Archives mensuelles : août 2017

La secrétaire

black-2401869_1920

 

Elle se souvenait de cette secrétaire qui empruntait les couloirs de la firme où elle travaillait.  Elle s’y déplaçait d’une façon discrète et voyante tout à la fois.   Plutôt,  menue,  elle portait  jusqu’aux reins une épaisse chevelure blond platine qui faisait comme un voile sur ses tailleurs noirs sensuels.  Ses jambes gainées de bas résille  se plantaient gracieuses sur ses pieds chaussés d’escarpins à talons hauts.    Perle noire sur les  coraux bigarrés  des tenues de ses collègues,  distante et gentille, elle se réfugiait dans son bureau pour effectuer son travail,  mais quand elle en sortait,  elle guettait son image dans chaque vitre,  le visage détaché et serein.   Elle l’avait déjà vue en ville,   seule,  marchant de cette allure légère,  ne se préoccupant  que de son reflet.

La secrétaire était mariée.   Un jour son époux était venu la voir à son bureau et elle avait été le témoin involontaire de leur discussion.  Elle avait été effarée d’entendre parler cet homme.   Son français souffrait de beaucoup d’imperfections et ses réflexions révélaient une intelligence limitée.  Sa tenue était négligée,   un veston avachi couvrait un pull en laine déformé,  déplacé pour la saison,  ses ongles étaient sales et son visage mal rasé.  Il lui parlait comme un enfant à sa mère,  revendicatif,  immature. Elle lui répondait d’un ton apaisant,  très doux. «  Quel couple mal assorti ! », avait-elle pensé.  Comment avait-elle pu épouser un homme si peu attrayant ?   Elle l’avait entendue en parler auparavant.   Elle disait : « Mon mari est un brave ouvrier,  il est honnête,  il est courageux.  Que pourrais-je désirer de plus ? »  On aurait dit qu’elle se rassurait elle-même.   Une autre fois, la secrétaire lui avait confié qu’elle aurait aimé suivre une formation en informatique,  mais qu’elle y renonçait car cela aurait  encore augmenté « la distance avec son mari ».

 Ils avaient une petite fille prénommée Laetitia, dont elle apprit à travers de rares confidences qu’elle tenait de son père le langage malhabile et le manque de vivacité d’esprit.    Elle sut aussi par inadvertance  que la famille vivait dans un logement social dont les murs étaient humides et tachés de moisissures.      Le grand- père maternel était divorcé et courait le guilledou.  Quant à la grand-mère,  elle s’échinait comme femme d’ouvrages dans une école.

Les années passaient et la secrétaire restait la même,  sereine et légère,  maintenant le cap.   Un jour elle déménagea et elle ne la revit plus jamais.   La vie continua sans doute pour elle au même rythme,  tandis qu’elle avançait dans la sienne.

Elle se souvient d’elle ces temps-ci.  Dans sa maison qui pourrait être coquette mais qu’elle néglige,   elle se remémore la belle silhouette de la secrétaire  et se regarde dans un miroir.   Elle y voit une femme de plus de cinquante ans,  qui a épaissi et dont la coiffure et la tenue sont informes.      Son mari évite l’intimité et se réfugie dans des voyages à l’étranger en compagnie d’une jolie collègue.   Quant à ses enfants,  elle ne les voit plus qu’aux occasions.    Le matin lorsqu’elle se lève,  la journée s’annonce vide et sans autre projet que les corvées ménagères.  Et soudain,  elle décide de faire régime,   de se remettre au jogging.   Ah quel plaisir de s’occuper de soi !    Elle cherche de nouvelles recettes,   savoureuses mais peu caloriques.    Ses kilos ne tardent pas à fondre.    Elle habite à nouveau son corps.   Et enfin elle peut s’offrir des vêtements seyants,   comme elle n’en a plus porté depuis longtemps.   Non elle ne choisira pas de tailleur strict,   elle préfère un jean serrant,   une blouse décolletée,   un maquillage discret  qui illumine son regard.    Alors elle se pavane devant les miroirs,   elle traverse les rues en se mirant dans les vitrines,  elle se fiche du regard des autres,  elle avance sereine et détachée.     Et lorsqu’elle se lève le matin,  elle a un projet : celui de prendre soin d’elle pour être belle  et traverser la vie dans la contemplation d’elle-même, sans autre souci que celui de sa propre image.

Publicités