Ah qu’il est bon le malheur des autres !

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Elle est si contente d’apprendre que « ça ne va pas »  chez son frère ou chez sa sœur.    Elle prête une oreille attentive,   pleine de compassion espérant recueillir ainsi plus de détails,  profiter plus de l’étendue du malheur de son interlocuteur.   Quel délice !   Elle se montre toujours attentionnée auprès de ses proches,  et en échange on lui fait des confidences dont elle se délecte.

Ce matin,  il y a eu un attentat.   Enfin,  un peu de vie dans sa vie !  Quelque chose vient de se passer dans le désert de son existence.  Elle passe sa matinée devant le téléviseur regardant en boucle les images terrifiantes.   Elle se sent vivre.  D’autant plus qu’elle n’est pas concernée.   Cela se passe loin de chez elle.   Elle est en sécurité.

Son mari arrive poussif et réclame son repas.   Il s’ennuie depuis qu’il a pris sa retraite.  Alors il mange.   Elle aussi a une bonne fourchette.   Et puis manger occupe plaisamment,  si bien qu’ils sont de plus en plus gros et rougeauds.   Ils vont rarement au restaurant,  non pas que ce soit trop cher pour eux – leurs retraites sont confortables – mais lui  est un brin macho.   Il aime que ce soit sa femme qui lui cuisine les plats gras et populaires qu’il aime.   Le restaurant et ses manières,  les petites portions qui lui laissent l’estomac vide,  ce n’est pas pour lui.    Elle, elle aimerait bien,  mais voilà,  il ne veut rien entendre.    Ne mangent-ils pas bien chez eux ?

Ils se sont élevés dans l’échelle sociale depuis qu’ils se sont rencontrés,  ils ont eu la chance avec eux,  des emplois stables,  une bonne santé,  pas de difficulté majeure avec leurs enfants aujourd’hui mariés.   Pourtant lui garde ses manières d’ouvrier.   Il adore bricoler et sa maison est comme un sou neuf.  Il repeint régulièrement ses murs,  plus qu’il ne serait nécessaire.   Il adore son cadre étriqué,  le gros canapé en cuir qui écrase leur petit living.   C’est qu’ils sont restés dans la maison de leur jeunesse,   une maison de cité  qu’ils ont patiemment rénovée.   Cela pourrait être touchant s’ils n’enviaient pas ceux qui se sont offert une villa quatre façades.    Ils pourraient faire pareil,  mais ils n’osent pas.   Qu’iraient-ils faire dans un quartier snob ?   Pour les vacances,  ils ont bien tenté une croisière un jour,   mais il s’est senti si mal à l’aise qu’il s’est juré qu’on ne l’y prendrait plus.   Elle, elle se désole et envie en secret celles qui s’offrent des vacances qu’elle imagine paradisiaques tout en les dénigrant.   Leur discours officiel est qu’ils sont parfaitement heureux et contents de leur sort.   S’ils ont une difficulté,  ils la cachent et si ce n’est pas possible,  ils la minimisent.

Pourtant un jour,  ils ont eu un sérieux problème avec leur fils cadet.    Il faisait un semblant de crise d’adolescence,  délaissant ses études,   fréquentant de mauvais copains,   refusant tout dialogue.   Ils ne savaient plus que faire.   Alors à une réunion familiale,   ils ont attendu que tout le monde soit parti pour rester avec leur sœur cadette et son mari,   qu’en autres temps ils détestent parce qu’ils  sont plus émancipés qu’eux,  mais dont ils savent sans la reconnaître la capacité d’écoute.   Et ils se sont épanchés.    Pour une fois,   ils ont admis qu’ils avaient des difficultés et leur sœur a parlé avec leur fils qui a dit ce qu’il avait sur le cœur. « Parents trop exigeants,  trop sévères, faisant une crise à chaque cote inférieure à huit,  voulant qu’il obtienne les meilleures notes de la classe pour briller plus tard à l’université…  ras-le-bol ».   La sœur écoute et dit à son neveu : « C’est pour toi que tu étudies, pas pour tes parents.   Bien sûr qu’ils vont enrager si tu les rates,  mais c’est ta vie que tu vas surtout louper,  la leur elle est jouée.   Je serais triste que tu loupes  tes études juste pour te venger de tes parents… »   De ce jour,  la situation se débloque,  le garçon se réinvestit  dans ses études et reprend le cours de sa vie.   Eux récupèrent leurs assises.   Mais ils en  veulent d’autant plus  à la petite sœur de s’être humiliés ainsi devant elle, d’avoir dû lui dire merci du bout des lèvres en rasant les murs de honte.  Quand la petite sœur  voudra constater en aparté que leur cadet va de nouveau bien,  ils répondront : « De nouveau ?  Mais il a toujours bien  été ! ».

Leur compagnie est de plus en plus grincheuse.   Ils ne savent pas faire la fête. Qu’ils sont ennuyeux tous ceux-là qui sont bien dans leur peau !   Dès qu’ils peuvent ils quittent l’assemblée et rentrent chez eux.   Les autres ne s’en préoccupent pas.   Ils sont trop occupés à se divertir.

 

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10 réflexions au sujet de « Ah qu’il est bon le malheur des autres ! »

  1. Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii… Je les connais! Une vie qui ne fut qu’un challenge vers le haut, et puis au fond… ils n’ont pas vraiment la même envie d’y aller, vers le haut, car ils ne savent comment y naviguer. Alors ils font les dédaigneux, assurent que ceux qui « se croient » ne sont pas plus qu’eux… Et non, on ne peut pas les aider, ils ont la reconnaissance haineuse.Se sentent agressés par qui sait ou fait mieux.

    Et alors oui… ce qui va mal chez les autres fait tant de bien.

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  2. Mais souvent « ces gens-là » pensent qu’être soi-même est indécent, que sortir des rangs ne se fait pas… Ils marchent au pas, se marient à l’heure, s’habillent comme il faut. Alors la méchanceté entre les murs devient l’exutoire…

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