Archives mensuelles : mars 2017

Un mystérieux correspondant

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Il porte un prénom étranger,  d’une langue qu’elle ne maîtrise  pas.   Il n’affiche pas de photo.    Elle ne le connaît que par ses mots.

Il tient un blog littéraire où il écrit des poésies qu’elle trouve sublimes de mélancolie.    Elle s’y est abonnée.     Elle attend ses commentaires sur son propre blog,  mais ils sont rares.

Qu’est-ce qui justifie cette attirance qu’elle éprouve pour lui ?   Le mystère dont il s’entoure,   l’intelligence de ses paroles ?   La beauté de ses poésies ?   Leur mélancolie ?   Elle y voit comme un reflet de la sienne.     Elle aime cette distance entre eux.    Elle ne voudrait pas le connaître mieux.    Elle serait immanquablement déçue.     Les hommes la déçoivent tous maintenant.     Elle ne connaît plus le sentiment amoureux et s’il  lui arrive encore l’ombre d’un émoi,  il cesse rapidement.    Elle est devenue trop affûtée avec le temps,    elle devine  les petits secrets de ces messieurs,  leurs médiocrités.     Alors toute magie cesse  avant  de s’être épanouie.    Tandis qu’ici…    elle ne sait rien et ne peut donc rien deviner,   si ce n’est cette mélancolie,   cette élégance du verbe,   cette noblesse  de la pensée…

Il assortit chaque poésie d’une œuvre d’art,   une peinture abstraite d’un artiste japonais.    Ses vers sont minéraux ou appartiennent au monde végétal.   Ils sont baignés d’une lumière lunaire.    On le dirait venu d’une autre planète ou au contraire faisant partie totale de cette terre,   partageant sa minéralité,    ses mains n’étant que le prolongement de racines elles-mêmes ancrées dans le sol.      Il a un univers si personnel qui l’attire d’autant plus qu’elle est fascinée par la lune et les arbres qui s’enlacent dans une clarté diaphane.   Elle aime contempler ce spectacle la nuit dans sa chambre en se demandant ce qu’il regarde à cet instant.

Le savoir là quelque part induit une paix radieuse en elle.     C’est tellement différent des passions qu’elle a pu connaître  naguère.    Ce calme,  cette sérénité sont un bienfait.   On dirait que la jeunesse lui est revenue comme une vague douce et chaude.   Elle n’attend même pas son prochain commentaire,    sa prochaine publication.      Un jour elle recevra un mail et il y aura une sorte de message qui ne la bouleversera pas  mais l’emplira de gratitude pour la beauté de ses mots toujours si parfaits.      Sur sa photo de profil,    il  y a un loup.      Comme cela lui ressemble.   Est-il humain ?     Cette osmose avec la nature lui apporte une assise pour ses pas.    Elle regarde le lierre aux troncs différemment.  S’il y a attachement dans ses vers c’est entre la mousse et le banc,  entre le lichen et la pierre,    entre la branche et l’arbre.

Un jour pourtant quelque chose l’a agacée.    Il a mis ses adjectifs au féminin.    Erreur d’inattention ?   Cela ressemble si peu à son perfectionnisme.    A-t-il voulu se glisser dans la peau d’une femme ?    Voilà qui lui déplaît.   Elle gomme tous ces « e » et tout rentre dans l’ordre.    Enfin presque,  le tableau n’est plus parfait.

Les poèmes qui suivent sont à l’image de ceux qu’elle connaît,   elle y retrouve le même univers où elle aime se baigner,  où elle se sent chez elle.      Oui elle se sent comprise par cet homme.   Tout ce qu’il évoque lui parle,   il dit ce qu’elle aurait voulu exprimer sans jamais y parvenir.     Comment peut-il la comprendre si bien ?      Un jour  il a mis un « j’aime » sur un des articles de son blog.    Evénement.   Tiens il a changé son avatar.     Le loup est devenu un personnage de manga.    Elle n’y prête pas attention.   C’est si petit.    Et puis,   poussée par la vieille envie de savoir,  elle clique sur l’image et découvre …    un visage féminin…

Elle est bouleversée.    Son socle d’harmonie vient de voler en éclats.    Elle fait une recherche et découvre que son correspondant est en fait une correspondante.    La magie a disparu.    Le monde vient de retrouver sa morosité.     Mais reste une question qui se dessine peu à peu,   pourquoi une telle attirance pour une femme ?

 

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Grincheuse

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Stéphane est installé dans son fauteuil,  les pieds sur la table.   Il regarde la télévision tandis que Clara, sa femme, débarrasse la table en ronchonnant.    Elle a fait une crise en servant le repas.    En remarquant le parmesan râpé sur la table,  elle s’est écriée à l’adresse de son mari : « Pour une fois tu n’as pas mangé tout le fromage comme le faisait Marie-Sophie ! ».   Marie-Sophie est la sœur aînée de Clara.   Elles se détestent depuis l’enfance.    Forte en thème au bagout acéré  Marie-Sophie  fait une belle carrière dans l’industrie.  Elle est l’ancienne tortionnaire d’une smala de six enfants dont elle était l’aînée et Clara la cadette.    Oh c’est qu’elle a dégusté la petite qui bégayait et était faiblarde!    Marie-Sophie ne l’épargnait pas.   Elle a été étonnée lorsqu’elle a vu Clara épouser ce beau brun,   fils de bonne famille.  Une sympathie croissante a rapproché  Stéphane et Marie-Sophie,  sans  ambiguïté, simplement   un respect et une estime mutuels.   Stéphane a essayé pendant de longues années de réconcilier les deux soeurs,  ne comprenant pas que la haine de Clara étant si profondément enracinée,  c’était mission impossible.    Il sait bien sûr que Marie-Sophie n’est pas à une rosserie près,  mais cela le fait rire,   en  mettant du piment  s’il en fallait à sa riche personnalité.    Lui se sentirait très heureux avec Clara,   cette femme douce,   bonne ménagère,  travailleuse acharnée  si elle n’était pas toujours à ravaler ce qui lui déplaît  et à le cracher quand  il  est trop tard pour réparer,  s’enfermant dans des bouderies qui peuvent durer des jours.

Lorsqu’ils se sont rencontrés  Stéphane a apprécié chez Clara,  sa gentillesse,  sa modestie,  son intelligence si bien dissimulée derrière sa mise peu avantageuse.  Elle l’enveloppait de sa présence,   lui préparait des petits plats à son goût.    Il savait qu’elle vivait avec sa mère veuve,   une femme possessive et égoïste,  dont elle s’occupait trop en lui sacrifiant sa jeunesse.    Il s’est senti sauveur en l’arrachant à cette vie.   Et Clara,   courageusement a pris ses distances vis-à-vis de sa mère et s’est installée chez Stéphane  qui a entrepris de jouer les Pygmalion.  Il voulait lui ôter ses sabots d’Hélène et lui offrir des pantoufles de vair.    Clara  dissimulait ses tendres yeux en amande derrière des lunettes rébarbatives,   elle se fagottait.   Alors il lui a offert des lunettes fines,   l’a poussée à aller chez la coiffeuse,   l’a entraînée dans les boutiques.    Il l’a encouragée à s’affirmer professionnellement,  à se mettre en valeur.   Stéphane était heureux  de promener à son bras la nouvelle Clara.    Un temps, même Marie-Sophie a cru sa sœur transformée.  Mais entre les jeunes époux  rapidement le pli a été pris.    Même s’ils travaillaient chacun,   Clara a très vite accaparé toutes les tâches ménagères,    n’a jamais exprimé ce qu’elle ressentait lorsque à tort ou à raison elle se sentait lésée.  Alors Stéphane a pris ses aises,   s’est laissé gâter,   comme naguère la mère de Clara.   Quand les enfants sont nés,   Clara s’en est occupée avec froideur,  laissant à Stéphane le soin de prendre toutes les décisions les concernant,   de régler tous les problèmes qu’elle fuyait alors qu’elle aurait pu au moins le soutenir.    C’est qu’elle est lâche Clara,  elle évite le conflit à tout prix,   même si ses enfants doivent en pâtir.

Ils sont devenus un vieux couple.   Stéphane est un homme épanoui.    Il sait maintenant que  s’il est responsable de son propre bonheur,  c’est à Clara de construire le sien.  Elle traîne dans la maison en négligé,  il a renoncé à lui demander de prendre soin d’elle-même.  Elle s’est couverte de kilos  de chair molle et ne crache pas sur une bouteille d’alcool.   Elle aime se poser en victime et a rejoint les commères du quartier pour se plaindre des maris égoïstes qui ne pensent qu’à eux.    Elle ne fait même plus correctement le ménage,   c’est Stéphane qui se charge de la lessive et du  repassage,   de passer l’aspirateur et de prendre les poussières,  ce qui lui laisse finalement beaucoup de temps libre alors que Clara ne cessait de dire que cela lui prenait des heures,  que cela l’exténuait.   Elle va maintenant à la messe plusieurs fois par semaine,  elle a un confesseur et devient de plus en plus austère.    «  On dirait sa mère », pense Stéphane et il décroche  son téléphone pour inviter un de ses nombreux amis à une partie de tennis.  C’est si sympa le tennis,  il y  rencontre de jolies femmes qui aiment rire et plaisanter …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux soeurs, deux robes …

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Elodie et sa sœur ont toujours été très différentes.   Plus âgée de deux ans,  Elisabeth,  a été la forte en thème,  la fille qui réussissait tout ce qu’elle entreprenait,  celle que les garçons regardaient,  la préférée de leurs parents …

La vie a passé.   Elisabeth est devenue professeur d’université,  elle s’est mariée avec un homme riche et brillant qui lui a donné une fille douce et jolie avec qui elle a beaucoup de tensions à cause de son caractère intransigeant et de son besoin de tout contrôler.

La petite sœur aussi a eu une fille,   une fille qui ressemble à sa tante.   Forte,  charismatique,  à qui tout réussit.     Sa tante l’a remarquée et a décidé de la promouvoir dans « son monde »,   un monde de grands bourgeois que sa sœur cadette ne fréquente pas.

Ainsi un jour,  elle décide de présenter en même temps sa nièce et sa fille – qui se connaissent à peine et ne s’apprécient guère –  à une sorte de bal des débutantes,   un événement mondain dont Elodie est habituellement exclue.

Elisabeth s’occupe de tout.   Elle veut que cela soit parfait.   Elle préférerait que sa sœur ne soit pas présente,  mais le code exige qu’elle accompagne sa fille.    Elle l’emmène donc choisir leurs robes dans un magasin bas de gamme qu’elle a choisi.  « Ne t’en fais pas, dit-elle,  ce sera dans  tes moyens et personnellement je ne veux pas  dépenser trop,   j’ai de nombreux bals cette année,  et j’ai besoin d’une robe différente à chaque fois ».  Elodie est reconnaissante à sa sœur de vouloir lui éviter un faux pas et elle la suit donc docilement.

Elisabeth inspecte les rayonnages et choisit des modèles pour elles deux.    Elle met sur les bras d’Elodie des modèles que celle-ci juge peu attrayants.    Les robes sont classées par couleur.   Au rayon bleu pâle,  Elisabeth ne s’arrête pas.   Mais c’est la couleur préférée d’Elodie…   Alors elle s’y attarde.   Elisabeth fronce le sourcil.    «C’est trop décolleté ! Il faut une robe discrète pour les mamans !»,  s’exclame-t-elle et puis il n’y a que de grandes  tailles.   Elodie appelle la vendeuse : « Vous n’avez  pas de petite taille dans cette couleur ? »  – Oh, répond la vendeuse,  c’est la couleur de l’année,  cela a beaucoup de succès,  je regarde…    et elle sort une merveilleuse robe cintrée,  sans décolleté  qui plaît tout de suite à Elodie.    Elisabeth ne dit rien,  elle ne peut objecter que cette robe soit trop décolletée ou trop voyante.     Finalement elles passent à l’essayage dans deux cabines voisines.    Elodie enfile immédiatement la robe qu’elle a choisie…  et qui lui va parfaitement.     Elle ouvre le rideau et se regarde dans le grand miroir.    Ce bleu pâle convient à son teint un peu hâlé,   rappelle la couleur de ses yeux et la coupe met sa taille en valeur.    On en oublie que c’est une robe bon marché dans un coton bas de gamme…

Elisabeth a plus de mal,  la voilà qui sort de sa cabine avec une robe qui marque son ventre.   Elodie voit le visage ridé de sa sœur.   C’est que le tabac,   les nuits blanches et les nombreux séjours au soleil  ne lui ont pas fait de cadeau.   Elle essaie plusieurs robes avant de se  décider finalement pour un modèle rose foncé, resserré sous la poitrine qui dissimule ses rondeurs,  mais sans grâce,  pense Elodie.      Elles sortent ensemble du magasin avec leur achat.   Elodie est ravie de son choix. Sa sœur s’éclipse la mine fermée.

C’est Elisabeth,  bien sûr qui se chargera d’emmener les cousines choisir leur tenue.   Elodie lui fait confiance,  et elle sait que sa fille prendra ce qui lui convient.

Le grand jour arrive.   Elodie est stressée,  mais passer sa robe qui lui va si bien la rassérène.    Elle se maquille avec sagesse et arrange ses cheveux elle-même.   Sa fille a déjà rejoint Elisabeth.    Tout ce petit monde se retrouve à la salle de bal.

Elodie arrive et aperçoit sa sœur qu’elle n’a plus vue depuis plusieurs semaines.   Surprise !   Elle porte une robe bustier en satin de soie orange vif et  dont on voit au premier coup d’œil qu’elle vient de chez un couturier.   Rien à voir avec celle qu’elle avait choisie en compagnie d’Elodie.    Surtout Elisabeth a fortement minci.   Elle a dû faire un régime drastique,  mais si cela arrange sa ligne,  cela n’améliore pas son visage dont les rides se marquent d’autant plus.    On ne peut penser à tout.    Elle arbore  un sourire mielleux  en accueillant sa sœur.    Celle-ci ne peut s’empêcher de s’étonner : « Tu ne portes pas la robe que nous avons choisie ensemble ? » –  Non,  répond Elisabeth en se détournant,  je l’ai portée à une autre soirée…

Plus tard,  Elodie montre les photos du bal à une amie qui ne connaît pas sa sœur.    « Oh,  s’exclame celle-ci,  ta mère est très élégante ! »  –  Ma mère ?  répond Elodie.   –   Oui,   cette dame avec une si belle robe…     Et Elodie de rire : « Mais ce n’est pas ma mère,   c’est ma sœur aînée… »