne joueuse,  elle accepta l’invitation et se rendit au chevet du  rosier bridé.   Elle expliqua comment courber les nouvelles branches pour obtenir une belle floraison,  plutôt que de rabattre les jeunes pousses.   Cela ne plaisait pas trop à l’autre de laisser s’épanouir ainsi une plante.    Elle transigea cependant et le résultat fut  visible rapidement.   Elle prit donc l’habitude de se faire conseiller pour ses rosiers mais aussi pour ses clématites et autres camélias.    Bientôt la rue se couvrit de rosiers grimpants.    Mais ce n’était pas à elle qu’on demandait conseil,  mais à la voisine qu’elle avait instruite.   Cela la faisait rire,  ses enfants avaient quitté l’école du village pour une autre plus largement fréquentée et en  avait ramené des amis  qui leur ressemblaient.    Elle s’était liée avec leurs parents,  car quand les enfants s’entendent,   c’est que les parents ont des points communs.   Les amis des enfants arrivaient à chaque congé,  et avec leurs mères elle discutait de livres,  d’aquarelles,  d’oiseaux et de toutes autres choses,  car elle n’était fermée à rien.    La maison devint un lieu de rencontres amicales où ces dames débarquaient portant chapeau et tenue folle,  accompagnées d’une kyrielle d’enfants délurés.   Cela  suscitait des regards mauvais,   mais elle se fichait de ce que l’ont pouvait penser et vivait sa propre vie.  Malgré l’arrachage progressif des haies de thuyas et l’installation de rosiers grimpants sur les façades,  elle garda les plus belles plantes du quartier,  car il est difficile de devenir créatif quand on est né avec l’esprit étroit.