« Mitraillette »

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Mon cousin s’approche de moi et me susurre d’un air goguenard : « Tu connais ce type ? »

 –  Oui,  c’est le voisin de mes parents depuis toujours.

 –  Tu sais comment on l’appelait aux chemins de fer ?

 –  Non.

  – On l’appelait « Mitraillette ».   Tu devines pourquoi…

Oui j’imagine que ses collègues de la société des chemins de fer,  ou du moins certains,  n’étaient capables de ne voir que son défaut de prononciation…

Cela ne me fait pas rire.    Albert,  le voisin de mes parents, est un homme que j’apprécie beaucoup au point d’en oublier qu’il bégaie,  sans que cela ne ralentisse son débit de parole,  au contraire,  dirais-je.  De là son surnom.  Il faut un certain entraînement pour le comprendre,  mais je l’ai.    J’ai eu le  temps d’apprendre pendant toutes ces années.

Il est des surnoms méchants qui n’apportent rien.    Ainsi le prêtre de mon enfance se faisait appeler « Clignoteur »,  à cause de ses tics faciaux.    Il  y en a d’autres qui sont flatteurs par inadvertance : un de mes amis avait reçu celui de « Gandhi »,  en raison d’une ressemblance physique certaine,  mais, et c’était involontaire de la part des auteurs,   il avait aussi un fond de sagesse et d’amour de la paix,   qui faisait que ce surnom  lui convenait parfaitement et le caractérisait bien.    Un ami de mes enfants avait hérité de celui de « Professeur Tournesol »,   et cela faisait beaucoup rire les chenapans qui le lui avaient attribué,  mais quand on sait que cet enfant plus savant que les autres est devenu un chercheur qui donne des conférences dans le monde entier,   on se dit qu’il y avait là une prémonition bien involontaire. Une fratrie de six enfants avait surnommé la cadette «  la vache sacrée »   ce qui était révélateur de l’attitude des parents et des sentiments des uns et des autres.

Quoi qu’il en soit ces sobriquets sont rarement bienveillants et celui qui les  reçoit doit apprendre à ne pas se laisser détruire.    C’est apparemment ce qui s’était passé pour « Mitraillette ».    Il s’attelait à son labeur de piocheur et prenait soin de sa femme et de leurs trois enfants,  dont aucun n’avait hérité de son défaut de prononciation.   Il devait trouver dans sa gentille famille assez de force pour faire face aux brimades,  et  donner beaucoup d’amour à ses proches,  car ses enfants poussaient bien,   en pleine santé et heureux de vivre.  Son fils suivit les traces de son père et entra à la société des chemins de fer,  mais pas comme piocheur.   Il y gravit les échelons et devint chef de gare,   une belle revanche pour « Mitraillette » qui en était très fier.    Sa fille aînée choisit le métier d’infirmière qui demande de l’énergie et du cœur,  qualités apprises au sein de sa famille.    Quant à la cadette,  une blondinette, née sur le tard,  elle se découvrit la bosse des maths et devint cadre informatique.  Les trois enfants se marièrent heureusement et il naquit une kyrielle de petits-enfants.

Aujourd’hui j’ai assisté aux funérailles d’Albert.    J’ai vu toute sa famille réunie,   j’ai entendu ses petits enfants raconter les anecdotes qui leur  étaient chères,  leurs souvenirs d’enfance avec ce grand-père dont la bouche délivrait les paroles par saccades peut-être,  mais dont l’amour ne connaissait pas le bégaiement.

J’ai pensé que cet homme simple avait réussi là où beaucoup échouent,  fonder une famille où frères et sœurs,  cousins, cousines s’entendent et se soutiennent.   Je sais à quel point c’est difficile.

J’ai eu des nouvelles  de mon cousin,    l’ancien collègue de « Mitraillette ».   Contrairement à lui,  il n’a pas été au bout de sa carrière de cheminot.    Il est resté célibataire et il tient une baraque à frites peu fréquentée.   Il est notoire qu’il boit trop.     Mais il est vrai qu’il n’a pas de sobriquet et n’en a jamais eu,   du moins à ma connaissance.    Il est de ceux qui se moquent des autres et dont on ne se moque pas.   Et je me dis aujourd’hui,  qu’il ne connaît pas l’essentiel de la vie.

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3 réflexions au sujet de « « Mitraillette » »

  1. On donne beaucoup de sobriquets en Wallonie en tout cas.Sauf s’ils étaient vraiment délibérément cruels, ils ne m’ont jamais dérangée, et j’en étais victime aussi, puisque je louchais (et louche encore). Je pense que c’est comme tout dans la vie: certains s’accrochent à la moindre excuse pour entrer dans le jeu de la victime, et d’autres y trouvent autre chose de mieux. Etre appelée en plaisantant « Luskette » par ma propre mère était une acceptation de qui j’étais. Je ne pense même pratiquement pas au fait que je louche. Je n’y ai jamais vu un obstacle à quoi que ce soit. Ces sobriquets un peu crus sont souvent habités par une acceptation de cette différence, qu’on ne passe pas sous silence. Ca peut choquer, je sais, mais moi je n’y ai jamais rien vu de malveillant… 🙂

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