Le maître d’hôtel

restaurant-wine-glasses-served-51115

 

Elle avait l’habitude de déjeuner dans ce restaurant cossu du centre ville.  Elle en aimait les murs en pierres, les plafonds voûtés, l’ambiance feutrée.     A la tête d’un cabinet d’avocats,  elle y invitait régulièrement son bras droit, un homme effacé mais indispensable,  afin de discuter affaires ou de célébrer un succès. Le personnel la connaissait et la choyait.  Elle appréciait Marisa,  le maître d’hôtel et Damien le sommelier.    Elle se plaisait à discuter cuisine avec l’une,  des vins qu’il lui servait avec l’autre. Damien avait appris à connaître ses goûts et ne laissait jamais son verre vide.  Il était très respectueux et très à l’écoute de  ses souhaits.    Entre Marisa et Damien,  elle trouvait un  grand confort qui contribuait autant à son plaisir que la qualité des mets et la conversation de son convive, souvent ennuyeuse à vrai dire.   Chacun à leur manière Marisa et Damien flattaient son ego de femme autoritaire et dominante sans que son collaborateur ne pipe mot.  C’était elle qui passait commande,  choisissait et goûtait le vin,  tandis que lui se taisait et  profitait en silence de ses choix toujours judicieux.  Il la laissait intelligemment occuper le devant de la scène et en tirait de multiples avantages.

Il y avait dans ce restaurant,  beaucoup de changements dans le personnel,  mais il semblait à la femme que Marisa et Damien,  si compétents l’un et l’autre, seraient toujours là pour s’occuper d’elle.

Quelle ne fut pas sa surprise,  un jour de janvier, de ne pas les trouver au poste. A leur place, une seule personne officiait : un homme grand et rondouillard, le verbe haut, qui s’empressa à l’installer, comme s’il avait toujours été aux commandes. Cette  assurance,  déplacée à son sens chez un nouveau venu,  lui déplut  immédiatement.

Où étaient donc Marisa et Damien ? Elle demanda discrètement à une serveuse, mais celle-ci mal à l’aise répondit qu’ils ne faisaient plus partie du personnel et qu’elle n’en savait pas plus.

Elle observait l’homme.   Elle le trouvait ridicule,  boudiné dans son bel habit,  avec sa démarche à petits pas et ses grosses fesses plates.   Enfin,  s’il était compétent,  elle oublierait ces détails.  Elle vit qu’un wifi était désormais disponible et elle s’adressa à lui pour en connaître le code.   « Je veux bien vous le donner, répondit-il, l’œil brillant, « mais  votre voisin va connaître un grand moment de solitude… ». Elle déjeunait comme d’habitude avec le même collaborateur incolore et l’impertinence de la réponse la laissa sans voix.

Elle entama son déjeuner et n’y pensa plus,  prise par ses affaires.  Lorsque le maître d’hôtel apporta le vin rouge pour le lui faire goûter,  elle lui demanda : « Et quelles saveurs dois-je m’attendre à trouver dans ce vin ? »,  question qu’elle avait l’habitude de poser à Damien.  Mais au lieu de lui répondre comme l’aurait fait son prédécesseur,  l’homme  agita ses bajoues et lui répondit du tac au tac : « Mais c’est vous qui allez me le dire ! ».  C’était trop,   il avait franchi la ligne rouge !   Le vin blanc de l’entrée l’ayant quelque peu désinhibée,  elle répliqua : « Mais vous en prenez bien à votre aise,  cher monsieur,  il semblerait que vous oubliiez que le client c’est moi et pas vous ! » –  Mais pas du tout, rétorqua-t-il en s’esclaffant et il servit le vin sans lui en décrire les arômes.

Elle l’entendait taquiner d’autres clients,  des hommes d’affaires comme elle et elle se dit qu’il ne ferait pas long feu dans cette maison exigeante.  Elle se promit qu’elle n’y repasserait pas avant plusieurs semaines.  Ce serait l’occasion de découvrir d’autres restaurants. Elle s’encroûtait ici !

Et ainsi fit-elle.   Au bout de trois mois,   la cuisine savoureuse  et le décor chaleureux de son restaurant favori lui manquèrent et elle y revint,  espérant que le gros maître d’hôtel n’y serait plus.    Mais hélas,  c’est lui qui l’accueillit dès l’entrée,  visiblement ravi de son retour.   Zut !  Que se passait-il? Des personnes compétentes s’en allaient et on conservait un grossier merle à la tête du personnel de salle ! Il y alla d’emblée de ses impertinences. Constatant qu’elle était seule,  il lui lança  : « Et alors, on vous fait attendre aujourd’hui ? ».  Son invité était effectivement en retard… Elle ne releva pas. Elle avait décidé de l’ignorer et de tenir ses distances. Elle se dit qu’elle allait commander un apéritif.  Elle appela l’homme : « Monsieur ! », et il répondit : »Mademoiselle ? ». Et toc ! C’était toujours flatteur d’être appelée ainsi quand on en a passé l’âge. Il s’empressa auprès d’elle.   Sans sa sécheresse habituelle, elle lui dit : « Vous pourriez me proposer un apéritif, histoire de m’aider à attendre mon invité… ». Il se mit au garde-à-vous et  lui débita la liste des apéritifs qu’il proposait. Elle le laissa puis l’arrêta et dit simplement : « Un bon vin blanc, comme j’en ai l’habitude ! ». Il s’inclina et appela le nouveau sommelier, qui lui n’était pas impertinent et qui lui servit un vin selon son goût. Son invité arriva en s’excusant platement : il avait été pris dans un embouteillage.  Ils déjeunèrent agréablement.  A un moment le maître d’hôtel vint lui-même pour remplir son verre de vin blanc, rôle normalement délégué au sommelier.  « Non merci », dit-elle avec à peine un regard «  je me réserve pour le rouge maintenant », et il n’eut plus qu’à faire demi-tour.

De ce jour les impertinences cessèrent. De son côté,  elle gardait ses distances avec le gros homme et lui se tint mieux à sa place.  Par contre elle sympathisa avec le nouveau sommelier,  qui bientôt,  lui devint aussi agréable que ne l’avait été Damien. Le maître d’hôtel resta à son poste,  faisant son cinéma auprès d’autres qui s’en souciaient moins qu’elle.  Peut-être sans cela, se serait-il cru insignifiant, mais elle évitait désormais de se laisser aller avec lui car c’était un homme qui n’acceptait pas l’autorité d’une femme contrairement à ses collègues,  hypocrites peut-être,  mais sachant mieux y faire.

 

Publicités

3 réflexions au sujet de « Le maître d’hôtel »

  1. C’est sans conteste une femme qui ne veut pas perdre sa souveraineté… Marina était son égale, une femme avec son talent, et sûre d’elle. Damien « à sa place ». Le nouveau maître d’O se trouve supérieur parce qu’il est un homme et que « la petite dame » avait, comme toutes les autres petites dames, bien besoin de ce je ne sais quoi de masculin pour la guider… 🙂

    Bien joué!

    Aimé par 1 personne

  2. On peut être un homme et avoir connu des maîtres d’hôtel arrogants, ironiques ou même méprisants. Sous prétextesouvent qu’ils travaillent dans un établissement réputé ou que celui-ci est situé dans un endroit connu (plaza mayor de Salamanca ou piazza San Marco à Venise) Ca m’agace au plus haut point

    Aimé par 2 people

  3. Oui, le snobisme de ceux qui touchent à l’ombre des « grands de ce monde » et qui pensent qu’aux yeux de ces « grands » nous serions un ver insignifiant :). C’est en effet insupportable mais en même temps, on ne peut éradiquer la bêtise méchante ni la méchanceté bête. Ça fait partie des challenges que nous devons surmonter au long de la vie, ha ha ha!

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s