Les bottines de Noël

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Cette année-là  s’achève dans le gris et le froid,  balayée par un vent du nord qui  ne porte  aucun soleil.

Entre elle et sa mère c’est une histoire de conflits perpétuels,   mais sans qu’il n’y ait jamais eu de rupture.

Maintenant sa mère est vieille.    Elle vit seule dans sa maison.    Elle ne manque de rien, bénéficiant d’une retraite confortable,   mais elle est d’une radinerie maladive,  sans doute d’avoir manqué dans sa jeunesse.    La dernière fois qu’elles se sont parlé au téléphone,  la vieille lui a dit qu’elle avait froid aux pieds avec ses baskets d’été…    La fille a été horrifiée.    Elle se souvient de ces baskets qu’elle lui a offertes il y a un certain temps déjà.    Sa mère les porte quotidiennement,   mais on est en décembre,  il gèle.   « Tu devrais t’acheter des bottines ! »,  dit-elle à sa mère.  Mais elle rechigne à  la dépense.

Alors  la fille en commande quatre paires en ligne pour qu’elle puisse choisir,  elle renverra celles qu’elle ne veut pas.    Elle le lui annonce.  « Mais tu es folle, répond la vieille,   cela va me coûter combien ??? » – Rien,  maman,  je te les offre…     –  Ah,  alors…

Quand elle arrive chez sa mère avec son gros colis,  elle se sent comme le Père Noël.    La vieille déballe avec délectation,  elle essaie.    Elle est ravie de la première paire et voudrait s’arrêter là.  « Continue,  essaye les autres »,  lui dit la fille.     La voilà qui essaie les quatre paires.    Il y en a deux qui lui plaisent,    la paire robuste,  qui va par tous les temps et une autre plus fine qui conviendrait pour les sorties.    La vieille bave d’envie.    Elle ne sait laquelle choisir.  En fait elle voudrait  les deux,  mais pour ses sorties quotidiennes les robustes sont plus appropriées que les fines,   qui lui plaisent cependant plus.   C’est qu’elle se retrouve coquette soudain.   « Je t’en offre une paire,  dit la fille,  mais tu peux t’offrir celle qui te fait envie… ».    La vieille ronchonne,   elle conclut : « Je prendrai les robustes,   elles me feront plus d’usage » –  Comme tu veux dit la fille.   –  Oui mais les autres me plaisent plus.    –  Eh bien,   fais-toi plaisir,  offre-toi celles- là !…

La vieille hésite.   Elle tâte le beau cuir luisant,   admire la couleur cognac.   Oui elle est tentée.   Mais sa fille se montre impitoyable,  elle n’offrira qu’une seule paire, sachant que le compte en banque de sa mère est mieux garni que le sien…

La mère fait diversion : « Comment est-ce que je dois les entretenir ? » –  Lesquelles ? répond la fille.      Et la vieille se tait.      Puis : « eh bien admettons que je prenne les fines… » .  –  Tu les imperméabilises dans un premier temps,   et puis,  lorsqu’elles seront défraîchies,   tu appliques une crème incolore et tu fais briller… »    –  Ah, et pour les autres ?  –   Eh bien tu fais la même chose…

La vieille se tourne d’un coup  vers la malicieuse,  prête à mordre.  La fille fait semblant de ne rien voir.    Mais la vieille se tait,  elle espère toujours qu’on lui offrira les deux paires…

« Bien,  dit la fille,  tu peux réfléchir quelques jours si tu veux… »

La vieille  est aux prises avec ses démons.   «Oui , finit-elle par dire,   mais si je prends les deux et que je meure,   cela ira à rien ces bottines… »

La fille la regarde.    Elle n’avait pas pensé à cela.   Elle a beau avoir dépassé le cap entre les jours vécus et ceux qui restent à vivre,  elle est encore les deux pieds dans l’existence.   Elle trouve cependant la réponse qui convient : « Mais non maman,   je les mettrai moi ces bottines,  tu sais qu’on a la même pointure… »

Alors la vieille est rassérénée.    Elle déclare : «  D’accord,  tu m’en offres une et je prends l’autre ».   –  Marché conclu, fait la fille.

Et pour fêter cela,  la vieille débouche une bonne bouteille et sort quelques friandises rassises  de ses armoires.     Elles sont là à trinquer en se regardant avec amour.    C’est que les  disputes se font rares.    Ce n’est pas la vieille qui a changé,  elle reste piquante,  méchante.   Mais la fille a enfin grandi.   Elle a appris à ne plus se laisser atteindre,   à ne plus vouloir répondre aux ignominies. Elle a fait table rase du passé,  de ses rancœurs.    Elle accepte sa mère comme elle est,   elle sait qu’elle ne changera jamais  alors autant la prendre avec philosophie.

Une fois rentrée à la maison,   elle lui téléphone: «  Je suis contente, dit la mère,   on a passé un bon moment,   je trouve que ton caractère s’améliore enfin,   à ton âge, ce n’est vraiment pas trop tôt ! »     Et la fille rit.    Sa mère a raison,   elle a fait beaucoup de progrès !   Et la fille d’ajouter : « N’oublie pas que tu es invitée, comme chaque année pour le réveillon… –   Ah ça j’espère bien,  manquerait plus que tu ne m’invites pas !!!

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12 réflexions au sujet de « Les bottines de Noël »

  1. Oui… on en connaît, de ces relations mère-fille qui ont fini par perdre de leur toxicité avec le temps, avec la carapace de l’une s’étant renforcée contre les piques de l’autre… Il y a de l’amour, une sorte de dépendance aussi… sans aucune tendresse…

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  2. Mais ,au moins la fille n’ a pas cédé et n’a pas acheté la deuxième paire. C’est déjà très bien. La scène entre les deux protagonistes est bien rendue. On notera la perfidie de la mère, radine, qui évoque sa mort pour justifier le fait qu’elle ne veut pas se payer une paire de bottines. Elle espérait sans doute faire définitivement craquer sa fille avec un tel argument.. Mais non, celle-ci tient bon. Ironie du sort, c’est parce qu’elle a la même pointure que sa mère qu’une solution est enfin trouvée (alors qu’elles semblent bien différentes de caractère).

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  3. J’adore !
    Je me demande si parfois certaines vieilles personnes ne prennent pas un main plaisir à nous tourner en bourriques ??
    Ma belle-mère voulait une radio, elle ne regarde plus la tv.
    Mon mari lui achète une radio et quand il lui apporte … elle n’en veut plus !
    Elle vit dans un home et ce jour là elle attend la venue de Saint-Nicolas, quand il arrive dans sa chambre et qu’il lui offre une très belle assiette avec des bonbons, des chocolats, elle soupire, toute cette attente pour si peu de choses ???
    Reprenez votre assiette !!!

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  4. Oooh les chipies… rien de tel que de jouer un peu les divas pour être encore remarquées! Quant à l’argument final qui fait céder la mère et lui fait donc acheter une paire de bottines que sa fille portera en cas de décès, je pense que c’est en Grèce qu’il y a(vait) la coutume de … chausser les chaussures du mort pour qu’il ne revienne pas errer… On en parle je pense dans « L’arrangement » d’Elia Kazan, qui était plus Arménien que Grec… Peut-être une coutume arménienne alors… Nous voici repartis dans les développements psycho-sociaux-traditionnels 🙂

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      1. Il s’en est excusé et il est loin d’avoir été le seul… il n’était pas responsable de la chasse aux sorcières de ces imbéciles… Moi je suis surtout intéressée par son oeuvre évidemment, littéraire et cinéma… 🙂 Et je viens de vérifier il est Turc mais en effet né de parents Grecs…

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