La mère, sa fille et son amant

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Sa mère l’emmène partout avec elle quand elle n’a pas école tandis que son frère passe chaque jour quelques heures à l’institut où on essaie de lui apprendre la vie.    La mère a refusé qu’il soit pensionnaire,  pour l’instant du moins,   elle a renoncé à toute vie professionnelle pour s’occuper de cet enfant handicapé  qu’elle aime d’un amour infini et dont elle perçoit si bien la vulnérabilité.     Son mari s’est réfugié dans son travail et y est tombé amoureux d’une collègue  qui ne veut pas l’épouser mais accepte son hommage.  Il est devenu un fantôme à la maison,   ne regardant plus sa femme,   ni ses enfants.   Elle a bien songé à divorcer  mais que serait devenu son enfant autiste ?     Alors,  elle trouve de l’énergie où elle peut  et avoir un amant est un remède très efficace contre l’épuisement et la déprime.  A six ans,   la petite est vive et jolie.    L’amant la voit arriver avec plaisir.    Elle est tout heureuse d’exister dans les yeux d’un homme,   et elle apprend à déployer ses charmes  comme le fait sa mère sous ses yeux.   Elle adore sa mère,   c’est le seul de ses deux parents à s’occuper d’elle,   à tout prendre en charge dans son éducation,   à l’emmener faire les boutiques pour qu’elle soit bien habillée.     Elle voit que sa mère impressionne les gens grâce à sa culture étendue et à son parler facile.    Elle a hérité de sa capacité à bien s’exprimer  et est très fière de sa maman.    Quoi de plus normal qu’une personne aussi méritante ait un admirateur !   Elle déteste son père qui les ignore.

 Damien,   l’amant,   est un jeune homme célibataire   que la mère a rencontré à un cours d’anglais.   Il a été  immédiatement attiré par cette jeune femme,  fine et savante.  Son casque de cheveux blonds l’a magnétisé,   lui dira-t-il  un jour.    Il aime les femmes jolies et fortes  à son image.    Il lui a dit qu’il était tombé immédiatement amoureux d’elle avant de savoir qu’elle avait mari et enfants.    Il  lui a donné dix ans de moins que son âge.    C’est qu’elle fait si jeune avec son corps d’adolescente,   ses jeans,  et ses cheveux longs.   Elle, elle aime sa gentillesse et sa naïveté,   sa façon de venir s’asseoir à côté d’elle dans le bus.   Il est si transparent.    C’est délicieux.    Quand ils veulent parler de choses plus intimes,  ils passent à l’anglais.    La petite regarde d’un œil curieux et écoute  cette langue qu’elle veut apprendre à tout prix.   Elle se pousse contre Damien pour avoir un câlin.   « Comme tu es mignonne ! »,   lui dit-il sans comprendre que cette petite fille s’attache à lui,   comme sa mère d’ailleurs,   qui elle sait bien que cela aura une fin,   ne fût-ce que la passion amoureuse ne dure pas et que lorsqu’elle s’évanouira,   le remède cessera d’agir.     Mais cela la petite l’ignore et la mère ne voit pas que son enfant s’amourache de cet amant  qui répond à ses attentes :   être regardée,  exister aux yeux d’un homme.    Puis la mère va franchir le pas,  elle va se donner à Damien lors d’un des fréquents  voyages de son mari à l’étranger.    Elle va trouver un amant attentionné,   soucieux de son plaisir,   si différent de son mari qui ne fait qu’exercer son droit au devoir conjugal.    Avec l’enfant autiste,   Damien se sent mal à l’aise,   il fait de son mieux pour capter son attention,   mais l’enfant le repousse,  enfermé dans son monde.    Il n’y a que sa mère qui arrive à y pénétrer et qui lui apprend des choses fondamentales : regarder son interlocuteur dans les yeux  au lieu de parler en levant le regard au plafond,    apprendre à dire oui,   lui  qui ne sait dire que non…    La petite déteste ce frère impotent qui occupe tant sa mère,   elle la voudrait rien que pour elle,  et elle n’a de temps que pour son frère, lui semble-t-il.    Heureusement qu’il y a Damien pour s’occuper d’elle.    Elle l’aime de plus en plus.    La mère ne s’épanche jamais devant ses enfants,   à  leurs yeux  Damien est juste un ami.    Mais un jour la petite a un doute.    Elle dit à sa mère : « Dis,  Damien il est à moi,   tu ne vas pas me le prendre  hein ? ».     La mère ne comprend pas la portée de cette phrase et répond loyalement  à  sa fille : « Le jour il t’appartient,  et quand tu dors il est à moi ».    Et la petite accepte avec un soupçon quand même.

Les années passent,  la petite grandit,  et son amour pour Damien avec elle.    Par contre la mère finit par s’en lasser.    C’est que les rencontres furtives dans un lit,  sans perspective,   ne mènent pas à grand-chose.   Et Damien sent cette indifférente grandissante,    ce refus des caresses qui le frustre.   Ils décident de rompre tout en restant amis.    La petite ne voit pas de différence.   Puis un jour  il annonce qu’il  a fait une rencontre,   qu’il  va se marier.     Et de ce jour on ne le voit plus à la maison. Il tourne la page sans se soucier du mal qu’il fait.  La petite,  qui a alors douze ans,   est terrassée par le chagrin.  Elle vient de subir une perte énorme  que sa mère a du mal à comprendre.    Il est vrai que maintenant que son fils passe la semaine à l’institut,  elle a pu reprendre un travail.    Le mari reste  sous le charme de la même collègue,  rien ne change.    La mère pourrait divorcer mais elle sent à quel point son fils  a besoin de ses repères pour son  équilibre.    Il a besoin que chaque objet reste au même endroit dans sa chambre,   il ne veut pas qu’on la repeigne,  il aime son jardin et sa maison,  il aime voir ses parents ensemble,   ce sont les piliers de son équilibre. Détruire cet équilibre,  ce  serait le détruire.  Alors la mère reste là  tandis que la petite voudrait qu’elle divorce,   parce qu’elle a envie d’être heureuse.    Elle dit à sa mère : « L’ambiance est tellement meilleure à la maison quand papa n’est pas là ! ».     Mais la mère est sourde à ses appels et la petite sombre alors dans une dépression muette et se met à détester  cette mère qu’elle a adorée et qui aujourd’hui la déçoit tant  de rester lâchement dans ce mariage qui ne fonctionne pas,  dans cette non-vie où ils végètent à quatre.    Elle essaie de se rapprocher de son père,  sans grand succès.    Elle a maintenant quatorze ans et elle se jette dans les bras du premier venu.    La mère n’est pas dupe et un matin elle lui dit : « Tes règles sont trop importantes,  tu risques de devenir anémique,   nous allons te faire prescrire la pilule »,  et sa fille d’approuver.     Mais un jour c’est la crise.    Elle a parlé à son père,  elle lui a posé la question qui la taraudait : « Damien était-il l’amant de maman ? »,  et le père a répondu que oui alors que la mère avait toujours pris soin de ne rien dire, de ne donner aucune preuve.

Tout éclate,  la petite se sent trahie comme jamais,   par cet amour d’enfance une deuxième fois, et par sa mère surtout qui le lui a volé.     Et ainsi elle se met à haïr cette mère,   comme elle n’a jamais haï.   Elle n’attendra plus qu’une chose : partir de cette famille où rien n’est vrai   pour construire enfin un monde où elle sera heureuse et aimée.  Elle y parviendra et la haine de sa mère sera sa force.

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8 réflexions au sujet de « La mère, sa fille et son amant »

  1. Je ne peux pas ne pas aimer ton récit, en tout cas son analyse. Mais quelle triste histoire d’interprétations et de malentendus. Le devoir, le sacrifice à un enfant qui est le sacrifice de l’autre aussi. La tristesse qui est le résultat, ainsi que la haine de la fillette qui ne pouvait comprendre.

    On ne peut qu’espérer que la fille devenue grande réalisera aussi combien la vie est tricheuse parfois, et que la recette y a qu’à ne fonctionne pas.

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  2. Pauvre petite fille ….elle vit dans le mensonge. encore une fois les adultes ne pensent qu’à eux. Encore une maltraitance psychologique à l’égard d’un enfant .

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  3. Je suis tombée par hasard sur cette histoire, et je me reconnais très bien dans cette petite fille. Dès que ma mère me « baladais » pour voir ses amants et que j’avais le moindre doute, ou l’envie de tout répéter j’étais couverte de cadeaux. Je passais pour une gamine trop gâtée auprès de ma famille alors que je vivais un malaise permanent qui me rongeait. En somme, j’étais surtout l’alibi pour que mon père ne se doute de rien. Je vous rejoins donc sur l’idée de maltraitance psychologique puisque j’ai surtout manqué, entre autres, de repères et d’un amour sain.

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