De la difficulté d’exister

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Dans la famille catholique où elle était née et avait toujours  été maltraitée tant physiquement que moralement,  Estelle,  avait pour habitude de recevoir de sa mère le jour du dimanche des rameaux des branches de buis bénit,   synonymes de paix.    La mauvaise femme  les lui donnait en souriant et quelques minutes après elle lui jetait des paroles méchantes au visage. Entre autres choses,  elle la disqualifiait et portait les étrangers aux nues.   Elle avait toujours une « idole » avec qui comparer Estelle,   à son détriment bien entendu.    Et pour l’instant son idole était Sandra,  une nièce par alliance,  avec qui elle allait déjeuner tous les mardis.  Tout cela n’avait jamais empêché Estelle de prendre soin de sa mère tout au long de sa vie.

Elle lui demandait depuis des années de ne plus lui offrir ces rameaux  « de paix ».    Elle le lui avait encore demandé quelques jours auparavant.   Elle n’était plus prête à avaler des couleuvres,  enfin elle se sentait capable de dire non,  de refuser de toujours courber l’échine,   en un mot d’exister !

Son fils recevait ce jour-là dans son nouvel appartement sa grand-mère et Sandra.  Cette dernière  était une femme du même âge qu’Estelle,  mais moins cultivée,  moins jolie.  Lorsqu’elle était revenue d’Amérique où elle avait vécu durant trente ans,  elle s’était trouvée face à Estelle et avait suivi un régime drastique afin d’être aussi mince qu’elle,   mais elle n’avait pas tenu bon.    Elle avait voulu faire du yoga parce qu’Estelle le pratiquait,  mais elle avait rapidement abandonné et ainsi de suite.   Lorsqu’elles se rencontraient,   Sandra ne pouvait retenir quelques persiflages,  mais aller plus loin l’aurait mise dans son tort.   Par contre elle se rengorgeait lorsque la mère d’Estelle lui envoyait une parole méchante devant elle.

Estelle était présente lors de cette visite de sa mère et de Sandra chez son fils. A sa demande,   elle était venue nettoyer,  faire la vaisselle et préparer la table pour les recevoir plaisamment.    Lorsque celles-ci arrivèrent, elle alla les accueillir à la porte.    Les deux comparses entrèrent et se dirigèrent vers la cuisine où la mère commença à ouvrir son sac et la première chose qu’elle en sortit  ce furent des rameaux de buis qu’elle tendit à Estelle : « En signe de paix ! »,  lui dit-elle.     Le sang d’Estelle ne fit qu’un tour face à l’hypocrisie crasse de la vieille.  Elle  répondit calmement  à sa mère,   devant Sandra : « Non je ne les prendrai pas,  car tu donnes la paix d’une main et tu sèmes la zizanie de l’autre ».   Il y eut un froid glacial.    Estelle se retira dans le salon  pendant que son fils faisait visiter les chambres à sa grand-mère et à Sandra.   Cela se fit en quelques minutes.   Puis,  alors que la vieille s’installait à la table qu’Estelle avait dressée,   Sandra s’approcha d’Estelle d’un pas rapide  et d’une voix courroucée lui déclara : « Tu m’as manqué de respect en étant désagréable avec  ta mère devant moi,  je ne me suis pas sentie accueillie,   je m’en vais », et elle ajouta  quelques paroles  fort fielleuses pour bien profiter de l’opportunité.    Ensuite  elle emmena la mère d’Estelle,  surprise mais ravie de la querelle, arborant un large sourire et narguant Estelle du regard.  Une fois de plus elle avait gagné, pensait-elle…

Estelle  n’avait pas voulu répondre à Sandra,  car  vu l’état de colère de cette dernière,  toute réplique n’aurait fait qu’amplifier la dispute et elle avait vu la mine déconfite de son fils,  dont l’invitation à la grand-mère était gâchée.

Elle demeura donc seule avec  lui.    A sa grande surprise,   il y alla de cruels reproches.   « Mais pourquoi faut-il que tu aies saboté l’après-midi ?   Tu n’aurais pas pu partir quand elles sont arrivées ?   Tu pourris ma vie !    Je vais devoir téléphoner à Grand-mère et à Sandra pour m’excuser et les  réinviter ! »

Estelle était stupéfaite.   Elle avait trouvé l’attitude de sa mère provocatrice et celle de Sandra déplacée. De quoi se mêlait-elle celle-là ?   Pour qui se prenait-elle pour se permettre de la juger et de la condamner?      Son fils connaissait suffisamment sa grand-mère pour comprendre la réaction d’Estelle  et aurait dû avoir assez de jugeote pour voir que Sandra profitait de l’occasion. Et au lieu de cela,  c’était à Estelle qu’il faisait des reproches !  En fait,  pour lui la seule conduite à tenir devant une personne qui ne vous respectait pas était de courber l’échine.    Que sa mère se redresse, le déboussolait.

Cette réaction   déprimait  Estelle.    Elle avait sacrifié ses meilleures années  pour que son fils soit choyé.  Aujourd’hui   elle faisait encore sa lessive,   elle retapait ses meubles,  elle l’aidait à déménager et il préférait soutenir une cousine éloignée qui ne lui était rien,  simplement parce qu’elle avait été la plus offensive sur le moment.  Quelle lâcheté, pensait-elle !

Elle se mit à réfléchir.   Son fils était adulte,  il avait un travail,  un appartement et quand elle avait eu besoin de son soutien,   il avait choisi de rallier la cause de l’ennemi.

Elle traversa une période de dépression. Finalement,  elle  émergea de son marasme.   Elle avait pris une décision. Ces dernières années,   elle avait appris l’espagnol durant ses moments de loisir et avait découvert l’Espagne qu’elle avait beaucoup aimée,  en particulier l’Andalousie.    Elle s’apprêtait à abandonner ses  économies à son fils et à lui consacrer son troisième âge.    Son esprit fit un virage à cent quatre-vingt degrés.     Cet épisode changea complètement sa façon de voir sa vie.  Sa mère était trop machiavélique pour elle,   elle en serait toujours  victime.    Sandra la  détestait.   Son fils devait faire seul son chemin maintenant qu’il était adulte.

Elle décida de partir   d’emblée  en Andalousie.    Elle s’envola donc au soleil,   et visita de nombreuses maisons.    Elle en choisit une peinte à la chaux qui avait vue sur la mer sans être dans un complexe touristique,  l’acheta et s’y installa.    Et pour la première fois de sa vie,  elle vécut pour elle-même,  dépensant ses économies et l’argent de sa retraite à se faire plaisir au lieu de les consacrer à des cadeaux pour son fils. Il y avait tout à côté une plage sauvage peu fréquentée par les touristes où elle pouvait profiter du soleil et se baigner,  les restaurants des locaux étaient bon marché et elle se fit de nouveaux amis.   Quand sa mère lui déclara affolée : « Mais qui va s’occuper de moi maintenant ? ».   Elle répondit : « Eh bien demande à ceux que tu as toujours portés aux nues,  aux  étrangers à qui tu as donné ton amour tandis que tu maltraitais ta propre fille ».  Et  la seule question qu’elle se posa fut de se demander pourquoi elle n’avait pas pris cette décision plus tôt.

Quant à son fils il prit l’habitude de venir passer ses vacances en Andalousie et, de voir sa mère exister enfin, il découvrit une autre façon de se comporter de sorte que lui aussi se mit à redresser l’échine et il cessa d’abuser de la bonne volonté de sa mère.

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10 réflexions au sujet de « De la difficulté d’exister »

  1. Encore une parabole intéressante… Elle arrive à se détacher de son poison de mère et ne plus affronter ces situations grotesques et humiliantes, d’autant plus qu’elle le sait créées pour l’humilier. En se libérant du regard malveillant de la mère et des regards de parasites annexes, elle a enfin l’espace pour se sentir bien et se dit, en ce qui concerne son fils « ça passe ou ça casse »… Et peu à peu ça passe!

    Mais quelle mère atroce!!!

    Aimé par 1 personne

  2. Merci Edmée de ton commentaire. J’ai invité chacun(e) à exprimer son opinion. On verra ce que cela donnera. Je le prends comme un jeu et une invitation à jouer et à se découvrir. Personne ne sera jugé (par moi en tous cas).

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  3. Mieux vaut tard que jamais !
    Quand on a été brimé, humilié depuis l’enfance on a un mauvais départ dans la vie, et quand cela vient de la mère c’est pire encore.
    Heureusement qu’il arrive aussi que « la goutte d’eau fasse déborder le vase » et c’est la libération.

    Aimé par 1 personne

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