Grincheuse

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Stéphane est installé dans son fauteuil,  les pieds sur la table.   Il regarde la télévision tandis que Clara, sa femme, débarrasse la table en ronchonnant.    Elle a fait une crise en servant le repas.    En remarquant le parmesan râpé sur la table,  elle s’est écriée à l’adresse de son mari : « Pour une fois tu n’as pas mangé tout le fromage comme le faisait Marie-Sophie ! ».   Marie-Sophie est la sœur aînée de Clara.   Elles se détestent depuis l’enfance.    Forte en thème au bagout acéré  Marie-Sophie  fait une belle carrière dans l’industrie.  Elle est l’ancienne tortionnaire d’une smala de six enfants dont elle était l’aînée et Clara la cadette.    Oh c’est qu’elle a dégusté la petite qui bégayait et était faiblarde!    Marie-Sophie ne l’épargnait pas.   Elle a été étonnée lorsqu’elle a vu Clara épouser ce beau brun,   fils de bonne famille.  Une sympathie croissante a rapproché  Stéphane et Marie-Sophie,  sans  ambiguïté, simplement   un respect et une estime mutuels.   Stéphane a essayé pendant de longues années de réconcilier les deux soeurs,  ne comprenant pas que la haine de Clara étant si profondément enracinée,  c’était mission impossible.    Il sait bien sûr que Marie-Sophie n’est pas à une rosserie près,  mais cela le fait rire,   en  mettant du piment  s’il en fallait à sa riche personnalité.    Lui se sentirait très heureux avec Clara,   cette femme douce,   bonne ménagère,  travailleuse acharnée  si elle n’était pas toujours à ravaler ce qui lui déplaît  et à le cracher quand  il  est trop tard pour réparer,  s’enfermant dans des bouderies qui peuvent durer des jours.

Lorsqu’ils se sont rencontrés  Stéphane a apprécié chez Clara,  sa gentillesse,  sa modestie,  son intelligence si bien dissimulée derrière sa mise peu avantageuse.  Elle l’enveloppait de sa présence,   lui préparait des petits plats à son goût.    Il savait qu’elle vivait avec sa mère veuve,   une femme possessive et égoïste,  dont elle s’occupait trop en lui sacrifiant sa jeunesse.    Il s’est senti sauveur en l’arrachant à cette vie.   Et Clara,   courageusement a pris ses distances vis-à-vis de sa mère et s’est installée chez Stéphane  qui a entrepris de jouer les Pygmalion.  Il voulait lui ôter ses sabots d’Hélène et lui offrir des pantoufles de vair.    Clara  dissimulait ses tendres yeux en amande derrière des lunettes rébarbatives,   elle se fagottait.   Alors il lui a offert des lunettes fines,   l’a poussée à aller chez la coiffeuse,   l’a entraînée dans les boutiques.    Il l’a encouragée à s’affirmer professionnellement,  à se mettre en valeur.   Stéphane était heureux  de promener à son bras la nouvelle Clara.    Un temps, même Marie-Sophie a cru sa sœur transformée.  Mais entre les jeunes époux  rapidement le pli a été pris.    Même s’ils travaillaient chacun,   Clara a très vite accaparé toutes les tâches ménagères,    n’a jamais exprimé ce qu’elle ressentait lorsque à tort ou à raison elle se sentait lésée.  Alors Stéphane a pris ses aises,   s’est laissé gâter,   comme naguère la mère de Clara.   Quand les enfants sont nés,   Clara s’en est occupée avec froideur,  laissant à Stéphane le soin de prendre toutes les décisions les concernant,   de régler tous les problèmes qu’elle fuyait alors qu’elle aurait pu au moins le soutenir.    C’est qu’elle est lâche Clara,  elle évite le conflit à tout prix,   même si ses enfants doivent en pâtir.

Ils sont devenus un vieux couple.   Stéphane est un homme épanoui.    Il sait maintenant que  s’il est responsable de son propre bonheur,  c’est à Clara de construire le sien.  Elle traîne dans la maison en négligé,  il a renoncé à lui demander de prendre soin d’elle-même.  Elle s’est couverte de kilos  de chair molle et ne crache pas sur une bouteille d’alcool.   Elle aime se poser en victime et a rejoint les commères du quartier pour se plaindre des maris égoïstes qui ne pensent qu’à eux.    Elle ne fait même plus correctement le ménage,   c’est Stéphane qui se charge de la lessive et du  repassage,   de passer l’aspirateur et de prendre les poussières,  ce qui lui laisse finalement beaucoup de temps libre alors que Clara ne cessait de dire que cela lui prenait des heures,  que cela l’exténuait.   Elle va maintenant à la messe plusieurs fois par semaine,  elle a un confesseur et devient de plus en plus austère.    «  On dirait sa mère », pense Stéphane et il décroche  son téléphone pour inviter un de ses nombreux amis à une partie de tennis.  C’est si sympa le tennis,  il y  rencontre de jolies femmes qui aiment rire et plaisanter …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 réflexions au sujet de « Grincheuse »

  1. Ah oui.. comment on apporte ses rancoeurs et complexes dans la corbeille matrimoniale, et donc ne s’étonne pas de l’égoïsme tant vanté des hommes… Elle pense qu’elle n’aurait pu attirer un homme aussi beau s’il n’était pas aussi commun et banal en fin de compte.

    Comment cracher sur le bonheur quand il frappe à la porte, et renforcer la légende du prince charmant qui en fait ne cherchait qu’une esclave…

    Aimé par 1 personne

  2. « Il sait maintenant que s’il est responsable de son propre bonheur, c’est à Clara de construire le sien » De fait. Sinon le « sauveur » finit par se lasser du manque de réaction de la « victime » et à son insu il se transforme en « bourreau ». Avant de devenir victime à son tour quand le conjoint lui reproche de ne pas lui avoir apporté le bonheur espéré. Mais ce bonheur, c’est en nous-même qu’il faut d’abord le débusquer.

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