Un mariage à Venise

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Il est très énervé.   Il ferme la porte de ses bureaux  avec  anxiété.   Ce soir il dîne avec le futur beau-père de son fils afin de discuter de la répartition des frais  du mariage à venir.

Il s’était tant réjoui lorsque son aîné lui avait annoncé qu’il avait demandé Aurore  en mariage et qu’elle avait dit oui.   Son fils avait fait cela dans les règles : il l’avait emmenée dans un lieu mythique,   avait posé un genou au sol  et lui avait offert un diamant dont lui, son père,  préférait ne pas connaître le prix…

Ces fiançailles couronnaient sa  propre réussite, pensait-il alors.   Lui qui était né dans la pauvreté,   avait  bâti sa petite entreprise avec ténacité.   Il avait déjoué tous les obstacles  et  avait fini par trouver des  clients importants.   Il  avait pu élever ses quatre enfants  dans un grand confort et leur offrir les meilleures écoles.   Son fils aîné avait étudié dans une prestigieuse université étrangère  où il avait rencontré Aurore, une compatriote,   fille de parents très fortunés.   Quelle fierté avait été la sienne alors !   Lui, le petit rien du tout,   celui qui ne pouvait pas s’offrir de friandises à la récré,  avait réussi à caser son aîné auprès d’une héritière !  Son second étudiait  aussi dans un établissement renommé et il en serait de même pour ses deux cadettes.   Il se devait d’offrir aux autres ce qu’avait reçu  l’aîné.   Cela entamait ses finances,   mais comme ses enfants avaient eu le bon goût de naître chacun à plusieurs années d’intervalle,   les frais s’échelonnaient et il pouvait y faire face sans réduire le train de vie auquel ils étaient habitués.   Parfois,  lui qui était par nature  économe,  frémissait de les voir acheter des vêtements griffés qui lui semblaient hors de prix.   Mais si cela pouvait les rendre heureux…   et puis,   là où ils évoluaient, la marque au joueur de polo et ses semblables  étaient  de mise…

Sa joie de voir son fils se fiancer avec Aurore s’était pourtant rapidement teintée de scepticisme.   Cette dernière s’était révélée une jeune fille ravissante  certes,  mais affichant des allures de princesse égocentrique et dépensière.    Et lorsqu’il avait été invité chez ses parents,  il avait été ébloui du luxe de leur demeure,   mais gêné par leurs manières ostentatoires.   Ils l’abreuvaient des photos de leur dernier caprice : un yacht sur lequel ils iraient à Bora Bora.  Ils le faisaient construire et choisissaient avec soin les moindres  finitions.    Ils les lui montraient en photos et il trouvait cela aussi vulgaire que coûteux.    Ils faisaient aussi des cadeaux à son fils : un séjour de luxe  au bout du monde,  par exemple.   Et il s’était senti obligé de rendre la pareille en invitant Aurore pour des vacances d’été à sa mesure. Il grimaçait dans sa barbe au souvenir de la facture. Pour ne rien arranger,  ses affaires n’étaient plus ce qu’elles étaient.    Il avait connu des années dorées – époque où il avait décidé d’envoyer son aîné dans cette université renommée – mais aujourd’hui,   son esprit n’était plus aussi affûté et il se sentait dépassé par les progrès technologiques.   Il renâclait à vendre ses produits en ligne et perdait en conséquence  des parts de marché.   Heureusement,   durant ses glorieuses,   il avait mis beaucoup d’argent  de côté,  et cet argent lui permettrait de faire face à l’éducation de ses trois autres enfants et  assurerait sa retraite.   Enfin… peut-être…   Il n’était pas prêt  à investir ses économies dans du capital à risque,   et de ce fait,   avec les taux bas,  son épargne ne rapportait pas ce qu’il en avait escompté.

Une fois fiancés,  les jeunes gens avaient parlé mariage.   Un jour lui et sa femme avaient à nouveau étaient conviés chez  les parents d’Aurore  –  lui les invitait toujours au restaurant –  et ceux-ci leur avaient exposé leurs projets pour le mariage de leur fille unique.    Il était sorti de là cassé,   écroulé.     Ils n’élaboraient rien moins qu’un  « grand barnum »,  comme il se plut rapidement à dire.  Trois jours de festivités,   sept cents invités,  le  tout à Venise.    Se prenaient-ils pour Georges  Clooney?   Aurore poussait des cris de joie quand sa mère décrivait les fêtes à venir,   le bal costumé dans un immense palais vénitien loué pour l’occasion,   la cérémonie sur la lagune…    Son fils,  se taisait et ses yeux brillaient.    Lui n’avait rien dit non plus…   Il n’était pas de taille à s’opposer aux désirs de ces nantis.    Il n’avait pas osé dire non,  cela va être trop cher…

Mais la question le travaillait tant et si bien qu’il convia  le « beau-père » au  restaurant pour mettre la question sur le tapis.    Il  avait le sentiment d’avoir le choix entre la peste et le choléra.  Soit  il payait sa part et ses économies y passaient,   soit il les laissait prendre en charge la plus grande part et c’était sa dignité qui était piétinée.  Il redeviendrait le petit minable au pantalon rapiécé dans la cour de l’école…   Non,  ce n’était pas possible.    Il devait les arrêter tant qu’il en  était encore temps.   Il devait leur dire que les jeunes gens devaient se contenter d’un mariage plus normal,   très beau certes,   mais ici sur place,  pour ne pas avoir à payer le logement de plus de sept cents personnes  à Venise…     Pourra-t-il forcer ces gens à renoncer  à  leurs envies,    pourra-t-il priver Aurore de son mariage de star ?   Il craint que non hélas…

Il retourne le problème dans sa tête.   Il ne peut pas payer une somme aussi importante  sans nuire à l’avenir de ses cadets,   sans mettre sa retraite en péril.    Mais s’il ne paie pas,   il perdra sa fierté,   son estime de lui-même et il sait qu’il en a besoin  pour monter au créneau tous les jours,   que sans cette confiance en lui acquise par sa réussite,  il n’est plus rien.     Alors que va-t-il décider ???

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8 réflexions au sujet de « Un mariage à Venise »

  1. Logiquement, il a plus besoin de ses économies que de sa fierté, mais dans son moi intime c’est sans doute le contraire. Il est susceptible sur le sujet « argent ». Mais finalement les autres sont bien plus parvenus que lui, ce qui devrait le consoler. Je ne suis pas à sa place, mais il pourrait dire « parfait, mais de nos jours on ne dote plus comme autrefois : on a offert des études à nos enfants, le mariage c’est de leur poche » 🙂

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    1. C’est un fait qu’il a plus besoin de ses économies, mais c’est sa fierté qui le tient debout. Et dire à son fils qu’il n’a qu’à payer lui-même ne me paraît pas dans la logique du personnage qui donne pour montrer qu’il a…. alors qu’il a tant manqué.

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  2. Je pense que la citation suivante convient à ce texte :Les parvenus sont dans la dignité comme les carpes dans l’eau claire ; les uns y dégorgent, les autres y regrettent leur boue.
    Citation de Françoise d’Aubigné ; Mémoires et lettres de Madame de Maintenon (1719) Comme l’auteur je vous laisse deviner la fin que je donne à cette histoire.

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  3. J’ai envie de voir ce père enfin raisonnable. Cet homme n’est pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Entre la raison et la fierté il choisira la raison s’il lui reste encore assez de bon sens, et je pense qu’il en a, sinon il n’aurait pas invité le futur beau-père de son fils.

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