Le bal des oeillères

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Ce soir c’est bal dans la salle des fêtes du village.  Adossée à l’église,  cette salle se donne  odeur de sainteté.   La plupart des habitants sont venus s’amuser comme d’autres des villages voisins.  Tout le monde se connaît,  mais personne ne semble s’étonner de voir cette gamine de même pas dix ans,   seule devant une limonade.   Les yeux lui piquent à cause de la fatigue et de la fumée de cigarette.     Elle s’incline et finit par s’endormir sur un coin de table.    Il est bien plus de minuit et ses parents sont ivres au comptoir,   menant l’ambiance,   tout le monde s’amuse autour d’eux,  à commencer par l’instituteur,   le sien justement.

 

L’instituteur la voit tous les jours.   Elle est éveillée et surclasse ses condisciples.   Elle arrive la première à pied le matin,   et ne repart  que le soir à la fin de l’étude,  longtemps après avoir terminé ses devoirs.   C’est un garçon manqué  se dit-il, malgré ses jambes frêles,   d’ailleurs elle a toujours des bleus.  C’est étonnant car à la récréation elle se mêle peu aux autres,   elle reste calmement à l’écart.    Elle doit être maladroite,  ce n’est pas possible d’avoir autant de bleus surtout pour une fille.  Il connaît bien les parents,  d’honnêtes ouvriers dont elle est la fille unique.   Elle ne peut être que gâtée.   Lorsqu’ il n’y a pas école,  elle court la campagne par tous les temps. Elle est toujours sur les chemins alors que les autres enfants restent au chaud chez eux.  Ses parents sont très populaires dans le village,   son père appartient à toutes les confréries locales,   la mère l’accompagne.   Ils se disent très fiers de leur fille,   qui est toujours en tête à la distribution des prix.   Personne ne s’étonne qu’elle fuie sa maison.   En fait,  elle essaie de se réfugier chez les parents de ses petites voisines,  mais ils sont peu désireux de l’accueillir.    C’est une sauvageonne,   qu’elle batte la campagne ou qu’elle reste chez elle !  On ne se mêle pas des affaires des autres.

Au bal,   on détourne les yeux quand un du village,  trop imbibé lui pince les tétons ou pousse sa grosse langue dans sa bouche.   C’est le bal des œillères.  Elle, elle sait qu’elle n’a personne à qui se plaindre,  qu’on ne la croira pas.   Elle a appris cela très tôt.     Quand elle a voulu raconter les coups de son père, les humiliations de sa mère  à une tante   ou à une voisine,  elle s’est fait rabrouer : « Mauvaise fille,   comment peux-tu dire du mal de tes parents,   de si braves gens ! ».   Alors elle ne dit plus rien.   Elle se demande même si ce n’est pas elle qui est mauvaise,   si elle ne mérite pas les coups et les humiliations quotidiennes.    Bah,  quelle importance !   A l’école au moins elle se sent bien,  c’est le seul endroit,   et elle n’est pas près d’avoir terminé les études.  Elle va se battre pour aller le plus loin possible.    Ce ne sera pas facile sans soutien familial.   « Sans soutien »,  l’expression est faible.   Ce serait plutôt : « malgré tous les bâtons qu’ils vont lui mettre dans les roues »…   Au point qu’un jour,  elle claquera la porte et s’en ira seule affronter le monde,  qui n’est pas plus gentil avec vous parce que vous avez eu une enfance malheureuse.    Au contraire,  le monde est friand de proies vulnérables.     Mais ils ne l’auront pas.    Elle bâtira une vie digne de ce nom.

Alors aujourd’hui,   quand son village natal fait des commérages parce qu’elle est partie loin de chez ses vieux parents dont elle ne s’occupe pas –  c’est faux,  elle leur téléphone tous les jours,  mais ils se gardent bien d’en parler afin de continuer à lui faire du mal et à en retirer des avantages  – elle répond : « Que celui qui m’a protégée me critique,  je l’écouterai.   Mais que les autres se regardent d’abord dans un miroir ! ».

 

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5 réflexions au sujet de « Le bal des oeillères »

  1. Solitude de l’enfance martyrisée. On retrouve le thème des études qui permettent de changer de milieu social malgré « le peu de collaboration » (euphémisme) des parents. On ne comprend pas la manque de clairvoyance de l’instituteur (il est vrai qu’il est au comptoir avec les parents). On retrouve toujours dans tes nouvelles des personnages décalés par rapport au milieu où ils vivent (ici la gamine studieuse au milieu de tous ces alcooliques, ailleurs des femmes qui s’en sont sorties mais qui restent mal à l’aise devant des gens plus aisés).

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  2. L’instituteur voit ce que les autres voient, qu’il choisissent de voir car qui veut d’un retentissant scandale sur des bases incertaines dans le village? On sait que des clans se formeront et on pourrait ne pas être dans le clan puissant.

    L’instituteur est peut-être simplement aveuglé aussi par « mais enfin, que vais-je penser là? »

    La petite fera son chemin, c’est une dure à cuire

    Aimé par 1 personne

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