La maison qui était différente

cordon-bregnier-village

 

C’est un village de banlieue, un de ces lotissements où chaque maison est plantée dans une parcelle de quelques ares entourée de haies de thuyas.  A quelques variantes près les maisons paraissaient jumelles  sauf la leur à laquelle ils donnèrent  un aspect contemporain et original qui tranchait  au milieu de cette foule semblable.

Cette singularité avait immédiatement suscité les railleries et la curiosité des voisins.    Les enfants du quartier,  inspirés sans doute par les conversations de leurs parents,   avaient baptisé leur maison : « Le bunker ».    La maison n’était-elle pas un bloc massif qui se distinguait des petites maisons aux toits pentus qui l’entouraient ?   Mais ce rejet de la maison s’accompagna bien vite d’un rejet de leurs habitants lorsqu’ils s’installèrent.

En fait,  de la même manière que leur maison était différente de ses voisines,  eux-mêmes étaient différents. Non qu’ils soient noirs de peau ou obèses.   Simplement d’une autre essence.  On les regarda bientôt de travers,  de même les enfants du quartier se groupèrent pour moquer ceux du « bunker »…

Eux ne comprenaient pas ce rejet.   Ne saluaient-ils pas les voisins à chaque sortie ?  Pourquoi leur répondait-on si froidement ?   Lui n’était pas souvent là et cela le touchait peu,  mais elle qui restait au foyer aurait voulu lier conversation.  En vain.    A l’école, elle essayait de se rapprocher d’autres mamans,  mais elles se détournaient d’elle et l’excluaient de la conversation.   Par contre,  elles avaient souvent une remarque acerbe pour ses enfants.   Par exemple,  comme ils étaient fluets,  on lui disait : « Vous économisez sur leur nourriture ? »,  et tout allait dans le même sens,  si bien qu’elle ne chercha plus à s’intégrer dans ce village où ils étaient venus s’installer depuis une autre région afin de se rapprocher du travail du mari et éviter les longs trajets fatigants.

Il n’y avait pas que dans le proche voisinage que leur maison avait suscité des rebuffades.  Les frères de son mari, qui  étaient très traditionnels,  ne se gênaient pas pour dire : « Mais comme c’est moche cette maison ! »,  puis ils retournaient dans leur demeure  à leur image,  sans inventivité.

Elle commença à aménager le jardin.   Elle planta, avec l’aide de son mari,   des haies d’arbustes feuillus qui mettaient des couleurs au fil des saisons et attiraient les oiseaux.    Elle laissa les arbres en place au lieu de les abattre comme l’avaient fait uniformément ses voisins. Elle aimait leur ombrage en été,    les feuilles dorées en automne et l’hiver, leur silhouette de bois  qui laissait passer la lumière quand les jours étaient courts.   Plutôt que de faire un échantillonnage de plantes dans des plates bandes rectilignes, elle installa des massifs à l’anglaise et des plantes grimpantes sur la façade.    Elle  était assez détendue par rapport à l’entretien et ses massifs débordaient joyeusement tandis que les plantations de ses voisins étaient toutes contenues et  taillées sèchement.

Elle entendait des conversations entre voisines : « Tu voudrais des plantes grimpantes sur ta façade toi ? » –  Oh non ça salit !

Elle avait pris son parti de ce rejet généralisé et se réjouissait de voir son rosier grimpant prospérer et couvrir la façade d’une parure blanche et odorante qui durait de la fin du printemps aux gelées.  Il était si beau que des étrangers s’arrêtaient pour lui en demander la variété.

Un jour elle s’aperçut que sa voisine d’en face avait planté un rosier grimpant,  mais au lieu de le laisser prospérer,  elle taillait chaque branche sèchement et il ne portait pas.   Si bien qu’un matin, elle vint lui demander conseil…   Bonne joueuse,  elle accepta l’invitation et se rendit au chevet du  rosier bridé.   Elle expliqua comment courber les nouvelles branches pour obtenir une belle floraison,  plutôt que de rabattre les jeunes pousses.   Cela ne plaisait pas trop à l’autre de laisser s’épanouir ainsi une plante.    Elle transigea cependant et le résultat fut  visible rapidement.   Elle prit donc l’habitude de se faire conseiller pour ses rosiers mais aussi pour ses clématites et autres camélias.    Bientôt la rue se couvrit de rosiers grimpants.    Mais ce n’était pas à elle qu’on demandait conseil,  mais à la voisine qu’elle avait instruite.   Cela la faisait rire,  ses enfants avaient quitté l’école du village pour une autre plus largement fréquentée et en  avait ramené des amis  qui leur ressemblaient.    Elle s’était liée avec leurs parents,  car quand les enfants s’entendent,   c’est que les parents ont des points communs.   Les amis des enfants arrivaient à chaque congé,  et avec leurs mères elle discutait de livres,  d’aquarelles,  d’oiseaux et de toutes autres choses,  car elle n’était fermée à rien.    La maison devint un lieu de rencontres amicales où ces dames débarquaient portant chapeau et tenue folle,  accompagnées d’une kyrielle d’enfants délurés.   Cela  suscitait des regards mauvais,   mais elle se fichait de ce que l’ont pouvait penser et vivait sa propre vie.  Malgré l’arrachage progressif des haies de thuyas et l’installation de rosiers grimpants sur les façades,  elle garda les plus belles plantes du quartier,  car il est difficile de devenir créatif quand on est né avec l’esprit étroit.

 

Publicités

12 réflexions au sujet de « La maison qui était différente »

  1. Comme à chaque fois je peux dire sans réserve que j’adore. Tes nouvelles ont toujours un écho familier, et ce frisson qui accompagne le dérangeant, ce dérangeant que l’on côtoie souvent.

    Ici le rejet, heureusement vécu par une femme assez tranquille d’être elle-même pour que ça l’interpelle sans la blesser. Elle aime son choix et ne le met pas en doute. Elle n’a pas de répulsion; elle, pour ces femmes de Stepford, mais n’a aucune envie d’en devenir une.

    Et puis les choses prennent leur place. Le rosier grimpe et s’épanouit, et son plaisir de vivre – :même au milieu des ces marguerites de parterres – ne fléchit pas, s’épanouissant aussi.

    Aimé par 1 personne

  2. Texte de fiction, certes, mais on sent que l’auteure a puisé dans sa biographie personnelle. ne serait-ce que pour le goût des fleurs et la passion des oiseaux :))
    Pour le reste, oui, il est toujours difficile d’être accepté par une population quand on vient d’ailleurs. On se retrouve étranger après avoir bougé de 50 km. Il faut dire qu’ici on se réjouit pour l’héroïne d’avoir pu conserver son originalité. Cela lui a permis de prospérer et de s’épanouir comme ses plantes ont pu le faire de leur côté :))

    Aimé par 1 personne

  3. J’aime beaucoup. Tu suggères le soutien de la nature (tout court) face à cette nature humaine, envieuse, à l’esprit cloisonné comme ces haies le confirment. Et ton personnage trouve un sens, une bienveillance grâce aux dons de la terre parce qu’il lui ressemble, beau et généreux. Poétique et philosophique aussi.

    Aimé par 1 personne

  4. La Différence
    Pour chacun, une bouche, deux yeux,
    deux mains, deux jambes.
    Rien ne ressemble plus à un homme
    qu’un autre homme.
    Alors,
    entre la bouche qui blesse
    et la bouche qui console,
    entre les yeux qui condamnent
    et les yeux qui éclairent,
    entre les mains qui donnent
    et les mains qui dépouillent,
    entre les pas sans trace
    et les pas qui nous guident,
    où est la différence
    la mystérieuse différence ?
    Jean-Pierre Sim

    Aimé par 1 personne

      1. J’aime cette nouvelle qui »colle » à la réalité.J’ai eu à cœur d’apprendre à mes enfants et maintenant à mes petits enfants d’oser et d’être fier de vivre avec nos différences.

        Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s