L’avocat des riches

car-1300629_1280

 

C’est un  avocat de haut niveau,   c’est son amant.     Elle l’admire,  elle la femme effacée qui vit très modestement.    Il parade devant elle et cela lui fait du bien,   cette admiration qu’elle a pour lui.

C’est que dans ses affaires il côtoie le grand monde.  Milliardaires, héritiers de grandes fortunes  défilent dans son bureau ou plutôt c’est lui qui est convoqué dans les leurs.   Ces hommes  ont l’assurance et l’arrogance de ceux à qui tout appartient.    Il ne le lui dit pas,  mais elle devine qu’ils le traitent comme un larbin,  un de plus,  parmi la cour de leurs domestiques.    Ils l’invitent dans leur antre,  il voit leur luxe et il se sent tout petit.

 C’est si bon d’être dans ses bras à elle,  qu’il pense  naïve au point de croire qu’il est un grand homme alors qu’il n’est un serviteur des riches dont il ne fait pas partie et ne fera jamais partie à moins de gagner à la loterie.   Il prend d’ailleurs un billet chaque semaine.

Ces bénis du ciel  jouent à des jeux pervers.   Ainsi un l’a fait venir jusque dans sa salle de bain pour lui montrer son corps nu,  superbe à un âge avancé.   Il a piscine intérieure,  médecin personnel,  kinésithérapeute et coach à domicile,  lui dit-il,  la mine déconfite.     Cet autre le convie pour un séjour dans une de ses résidences en même temps qu’un avocat concurrent qui convoite le pactole que représente un  client aussi aisé.    Et il les regarde se bagarrer,   comme un spectateur de combat de coqs qui comptera les coups et applaudira à la  mise à mort.

Elle le recueillera et le reconstruira dans leur hôtel  quand il aura subi les pires humiliations,   elle se réjouira avec lui lorsqu’il aura pris une revanche symbolique sur un rival ou mieux sur un client.

Ces clients-là, elle ne les connaît que par lui,  mais elle les imagine.   Ils ont tant d’argent qu’ils ne savent plus quoi en faire,   alors après avoir vécu le frisson de la possession d’une grande fortune,   les jeux du sexe et les partouzes,  ils cherchent l’adrénaline ailleurs.   Dans l’escroquerie par exemple.    Ils s’amusent à frauder le fisc,   non pas pour gagner encore plus d’argent,  mais pour se sentir vivre à nouveau,  car  ayant tout épuisé des plaisirs légaux,   ils tentent le crime et un jour ils se font prendre.    Non pas à leur grand dam,  mais plutôt à leur grande satisfaction,   car de nouveaux frissons apparaissent, des jeux de pouvoir encore inexpérimentés,   de nouveaux larbins,   les juges,  les avocats pénalistes.    Bref,  ils n’ont pas fini de s’amuser…

Elle, elle n’envie personne. Elle  ne joue pas dans la cour des grands et cela lui convient bien.   Elle aime regarder Dowton Abbey à la télévision et admirer les décors et les toilettes,   comme on regarde des œuvres d’art dans un musée.    Au fond, elle a plus de chance que lui.    Elle n’achète pas de billet de loterie,  car elle sait que c’est un impôt supplémentaire,  dont elle peut se passer.

Jusqu’il y a peu,  elle lui disait que c’était son métier,   que c’était ainsi qu’il gagnait sa vie et qu’il devait garder une distance,  comme un médecin par rapport à ses malades,   que lorsqu’il rentrait le soir chez lui,  il pouvait déposer son costume des grands soirs,  cesser de paraître ce qu’il n’était pas et reprendre sa vie.    Il se consolait ainsi, pensait-elle.     Mais voilà que quelque chose est venu bouleverser cette vie privée qu’elle croyait  protégée.    Peut-être emporté par ses récits,   son fils a conquis le cœur d’une héritière,   une fille aux parents richissimes qui l’invitent lui le simple avocat et sa famille dans des restaurants de luxe ou pour de somptueuses vacances.   Il ne peut refuser,  mais n’a pas les moyens  de rendre la pareille…  Il dissimule mal son agacement,   son dépit face au beau-père de son fils qui lui fait des cadeaux aussi onéreux qu’humiliants…

Alors il n’est plus à l’abri nulle part sinon dans ses bras.  Il la pense crédule,  il fait la roue,   lui offre un lainage en cachemire,  des dessous de soie.    Elle applaudit, elle le remercie,   elle le laisse croire qu’il l’impressionne,   il n’a plus que cela…    que serait-il sans elle ?

Mais elle,   elle a le sentiment d’en avoir fait le tour,  de tout connaître de lui. Elle s’ennuie de ses histoires toujours semblables,  de son corps usé avant l’âge.   Bientôt,  elle va le laisser à sa vie et se choisira un amant plus jeune et plus fringant.

 

Publicités

9 réflexions au sujet de « L’avocat des riches »

  1. Comme toujours, je me suis fait plaisir en commençant la journée avec cette nouvelle très bien observée et cruelle. Comme peut l’être la vie parfois (ou souvent?).

    On ne peut s’empêcher de le plaindre d’être entré dans un tel jeu, dans un tel monde et surtout d’y avoir vu le challenge dans lequel il est tombé. Valoir autant qu’eux. Penser qu’ils valent parce que leur valeur se mesure en biens et argent, et pas en santé morale, intelligence, équilibre…

    Oui il est bien à plaindre mais décevant. Elle a raison de s’en détacher. Pour un plus jeune, je ne sais pas, mais un autre en tout cas…

    Je connais une jeune femme dont les cousins proches organisaient des fêtes « autour de la piscine » auxquelles on ne l’invitait pas car ses parents « n’avaient pas de piscine pour ré-inviter les gens rencontrés chez eux ». 😀

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s