Archives mensuelles : février 2017

Ah qu’il est bon le malheur des autres !

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Elle est si contente d’apprendre que « ça ne va pas »  chez son frère ou chez sa sœur.    Elle prête une oreille attentive,   pleine de compassion espérant recueillir ainsi plus de détails,  profiter plus de l’étendue du malheur de son interlocuteur.   Quel délice !   Elle se montre toujours attentionnée auprès de ses proches,  et en échange on lui fait des confidences dont elle se délecte.

Ce matin,  il y a eu un attentat.   Enfin,  un peu de vie dans sa vie !  Quelque chose vient de se passer dans le désert de son existence.  Elle passe sa matinée devant le téléviseur regardant en boucle les images terrifiantes.   Elle se sent vivre.  D’autant plus qu’elle n’est pas concernée.   Cela se passe loin de chez elle.   Elle est en sécurité.

Son mari arrive poussif et réclame son repas.   Il s’ennuie depuis qu’il a pris sa retraite.  Alors il mange.   Elle aussi a une bonne fourchette.   Et puis manger occupe plaisamment,  si bien qu’ils sont de plus en plus gros et rougeauds.   Ils vont rarement au restaurant,  non pas que ce soit trop cher pour eux – leurs retraites sont confortables – mais lui  est un brin macho.   Il aime que ce soit sa femme qui lui cuisine les plats gras et populaires qu’il aime.   Le restaurant et ses manières,  les petites portions qui lui laissent l’estomac vide,  ce n’est pas pour lui.    Elle, elle aimerait bien,  mais voilà,  il ne veut rien entendre.    Ne mangent-ils pas bien chez eux ?

Ils se sont élevés dans l’échelle sociale depuis qu’ils se sont rencontrés,  ils ont eu la chance avec eux,  des emplois stables,  une bonne santé,  pas de difficulté majeure avec leurs enfants aujourd’hui mariés.   Pourtant lui garde ses manières d’ouvrier.   Il adore bricoler et sa maison est comme un sou neuf.  Il repeint régulièrement ses murs,  plus qu’il ne serait nécessaire.   Il adore son cadre étriqué,  le gros canapé en cuir qui écrase leur petit living.   C’est qu’ils sont restés dans la maison de leur jeunesse,   une maison de cité  qu’ils ont patiemment rénovée.   Cela pourrait être touchant s’ils n’enviaient pas ceux qui se sont offert une villa quatre façades.    Ils pourraient faire pareil,  mais ils n’osent pas.   Qu’iraient-ils faire dans un quartier snob ?   Pour les vacances,  ils ont bien tenté une croisière un jour,   mais il s’est senti si mal à l’aise qu’il s’est juré qu’on ne l’y prendrait plus.   Elle, elle se désole et envie en secret celles qui s’offrent des vacances qu’elle imagine paradisiaques tout en les dénigrant.   Leur discours officiel est qu’ils sont parfaitement heureux et contents de leur sort.   S’ils ont une difficulté,  ils la cachent et si ce n’est pas possible,  ils la minimisent.

Pourtant un jour,  ils ont eu un sérieux problème avec leur fils cadet.    Il faisait un semblant de crise d’adolescence,  délaissant ses études,   fréquentant de mauvais copains,   refusant tout dialogue.   Ils ne savaient plus que faire.   Alors à une réunion familiale,   ils ont attendu que tout le monde soit parti pour rester avec leur sœur cadette et son mari,   qu’en autres temps ils détestent parce qu’ils  sont plus émancipés qu’eux,  mais dont ils savent sans la reconnaître la capacité d’écoute.   Et ils se sont épanchés.    Pour une fois,   ils ont admis qu’ils avaient des difficultés et leur sœur a parlé avec leur fils qui a dit ce qu’il avait sur le cœur. « Parents trop exigeants,  trop sévères, faisant une crise à chaque cote inférieure à huit,  voulant qu’il obtienne les meilleures notes de la classe pour briller plus tard à l’université…  ras-le-bol ».   La sœur écoute et dit à son neveu : « C’est pour toi que tu étudies, pas pour tes parents.   Bien sûr qu’ils vont enrager si tu les rates,  mais c’est ta vie que tu vas surtout louper,  la leur elle est jouée.   Je serais triste que tu loupes  tes études juste pour te venger de tes parents… »   De ce jour,  la situation se débloque,  le garçon se réinvestit  dans ses études et reprend le cours de sa vie.   Eux récupèrent leurs assises.   Mais ils en  veulent d’autant plus  à la petite sœur de s’être humiliés ainsi devant elle, d’avoir dû lui dire merci du bout des lèvres en rasant les murs de honte.  Quand la petite sœur  voudra constater en aparté que leur cadet va de nouveau bien,  ils répondront : « De nouveau ?  Mais il a toujours bien  été ! ».

Leur compagnie est de plus en plus grincheuse.   Ils ne savent pas faire la fête. Qu’ils sont ennuyeux tous ceux-là qui sont bien dans leur peau !   Dès qu’ils peuvent ils quittent l’assemblée et rentrent chez eux.   Les autres ne s’en préoccupent pas.   Ils sont trop occupés à se divertir.

 

La mère, sa fille et son amant

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Sa mère l’emmène partout avec elle quand elle n’a pas école tandis que son frère passe chaque jour quelques heures à l’institut où on essaie de lui apprendre la vie.    La mère a refusé qu’il soit pensionnaire,  pour l’instant du moins,   elle a renoncé à toute vie professionnelle pour s’occuper de cet enfant handicapé  qu’elle aime d’un amour infini et dont elle perçoit si bien la vulnérabilité.     Son mari s’est réfugié dans son travail et y est tombé amoureux d’une collègue  qui ne veut pas l’épouser mais accepte son hommage.  Il est devenu un fantôme à la maison,   ne regardant plus sa femme,   ni ses enfants.   Elle a bien songé à divorcer  mais que serait devenu son enfant autiste ?     Alors,  elle trouve de l’énergie où elle peut  et avoir un amant est un remède très efficace contre l’épuisement et la déprime.  A six ans,   la petite est vive et jolie.    L’amant la voit arriver avec plaisir.    Elle est tout heureuse d’exister dans les yeux d’un homme,   et elle apprend à déployer ses charmes  comme le fait sa mère sous ses yeux.   Elle adore sa mère,   c’est le seul de ses deux parents à s’occuper d’elle,   à tout prendre en charge dans son éducation,   à l’emmener faire les boutiques pour qu’elle soit bien habillée.     Elle voit que sa mère impressionne les gens grâce à sa culture étendue et à son parler facile.    Elle a hérité de sa capacité à bien s’exprimer  et est très fière de sa maman.    Quoi de plus normal qu’une personne aussi méritante ait un admirateur !   Elle déteste son père qui les ignore.

 Damien,   l’amant,   est un jeune homme célibataire   que la mère a rencontré à un cours d’anglais.   Il a été  immédiatement attiré par cette jeune femme,  fine et savante.  Son casque de cheveux blonds l’a magnétisé,   lui dira-t-il  un jour.    Il aime les femmes jolies et fortes  à son image.    Il lui a dit qu’il était tombé immédiatement amoureux d’elle avant de savoir qu’elle avait mari et enfants.    Il  lui a donné dix ans de moins que son âge.    C’est qu’elle fait si jeune avec son corps d’adolescente,   ses jeans,  et ses cheveux longs.   Elle, elle aime sa gentillesse et sa naïveté,   sa façon de venir s’asseoir à côté d’elle dans le bus.   Il est si transparent.    C’est délicieux.    Quand ils veulent parler de choses plus intimes,  ils passent à l’anglais.    La petite regarde d’un œil curieux et écoute  cette langue qu’elle veut apprendre à tout prix.   Elle se pousse contre Damien pour avoir un câlin.   « Comme tu es mignonne ! »,   lui dit-il sans comprendre que cette petite fille s’attache à lui,   comme sa mère d’ailleurs,   qui elle sait bien que cela aura une fin,   ne fût-ce que la passion amoureuse ne dure pas et que lorsqu’elle s’évanouira,   le remède cessera d’agir.     Mais cela la petite l’ignore et la mère ne voit pas que son enfant s’amourache de cet amant  qui répond à ses attentes :   être regardée,  exister aux yeux d’un homme.    Puis la mère va franchir le pas,  elle va se donner à Damien lors d’un des fréquents  voyages de son mari à l’étranger.    Elle va trouver un amant attentionné,   soucieux de son plaisir,   si différent de son mari qui ne fait qu’exercer son droit au devoir conjugal.    Avec l’enfant autiste,   Damien se sent mal à l’aise,   il fait de son mieux pour capter son attention,   mais l’enfant le repousse,  enfermé dans son monde.    Il n’y a que sa mère qui arrive à y pénétrer et qui lui apprend des choses fondamentales : regarder son interlocuteur dans les yeux  au lieu de parler en levant le regard au plafond,    apprendre à dire oui,   lui  qui ne sait dire que non…    La petite déteste ce frère impotent qui occupe tant sa mère,   elle la voudrait rien que pour elle,  et elle n’a de temps que pour son frère, lui semble-t-il.    Heureusement qu’il y a Damien pour s’occuper d’elle.    Elle l’aime de plus en plus.    La mère ne s’épanche jamais devant ses enfants,   à  leurs yeux  Damien est juste un ami.    Mais un jour la petite a un doute.    Elle dit à sa mère : « Dis,  Damien il est à moi,   tu ne vas pas me le prendre  hein ? ».     La mère ne comprend pas la portée de cette phrase et répond loyalement  à  sa fille : « Le jour il t’appartient,  et quand tu dors il est à moi ».    Et la petite accepte avec un soupçon quand même.

Les années passent,  la petite grandit,  et son amour pour Damien avec elle.    Par contre la mère finit par s’en lasser.    C’est que les rencontres furtives dans un lit,  sans perspective,   ne mènent pas à grand-chose.   Et Damien sent cette indifférente grandissante,    ce refus des caresses qui le frustre.   Ils décident de rompre tout en restant amis.    La petite ne voit pas de différence.   Puis un jour  il annonce qu’il  a fait une rencontre,   qu’il  va se marier.     Et de ce jour on ne le voit plus à la maison. Il tourne la page sans se soucier du mal qu’il fait.  La petite,  qui a alors douze ans,   est terrassée par le chagrin.  Elle vient de subir une perte énorme  que sa mère a du mal à comprendre.    Il est vrai que maintenant que son fils passe la semaine à l’institut,  elle a pu reprendre un travail.    Le mari reste  sous le charme de la même collègue,  rien ne change.    La mère pourrait divorcer mais elle sent à quel point son fils  a besoin de ses repères pour son  équilibre.    Il a besoin que chaque objet reste au même endroit dans sa chambre,   il ne veut pas qu’on la repeigne,  il aime son jardin et sa maison,  il aime voir ses parents ensemble,   ce sont les piliers de son équilibre. Détruire cet équilibre,  ce  serait le détruire.  Alors la mère reste là  tandis que la petite voudrait qu’elle divorce,   parce qu’elle a envie d’être heureuse.    Elle dit à sa mère : « L’ambiance est tellement meilleure à la maison quand papa n’est pas là ! ».     Mais la mère est sourde à ses appels et la petite sombre alors dans une dépression muette et se met à détester  cette mère qu’elle a adorée et qui aujourd’hui la déçoit tant  de rester lâchement dans ce mariage qui ne fonctionne pas,  dans cette non-vie où ils végètent à quatre.    Elle essaie de se rapprocher de son père,  sans grand succès.    Elle a maintenant quatorze ans et elle se jette dans les bras du premier venu.    La mère n’est pas dupe et un matin elle lui dit : « Tes règles sont trop importantes,  tu risques de devenir anémique,   nous allons te faire prescrire la pilule »,  et sa fille d’approuver.     Mais un jour c’est la crise.    Elle a parlé à son père,  elle lui a posé la question qui la taraudait : « Damien était-il l’amant de maman ? »,  et le père a répondu que oui alors que la mère avait toujours pris soin de ne rien dire, de ne donner aucune preuve.

Tout éclate,  la petite se sent trahie comme jamais,   par cet amour d’enfance une deuxième fois, et par sa mère surtout qui le lui a volé.     Et ainsi elle se met à haïr cette mère,   comme elle n’a jamais haï.   Elle n’attendra plus qu’une chose : partir de cette famille où rien n’est vrai   pour construire enfin un monde où elle sera heureuse et aimée.  Elle y parviendra et la haine de sa mère sera sa force.

Un couple qui dérange

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Ils sont assis dans leur restaurant favori et font la connaissance d’un nouveau maître d’hôtel.   Elle a une personnalité forte et extravertie,  elle commande et parle en premier tandis que son mari se tait et la laisse diriger.   Voilà que le maître d’hôtel n’accepte pas cette façon de faire,   il répond à la cliente de manière impertinente et bien sûr elle réplique, à juste titre.    La  passe d’armes sera brève,  elle va bien vite le remettre à sa place et rapidement il va la respecter et s’incliner.   Mais alors il s’en prend au mari,  ce faible, selon lui, qui se laisse dominer par son  épouse.    « Alors ainsi vous allez boire de l’eau et regardez Madame boire du vin,  sans sourciller ? ».   C’est vrai que le mari n’aime pas l’alcool et qu’elle l’apprécie en accompagnement d’un bon repas.   Et alors ?  De quoi se mêle-t-il ?  Mais, elle laissera son mari se défendre seul.   Il est fini le temps où elle lui servait de bouclier et prenait les coups à sa place…

Leur couple ne correspond pas au schéma classique,  homme fort,  protecteur et dominant,  épouse soumise et docile.   Cela dérange, surtout chez les hommes machos et les femmes qui les accompagnent  – et il y en a beaucoup de ces  couples – .    Elle n’a pas compris tout de suite cette incongruité de leur agencement.   Aussi c’était elle qui défendait leur territoire face au voisin sans gêne qui marchait sur leurs plates bandes.    Bien sûr le combat était rude,  l’épouse du voisin se tenant intelligemment en retrait.      Lorsqu’un ouvrier venait faire un travail à la maison,  elle a compris que la position dissimulée de son mari posait problème et qu’il y  aurait rébellion.    Aussi maintenant lui confie-t-elle le soin de gérer les ouvriers et les relations  avec les voisins mâles.    Ne peut-il pas monter au créneau lui aussi ?    C’est qu’il s’accommode très bien de cette épouse dominatrice.    Il ronronne dans son coin,  appréciant qu’elle défende le territoire  alors que lui se contente d’être le repos de la guerrière.   Ras-le-bol de ces empêcheurs de tourner en rond  qui l’obligent à sortir de sa léthargie et de son cocon douillet !   Il a été très content qu’elle ait réglé le problème de ce chien hargneux  qu’une voisine et ses filles laissaient courir dans le quartier  au risque de morsures pour les enfants et les adultes.    Personne n’osait rien faire.   C’est que ces femmes tenaient le haut du pavé.   Mais elle,  elle est allée sonner à leur porte et demander qu’on tienne ce chien agressif sous contrôle.    Il s’en est résulté un crêpage de chignons historique.   Ces harpies  ne voulaient rien entendre.   Elles l’ont insultée.  Qu’importe,  elle a fait appel à l’agent de quartier qui l’a écoutée et lui a donné raison.    Les irrespectueuses ont fini par fermer leur grille et le chien est devenu inoffensif.    Alors on lui a dit  qu’on  était content,    que tout le monde craignait ce chien,    mais personne n’osait rien faire…   Elle, elle avait osé.   Cela a-t-il fait taire les jaseurs et les jaseuses  qui disent qu’elle a mauvais caractère ?

Avec  certaines femmes,  cela se passe beaucoup mieux.   Elles apprécient la douceur   et   l’humour,  de cet homme discret.   Elles  voient d’un œil ravi que l’épouse mène la danse et s’amuse à jouer  les maris goujats.    « Je suis en panne de lave-vaisselle »,  dit l’une  –  Je te prête le mien,  répond-elle en désignant son mari du nez.    L’autre rit et rétorque : « Mais si tu me le prêtes,  ce ne sera pas seulement pour faire la vaisselle…  il  a quel âge au fait ?   Trente-neuf  ans ? »  –   Quoi répond l’épouse ironisant,   qu’est-ce que tu dis ?  Tu vas le gonfler d’orgueil,   je ne pourrai plus le tenir !  L’autre saisit immédiatement.    « Quarante-cinq ? ».   Elle fait la moue.   « Cinquante ? ».  –  Voilà,  c’est beaucoup mieux.   Et à trois ils partent d’un bon rire.    Juste à côté,   la voisine de table à cette fête intervient  réprobatrice,  envieuse : « Eh  bien,  je crois que je devrais apprendre de vous… »,  et elle s’éloigne un peu de son compagnon qui pavoise tandis qu’elle reste éteinte à l’écouter.

Avec le temps elle a pris conscience que jouer les bravaches n’était pas à son  avantage,   que c’était elle qui prenait les coups tandis que lui restait confortablement au foyer.    Alors,   maintenant,  elle l’envoie de temps à autre au combat et se protège.    Mais lorsqu’il s’agit de plaisir,   de choisir et d’organiser les vacances  par exemple,  elle reprend les rênes.   Il apprécie qu’elle décide à sa place.   Et s’il y a un couac,  elle ne pourra s’en prendre qu’à elle-même.  De son côté  elle a décidé de faire aussi la vaisselle …  Il est très content et elle aussi.    Ils ont trouvé un équilibre qui correspond à leur personnalité,   même s’il y  a un peu perdu.

 

 

 

 

 

Une princesse de conte de fées

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Elle s’est installée dans la plus belle villa du quartier,   après que l’épouse légitime s’en  soit allée.    Elle a pris sa place sans coup férir,   après s’être fait prier pour quitter son cagibi miteux.    Elle promène sa silhouette effilée en tournant gracieusement sa tête ornée de longs cheveux blonds qu’elle teint soigneusement pour qu’il n’y ait jamais de repousse.    Elle ne se gêne pas pour mentir et dire qu’elle est naturellement blonde.    Elle a  les yeux très bleus et le teint hâlé grâce à ses séances de banc solaire.

C’est une revanche pour elle de revenir dans ce quartier où elle a grandi,   enfin,  pas tout à fait,  elle a grandi dans la cité ouvrière toute proche,   dans une famille d’accueil où les filles étaient râblées et les garçons vulgaires.    Elle s’est toujours sentie différente et lorsqu’elle a appris qu’on était allé la chercher à la pouponnière,   cela n’a fait que confirmer sa croyance.   Peu assidue aux études,  elle n’a pas décroché de diplôme,   son salut devant lui  venir de sa naissance et de l’arrivée du prince charmant  qui lui donnera enfin ce qu’elle mérite :   or,  bijoux,  adulation …      Elle a soigneusement ajusté sa mini-jupe,  ouvert  son corsage juste ce qu’il faut et s’en est allée tourbillonner devant les fils de famille,   aux poches bien garnies.    Et un bellâtre,   sensible à sa beauté  ostentatoire,  l’a remarquée et s’est laissé embobiner au point de l’épouser.

Seulement voilà,  quand la porte se referme et que les masques tombent,   elle n’a plus grand-chose à offrir.    Aussi au bout de quelques temps,  le bellâtre,  cet enfant gâté,  qui voulait faire d’elle son trophée,  s’en alla respirer d’autres parfums.    Et cocue, elle se retrouva au grand plaisir de ses beaux-parents qui n’avaient jamais approuvé que leur fils élevé avec le plus grand soin marie cette arriviste sans éducation.    Aussi furent-ils ravis de la voir divorcer et s’en aller,  pleine d’orgueil bafoué, sans la moindre pension alimentaire.  Retourner vivre chez ses « parents » était impensable.    Elle ne s’était pas privée de les traiter de haut durant son mariage et même avant.    Ils devaient ricaner maintenant de la savoir à la rue.  Elle n’eut d’autre choix que de se trouver un travail,   ce qu’elle fit sans trop de difficulté,   car elle était jolie,  séductrice et ses quelques années de mariage dans un « bon milieu »  lui avaient appris  les manières.   Elle devint donc vendeuse dans une boutique de vêtements de luxe pour hommes.    Et bien sûr se remit en chasse d’un prince charmant digne de ce nom,   ajoutant à son scénario de princesse égarée,   celui de princesse trahie.   Certes elle était à nouveau en contact avec des hommes aisés,   cependant,  mine de rien,  les années  avaient passé,   et les proies les plus désirables avaient été capturées.   Mais il en fallait bien plus pour la démonter,   elle aurait ce qui lui revenait de droit,  dût-elle l’arracher à une autre.   Il lui fallut quelques années,   des années où elle accumula de la rancœur,   où elle devint princesse  victime du mauvais sort,   pour prendre dans ses filets une proie de choix,  enfin de son choix,   qui sans qu’elle n’en ait conscience ressemblait comme deux gouttes d’eau à son ex-mari,   un autre bellâtre plus attaché aux apparences qu’aux véritables qualités humaines.   Ainsi,  il délaissa pour elle épouse et enfants,  du moins c’est ce qu’il lui dit, et l’installa dans sa luxueuse villa  à deux pas de là où elle avait grandi.    Elle s’empressa d’abandonner son travail,   croyant mener enfin une vie de princesse en son château,  vie à laquelle elle avait toujours su qu’elle avait droit. Elle ne comprit pas qu’on lui demandait seulement d’être une potiche à exhiber,   un matelas confortable pour la nuit et  une soubrette en  talons hauts pour la journée.    Et tout vira de nouveau à l’aigre sur base d’un malentendu fondamental.    En trois ou quatre ans,  elle se retrouva à nouveau à la rue et s’offusqua de la lettre que son compagnon – il s’était bien gardé de l’épouser – adressa aux services sociaux pour qu’elle obtienne logement et allocations.    « Il me tue », s’écria-t-elle,  face au texte de cette lettre qui lui renvoyait l’image de ce qu’elle  était et non pas de ce qu’elle imaginait être.   La lettre disait ceci : « Pouvez-vous faire rapidement le nécessaire pour Madame X,   une femme sans formation,  sans ressources et sans logement,   se retrouvant dans une situation de  grande précarité. »

Elle réussit à échapper au « logement social » grâce à la naïveté d’une amie qui lui loua un studio pour une bouchée de pain.    Avec de l’argent grappillé  on ne sait où,    elle s’acheta un cabriolet rutilant  qu’elle exhibait  en se promenant,   affublée de lunettes de soleil et d’un foulard telle Grace Kelly sur la corniche.     Bien sûr elle partit pour un troisième tour,   un quatrième…   Cela tournoyait de plus en plus vite si bien qu’elle finit par s’accrocher à son boulot et à son logement.   Celui qui la voudrait devrait d’abord lui passer la bague au doigt et lui signer un contrat en béton.  De sorte qu’elle vieillit maintenant seule dans un petit appartement,  avec un petit salaire.     Elle se console  chaque soir  de l’idiotie des hommes avec une bouteille de whisky.   Elle a compris que le prince charmant ne viendrait plus,  mais ce n’est quand même pas pour cela qu’elle épousera ce petit veuf bien propre, retraité des postes,  qui lui a fait sa demande.    Elle n’est quand même pas tombée si bas !