Miroirs

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Elle a préparé la table pour le réveillon de Noël.   Elle a dû tirer l’allonge car ils seront nombreux.    Sept en tout.    Elle et son mari reçoivent sa mère, sa fille et son fils accompagnés chacun de leur conjoint.    Elle a acheté une nouvelle nappe et des décorations.   Des décorations rouges,  la couleur préférée de sa fille,   des bougeoirs en forme de nénuphars et des bougies rouges sur la nappe taupe.   Des fruits d’automne sont éparpillés entre les assiettes de porcelaine blanche et les verres en cristal.

Elle n’a pas lésiné sur les frais,  elle a choisi des fruits de mer chez le meilleur traiteur,   des huîtres,  du homard,  des langoustines,  des tourteaux…    Elle sait que sa mère et sa fille en raffolent.    Elle aussi.    Le sapin est garni et il brille dans le salon.    A son pied de multiples cadeaux sont amassés.   Le champagne trône dans le seau à glace.

Son fils arrive en premier.   Il est allé chercher sa grand-mère à l’autre bout du pays.  Cela lui a fait deux heures de route.   La vieille est à peine arrivée qu’elle distribue ses instructions et ses remarques acerbes.    Les huîtres ont-elles été bien ouvertes ?   N’a-t-on pas perdu du jus ?   « Oh si,    je vois qu’on a perdu du jus,   qui est l’incapable qui les a ouvertes ? »,  dit-elle en regardant sa fille qui ne répond pas,  un sparadrap sur la main.    Et la vieille ajoute : « Et en plus il y a des  éclats !  Quel mauvais travail ! ».    Elle est en forme et ne va plus s’arrêter.    Voilà sa belle-fille qui arrive.   Douce,  gentille,   elle demande si elle peut  aider.    Enfin sa fille et son beau-fils  sonnent à la porte à peine en retard.   Elle les accueille dans le hall et propose à sa fille de mettre son manteau au vestiaire.   Celle-ci répond en soupirant : « Oh non ça m’embête je le laisse là »,  en le déposant sur l’escalier, et sans autre mot pour sa mère elle va rejoindre les autres.    Inquiète la mère demande à son beau-fils : « Elle est de mauvaise humeur ? », et d’une mimique celui-ci lui fait savoir qu’elle ne doit pas prêter attention.     Avec lui, elle range les manteaux puis ils se dirigent vers le salon.      La grand- mère accapare sa  petite-fille.   C’est son dieu,  elle ne voit qu’elle.     Il  semble à la mère que sa fille a encore grandi.   Et puis elle comprend en voyant ses bottines : des talons de douze centimètres.   Sachant qu’elle mesure plus d’un mètre septante cinq,   on comprend pourquoi elle domine  son monde…   Ses cheveux courts sont gras,  elle n’a pas pris la peine de les laver,   son maquillage est exagéré.   Elle va vite prendre la parole et ne plus la laisser à quiconque.    Elle domine de la taille,  elle domine du verbe.   Les autres n’ont qu’à se taire et à approuver béatement.    La vieille l’adule,   applaudit à son arrogance.   La fille parle d’une voix forte et fluide de sujets qu’elle est seule à maîtriser et qui n’intéressent qu’elle.   La vieille est aux petits soins pour son idole.   « Prends les huîtres pleines  de jus ! ».    Et le beau-fils dans sa barbe qui murmure suffisamment haut pour qu’on puisse l’entendre sauf la vieille qui est aussi sourde d’oreille que de cœur : « Oui et laisse le moins bon aux  autres surtout ! ».    La vieille devient la risée de la tablée,    le jeu est mené par sa fille et son beau-fils.    Quand l’aïeule demande au mari : « Ce sont des huîtres de Zélande au moins ? » et que le mari répond : « Non de Cancale »,  la fille susurre à son père : « Mauvaise réponse… il fallait dire,   oui,  ce sont des huîtres de Zélande ».   Elle se dit que sa fille est fine pour gérer la drôlesse.    Est-ce pour cela que la vieille l’adore ou sa fille est-elle plus fine parce qu’elle  ne subit aucune attaque ?  Ou n’est-ce pas simplement qu’elles se ressemblent ?  Que l’une voit dans l’autre ce qu’elle aurait voulu être et que la jeune est ravie des baffes que la vieille distribue alentour,  sauf à elle bien-entendu ?  « Veux-tu du pain ?  de la mayonnaise ? », dit la vieille à sa petite-fille,  et avant qu’elle ne réponde, elle hèle  le mari comme s’il était le serveur.     Son fils et son beau-fils le nez  dans leur assiette s’amusent à imiter les réflexions de la vieille  qui se goinfre.   Elle mange beaucoup plus que sa part,  de sorte que la mère doit se passer de homard.    Sa fille continue de pérorer sous le regard admiratif de sa grand-mère.    Son fils tente d’intervenir pour diversifier la conversation et exister un peu,  mais il se fait clouer le bec par sa sœur.   « Oui, tais-toi, toi ! »,  lui lance  la vieille en écho.    Sa douce petite belle-fille lui murmure : « Elles sont imbuvables.. .».   La mère répond par une grimace qui signifie qu’on ne peut que les supporter.      Quelle idée elle a eue de vouloir rassembler ses enfants et sa mère!    Elle a rêvé d’une belle tablée harmonieuse,   d’une famille unie, du cliché de Noël.   Elle n’a pas encore compris que chez elle ce n’est pas possible,  qu’il y a deux troublions qui gâchent la fête.

Enfin tout le monde s’en va.    Il n’y a eu d’éclat que de coquille d’huître…    Elle a stressé toute la soirée.   L’aïeule va se coucher,  elle loge chez elle.  Son mari la reconduira le lendemain matin après le petit-déjeuner.

C’est alors que calmement la vieille dit : « Ah quelle belle soirée !   Quelle belle famille nous formons ! ».   Et elle est sincère.  Elle peut mourir tranquille,  sa relève est assurée.  Sa petite-fille persécutera le reste de la famille,  après qu’elle-même l’aura fait toute sa vie.

 

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12 réflexions au sujet de « Miroirs »

  1. Toi aussi tu as un scanner caché dans le regard, tu vois tout :)… pour notre plus grand plaisir. Tout est tellement vrai, cet horrible duo qui se complète dans l’âge et la méchanceté – une méchanceté d’indifférence et d’arrogance – et la revanche de ceux qui gloussent aussi discrètement qu’ils le peuvent.

    Et puis … la belle soirée que c’était, quelle famille! Eh oui… J’en connais, bien entendu, aussi!

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  2. Sacrée famille ! Je suppose qu’il doit en exister de semblables, L’atmosphère tendue est très bien rendue. La place excessive que prennent la grand-mère et la petite-fille aussi. Et toutes ces remarques dont le but est de gâcher une soirée qui aurait dû être paisible, un moment de partage en famille… On s’y croirait vraiment.

    Aimé par 1 personne

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