Archives mensuelles : septembre 2017

Emprise

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Elle contemple son ordinateur.   La boîte de réception de sa messagerie est vide.  Mais elle n’est pas triste.  Cette relation n’avait que trop duré.   Elle se demande aujourd’hui comment ce fut possible.

 

Elle l’avait rencontré sur un forum de discussion et ils s’étaient rapidement entendus sur des questions sensibles,  celles où le moindre désaccord entraîne souvent les gros mots tandis que la connivence d’idées suscite joie et proximité.   C’était ce qui s’était passé entre eux.   Ils avaient rapidement échangé leurs adresses mail et avaient commencé une relation privée qui vira rapidement au tendre.   Il était doux et plein de tact,  si bien qu’il obtint rapidement d’elle ce que fondamentalement elle ne voulait pas : un rendez-vous en-dehors d’internet.  Il savait y faire et elle céda.   Ils se retrouvèrent dans une brasserie et elle découvrit cet homme un peu plus jeune qu’elle.   Il  approchait la cinquantaine et son visage disgracieux  la rebuta.  Mais il était attentionné,  gentil,  il avait un regard sensible et elle se sentit bien.   Elle n’était pas amoureuse cependant,  elle ne voulait pas le retrouver dans une chambre d’hôtel.

 Il s’était mis à l’affût et la guettait patiemment, l’appâtant avec des compliments bien tournés,  restaurant patiemment la piètre image qu’elle avait d’elle-même.   Il n’avait pas de doute,  il savait qu’elle viendrait se blottir dans ses bras.   Et c’est ce qui arriva.   Une fois son plaisir pris,  il commença à formuler des exigences. Ô non pas comme des ordres,  mais par des suggestions ingénieuses.   C’était si joli la lingerie noire,  cela lui irait si bien…  Et si elle  avait quelques kilos en moins,   elle serait encore plus belle…  Il avait toujours rêvé d’un pétale de rose,  mais les femmes de sa vie le lui avaient refusé,  elle serait si merveilleuse si…

Elle sortait de leurs rendez-vous effondrée,  consciente de ne pas s’être respectée,  juste pour complaire à cet homme.   Elle se consolait avec une bouteille de vin.    Combien de fois écrivit-elle un texte de rupture sans l’envoyer ?  A chaque fois son premier mail du matin la cueillait au réveil et la replaçait sous sa tyrannie enveloppante. Elle  n’était pas dupe qu’il la bonimentait.   Mais c’était si agréable…  Elle était si heureuse de le satisfaire,   comme le chien son maître.  Elle faisait des dépenses exagérées pour être belle pour lui,  pour se sentir exister dans les yeux d’un homme,   mais l’avait-il à peine vue et complimentée qu’il s’employait déjà à la dévêtir.    Elle buvait en journée pour se montrer toujours chaleureuse et sensuelle lorsqu’il lui écrivait.   Elle était l’esclave de son ordinateur qui lui délivrait ses messages.

Lui ronronnait dans cette relation dont il se plaisait à dire qu’elle était la plus belle de celles qu’il avait connues.    Il dénigrait ses précédentes partenaires,   trop soucieuses d’elles-mêmes,   trop égoïstes, trop exigeantes, de même que sa femme,   tandis qu’elle, lui disait-il,  était toujours d’humeur égale,  ne lui faisait jamais de reproche et lui permettait d’assouvir ses fantasmes les plus osés sans jamais rechigner.    Il s’installait dans le confort,  dans le bien-être.   Il rayonnait.   Il se voyait finir ses jours dans cet oasis de quiétude qu’elle lui offrait dès qu’il en avait envie. 

Un jour elle décida d’arrêter l’alcool,  consciente qu’elle prenait une pente glissante.  Elle pensa naïvement que la qualité de ses mails s’en ressentirait,  qu’il percevrait la différence.   Mais il ne perçut rien.   Il regretta bien qu’elle soit moins érotique dans ses  écrits,  mais sans plus.   Ce fut cependant le début de la fin.  Cette fois-là,  il l’emmena au restaurant,  un restaurant  où on ne le connaissait pas.   Il avait réservé une table agréable.   Il se comporta de façon tellement capricieuse avec le maître d’hôtel en réclamant un vin particulier que finalement il renvoya sans même le goûter,   un dessert qui n’était pas sur la carte et dont il laissa la plus grande partie,  qu’elle le vit enfin à nu.   Il offrit un coquet  pourboire comme si cela excusait tout. Elle en fut dégoûtée mais n’en montra rien.   Lui, tant qu’à faire,  lui suggéra une petite intervention de chirurgie esthétique afin qu’elle soit « enfin parfaite ».

Quelques jours plus tard ils avaient rendez-vous à l’hôtel.   Elle avait l’intention de lui dire en face qu’elle avait décidé de rompre.   Mais soudain elle comprit qu’elle ne pourrait pas,  que son emprise sur elle n’avait pas de limite.  Alors tôt le matin,  avant qu’il n’ait envoyé un mail qui l’envoûterait,  elle posta son message de rupture.

La réponse ne se fit pas attendre : il était « soufflé,  abasourdi,  il ne s’y attendait pas du tout… ».   Mais elle ne réagit pas. Elle ne remit pas le doigt dans l’engrenage.  Le silence s’installa.

Elle avait eu peur de regretter sa décision,  mais au fur et à mesure que les heures et puis les jours passèrent,  elle ressentit une libération,   comme si les barreaux de sa cage avaient disparu.   Elle se sentit vivre  comme elle ne l’avait plus  ressenti  depuis longtemps.  Son humeur entra dans une longue période de beau fixe.

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Jeunesse assassine

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Elle a trente-cinq  ans,  il a dépassé la soixantaine.   La vie a délavé son regard,  le rendant   brillant dans le filet serré de ses rides.   Elle affiche des allures détachées, arrivant  toujours un peu en retard,  comme il convient,  promenant son long corps fluide dans des pantalons trop larges qui la font paraître plus maigre qu’elle n’est.   Célibataire en alternance,   elle entraîne dans son sillage un joli garçon pour quelques mois, puis retrouve sa solitude sous un bronzage permanent qui sied à ses pulls aux couleurs douces,  à ses yeux bleus.

Ils se sont rencontrés par un de ces hasards de la vie qui provoquent les situations les plus improbables.  Il  parlait, une coupe de champagne à la main sans même l’avoir remarquée,  qui écoutait respectueusement la conversation des plus âgés.   Et puis,  elle l’a salué en lui tendant la main.  Et il a été ébloui par cette blondeur,  cette lumière qu’elle dégageait. C’était comme si la jeunesse  avait surgi devant lui dans toute son incandescence.  Il  s’est incliné profondément devant elle, prenant sa main et la portant à ses lèvres.   Elle l’a regardé surprise,  un peu mal à l’aise.  Il s’est senti ridicule et ému tout à la fois.

 Ils furent amenés à se revoir.   Mais il la reconnaissait maintenant.   Il éprouvait un sentiment étrange,  une attirance sereine,  un plaisir tranquille qui n’attendait rien sinon  de s’amuser de ses paroles souvent creuses,  de sourire devant sa serviabilité désarmante et ses bonnes manières qu’on ne prendrait jamais en défaut.   Quelques années plus tôt,   peut-être y aurait-il eu encore cet  élan du corps, ce brasero du désir qui tourmente la chair et l’esprit.   Mais aujourd’hui,  tout cela est fini.   Et cela lui convient bien.

Ce n’est pas qu’il soit désincarné.   Il habite son corps,  accueillant le soleil sur sa peau,  le parfum  des arbres,  les chants d’oiseaux au printemps et le silence de la mer. Il aime le goût du sel sur ses lèvres lorsqu’il grimpe dans les sentiers. Le cycle de sa vie est entré dans son dernier quart.  Il a accompli ses devoirs : se marier,  engendrer des enfants,  les  élever et les rendre indépendants.   Maintenant,  il peut enfin vivre pour lui.  Il ne se laissera plus dévorer par une passion.   Il n’est pas un acteur qui s’offre une jeunesse en guise de canne pour ses vieux jours.

Et pourtant…

Cet après-midi là,  ils étaient assis l’un en face de l’autre.   Elle s’enflammait sur une question de politique,  tandis que lui-même avouait sa passion pour l’aquarelle à sa voisine, faisant mention  de la prochaine exposition de ses peintures.   Et soudain,  elle s’intéressa à lui, à son activité de peintre.   A sa plus grande surprise,  il se sentit exister pour elle. Ce n’était plus seulement que bonnes manières et civilités.   Elle nota le lieu et les dates de l’exposition.   Dans son regard apparaissait autre chose que cette indifférence polie,   une lumière s’y était dressée qu’il n’y  avait jamais vu.   Alors il comprit que cet océan tranquille de ses sentiments  était resté étale parce qu’il avait cru qu’il ne pourrait jamais éveiller de l’intérêt dans les yeux d’une jeune femme. Il  rentra perplexe chez lui.   Le lendemain, il  trouva un texto.  Pure formule de politesse.  Il fut dépité.  Comme convenu cependant,  il lui envoya une invitation pour le vernissage.

Cela se passait dans la galerie d’une amie qui exposait ses propres toiles,  des huiles ambrées très différentes de ses aquarelles transparentes.   Il y avait foule,   des garçons servaient des petits fours et du champagne.   Il portait un smoking noir et un nœud papillon.    Très pris,  il n’avait pas le temps de la guetter.   De toute façon,  si elle arrivait ce serait tard.  La tête lui tournait un peu lorsqu’il crut l’apercevoir.  Elle était seule et il ne put s’empêcher de s’en réjouir.  Quel gamin il faisait !

Très consciencieuse,  elle avait pris un catalogue et examinait chaque aquarelle avec soin.   Il se dit qu’elle préparait quelque chose à dire et sourit en son for intérieur.  Enfin,  elle s’approcha de lui.   Il joua la surprise.  Elle lui posa des questions sur la technique qui montraient qu’elle n’y connaissait rien,  mais qu’elle s’intéressait à ce qu’il faisait de sa vie,  elle qui ne faisait rien de la sienne.    « Jet setteuse »,  elle passait son existence en vanités,   ce qui suscitait encore plus son attendrissement.   Il devinait chez elle un fond de mélancolie,  un sentiment du non-sens de la vie qui l’émouvait et en même temps  une fascination pour ceux qui avaient un but,  qui laisseraient une trace de leur passage ici-bas.  Il répondit à chacune de ses questions avec grand sérieux,  puis il s’occupa d’autres visiteurs et ne la revit pas.   Le lendemain, il reçut un texto très formel où elle le remerciait pour la soirée et le félicitait pour la qualité de son travail.   A nouveau il était dépité.

Il  savait maintenant que les choses n’iraient pas autrement que de mondanités en formules toutes faites. Cela faisait un certain temps qu’il l’observait sans la comprendre,  mais aujourd’hui tout était clair.   Il n’avait certes pas rêvé d’une romance,  mais d’une relation plus vraie que la lisse apparence des bienséances.  Mais qu’offrait-elle d’autre à ses compagnons de quelques mois sinon de la suivre dans ses errances entre Gstaad  l’hiver et Saint-Tropez l’été  avant de les laisser choir ? Il réalisait qu’elle était incapable de sortir de son carcan tel l’escargot de sa coquille.   L’émoi avait été de courte durée.   Il retomba en sérénité.   La vieillesse pouvait commencer.

 

 

 

 

 

L’enseignant

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Alain est un homme intelligent et cultivé.   Né dans le milieu ouvrier,  il a étudié les mathématiques parce qu’il avait le don et que le métier d’enseignant lui semblait alors le sommet de la réussite.    Après trente ans de carrière,  il a conscience qu’il est resté de condition modeste,  qu’il aurait pu  entreprendre des études plus ambitieuses et surtout offrir une meilleure vie aux siens.   Il s’est marié avec Jacqueline,  qui dès qu’elle a eu la bague au doigt,  s’est empressée d’arrêter son ingrat travail de secrétaire.   Aujourd’hui, elle traîne désabusée dans la maison,  s’occupant d’un minimum de ménage et passant son temps à râler.   Au lit c’est le calme plat.   Il y  a longtemps qu’ils vivent comme frère et sœur.   Son bonheur,  c’est Claire,  la fille qu’il a eue avec Jacqueline,  une jolie blondinette qu’il a encouragée à entreprendre des études de médecine.  S’il n’a pas eu d’ambition pour lui,  sa fille, elle, ne connaîtra pas son destin médiocre.

Un jour,  en revenant  du kot de Claire,  un malheur lui arriva.  Sa petite voiture  fut percutée par un camion et on le retrouva dans le coma.   Il fut transféré dans un hôpital universitaire.   Jacqueline lui rendit visite au début,  mais rapidement elle le laissa seul.   De toute façon,  il ne réagissait pas.   Alors à quoi bon ?  Claire passait quand elle le pouvait,  mais ses études lui prenaient tant de temps  qu’elle non plus n’était pas très présente.

Un soir il se sentait si seul,  si abandonné sur son lit d’hôpital,  que des larmes coulèrent de ses yeux clos.    Soudain,  il perçut une présence.   Une main de femme essuyait ses larmes.  Il se sentit tellement reconnaissant vis-à-vis de cette main attentive,  qu’il en entrouvrit les yeux.  Il aperçut alors une silhouette en blouse blanche assise à son chevet.  Son physique lui parut ingrat,  mais seul son geste rempli d’amour  lui importa.

Les jours passèrent et chaque soir cette femme venait s’asseoir un moment auprès de lui et caressait son visage et son corps,  toujours plus longuement et plus intimement.   Empli d’un nouvel espoir,  il décida qu’il était temps de revenir à la vie.

C’est alors que défilèrent les infirmières,  les stagiaires et finalement eut lieu le grand événement du jour,  la tournée du chef de service et de son troupeau.  Ce chef était une femme et il reconnut  celle qui avait séché ses larmes.   Elle parlait d’un ton sévère à ses ouailles et il se sentit tout petit et craintif face à cette tête aux cheveux frisottants, au nez trop long surmonté de lunettes fines,  garnie d’un double menton. Le Docteur Anne Bror avait la cinquantaine et dirigeait le service d’une main de fer. Sa démarche était masculine,  elle ne portait que des pantalons sur son corps resté fin quoique ventru.   Il remarqua une alliance à son doigt.    Le soir quand tout dormit à nouveau,  il sentit qu’on se glissait dans sa chambre.   Anne Bror,  s’approcha de lui et, tétanisé,  il reçut son baiser gourmand.   Elle n’en resta pas là et bientôt ils devinrent amants.

Sa récupération fut étonnamment rapide.   Sa femme et sa fille lui trouvèrent bonne mine et  il put rentrer chez lui.   Anne Bror le contacta et lui proposa un rendez-vous dans un hôtel.   Il  s’y rendit et toujours aussi impressionné par le statut de cette femme,   il la prit avec énormément de soin et lui procura un plaisir intense.   Elle jouissait fort et bien,  et cela le gratifia,  car Jacqueline lui disait qu’il était mauvais amant,  ce qui sabotait sa confiance en lui.  Anne le trouva beau, ce qu’aucune femme ne lui avait dit auparavant.   Elle lui disait aimer sa finesse d’esprit,  la justesse de ses analyses,  ses qualités d’observateur qu’elle  découvrait  chaque jour plus amplement.  Anne était mariée, mais son appétit était tel qu’elle souhaitait pimenter son ordinaire,  goûter au frisson de l’interdit. Elle ne voulait en aucun cas se séparer de son mari.   Elle le dit clairement à Alain.  Son mari  était le père de sa fille, Daphné,  la prunelle de ses yeux.    Cette dernière adorait son père,  si drôle, si séducteur.   Anne n’avait pas beaucoup de temps pour s’échapper de son travail et rejoindre Alain à l’hôtel,  alors  elle décida qu’ils échangeraient par mail. Ainsi,  en plus d’être son amant,  il devint son confident et son conseiller.    Il illuminait sa vie,  disait-elle, et lui était  heureux d’obtenir un peu de reconnaissance qui venait d’une femme qu’il admirait et qui lui paraissait un exemple de réussite  et d’excellence.   Les années passaient.   Les confidences étaient quotidiennes et  quasi à sens unique.   Si Anne lui parlait régulièrement de Daphné,  de ses patients,  et qu’il l’écoutait attentivement et la conseillait au mieux,  elle s’intéressait peu à sa fille Claire et à son métier d’enseignant.   Au début,  elle avait été effrayée d’apprendre que Claire fréquentait la même faculté de médecine que Daphné,  elle avait eu peur qu’elles ne se rencontrent et deviennent amies.   Mais il la rassura en faisant remarquer que sa fille était la cadette de Daphné de plusieurs années et que ce serait vraiment un manque de chance si elles se liaient.   Elles ne fréquentaient d’ailleurs pas les mêmes cercles.  Si Daphné partageait avec quelques amies aisées une colocation de luxe et passait ses soirées dans des clubs branchés,  Claire bossait dur dans une chambre mal chauffée.

Anne disait tout à Alain,  ayant acquis une confiance totale en lui.   Elle savait qu’il conserverait ses secrets et que  dans sa situation,  c’était plus sage de s’ouvrir à un modeste inconnu qu’à un psychiatre professionnel qui ne garderait peut-être pas tout pour lui,  car il y a peu de discrétion entre membres de la faculté.   C’est ainsi qu’il apprit  que Daphné,  arrivée en dernière année,  se trouvait dans l’incapacité d’écrire son mémoire de fin d’études.   Dissipée et fêtarde,  à l’image de son père,  elle n’avait pas travaillé suffisamment pendant son année.   Mais sa mère ne s’arrêta pas à ce petit obstacle,  elle trouva un « nègre » qui, pour une coquette somme d’argent, fit le travail de Daphné et elle décrocha ainsi son diplôme…    Dans la foulée,   alors qu’elle n’avait pourtant pas les grades nécessaires,  elle obtint par les relations d’Anne,  un poste d’assistante dans une clinique renommée.   Tout lui réussissait alors qu’elle avait peu de mérite.   Mais Alain ne bronchait pas.   Il partageait innocemment la joie  d’Anne face au succès de Daphné.  Que lui importaient les tricheries et les passe-droits puisque Claire réussissait sans cela.   Et n’était-elle pas aussi heureuse que Daphné même si elle ne partait pas en croisière aux Caraïbes pour ses vacances  d’été ?  Claire avait ses rêves et ils lui suffisaient.  De même le luxe de la vie d’Anne ne le blessait pas.   Il avait toujours vécu modestement et à son âge, il n’ambitionnait rien de plus pour lui.  L’envie lui  était chose inconnue.

Puis ce fut au tour de Claire d’être diplômée.  Accompagné de Jacqueline,  il se rendit à la proclamation.   Claire était superbe dans sa toge noire et rouge.  Elle irradiait de bonheur.   A sa plus grande émotion,  elle reçut plusieurs prix : meilleur mémoire,  meilleur stage… Ils firent des photos et s’offrirent un bon restaurant.  Il se dépêcha d’écrire sa fierté à Anne.   Et il tomba des nues…  Au lieu de se réjouir du succès de Claire,  comme il s’était réjoui de celui de Daphné,  elle se montra cassante et dévalorisante : ces prix ne signifiaient rien,   ce n’était que miroirs aux alouettes,  que Claire ne prétende pas obtenir un assistanat en vue grâce à cela…

Il fut très chagriné,  mais n’en laissa rien voir.   Il encouragea Claire à postuler dans cet hôpital prestigieux dont le nom lui faisait briller les yeux depuis tant d’années. Elle espérait pouvoir se familiariser avec les techniques les plus novatrices et recevoir l’enseignement des meilleurs en matière d’oncologie,  la discipline qui la fascinait.   Elle visait l’excellence et avait toujours travaillé dur pour y arriver.

Alain  rejoignit Anne comme d’habitude et il oublia sa réaction déplacée, refusant de voir que c’était de l’envie,  l’attribuant à une mauvaise humeur passagère.  Enseignant, il croyait encore à la valeur du mérite,   il avait toute confiance dans le système : quand on travaille on réussit,  et Claire,  si brillante,  aurait son poste.    Mais ce ne fut pas le cas.   Elle obtint bien sûr un assistanat,  mais fut reléguée dans un hôpital de province qui ne pourrait lui offrir qu’un enseignement de seconde zone.   Et quand elle sut  qui avait décroché le poste qu’elle briguait,  elle déclara à son père,  d’un ton rempli d’une amertume qu’il ne lui connaissait pas : « C’est encore une fille dont le père a des relations … ».   Et elle pleura à grosses larmes.  Alors il se dit  que lui aussi « avait des relations » et que non cela ne se passerait pas comme cela,  Claire obtiendrait ce à quoi elle avait droit. Il contacta Anne en lui demandant d’intervenir pour Claire comme elle l’avait fait pour Daphné afin de réparer cette injustice.  Il reçut une réponse cinglante : «Mais tu me  demandes l’impossible,  je ne peux pas intervenir pour Claire,  tu oublies que notre relation est clandestine,  tu connais mes limites depuis le début,  ne me demande pas de les franchir ».

Il s’effondra sur sa chaise.   Tous ses rêves s’étaient envolés.    Il n’était plus que tristesse et déception.  Il avait choyé le corps d’Anne pendant des années,  alors qu’elle se préoccupait peu du sien, ses caresses à la clinique n’ayant été qu’un appât.   Il l’avait écoutée et soutenue alors qu’elle n’avait cure de lui et qu’elle se contentait de le saupoudrer de quelques compliments passe partout.  Aujourd’hui,  il  étouffait sous son égoïsme.    Elle avait fracassé ses idéaux  en faisant gagner les siens par des tricheries et des passe-droits. Elle n’était elle-même ni très intelligente,  ni très cultivée,  il s’en était étonné.   Il ne comprenait pas comment elle  pouvait faire une aussi belle carrière.   Maintenant il savait.  Elle était maligne,  elle avait pour elle la ruse et un esprit retors.  Elle savait comment avancer ses pions,  se jouer d’autrui pour en tirer avantage comme elle l’avait fait avec lui,  pauvre naïf !   Combien de petites Claire étaient passées aux  oubliettes,  pour que les Daphné du monde gardent leur place au soleil ?   C’en fut trop.    Il rompit.   Sans explication – qu’aurait-il pu lui dire ? Elle était tellement sûre d’elle, sûre de l’avoir à sa botte, qu’elle en resta abasourdie.   Elle lui écrivit : « Mais que va devenir ma vie sans toi ? ».   Et ce fut tout.

Plus tard il apprit par les réseaux sociaux que Daphné s’était fiancée à un jeune homme très riche rencontré dans une soirée huppée,   quant à Claire, elle épousa un infirmier.  Elle était devenue une jeune femme amère qui ne croyait plus en rien,  car ses efforts et les valeurs qu’il lui avait enseignées  avaient été bafoués, ses rêves détruits.