L’enseignant

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Alain est un homme intelligent et cultivé.   Né dans le milieu ouvrier,  il a étudié les mathématiques parce qu’il avait le don et que le métier d’enseignant lui semblait alors le sommet de la réussite.    Après trente ans de carrière,  il a conscience qu’il est resté de condition modeste,  qu’il aurait pu  entreprendre des études plus ambitieuses et surtout offrir une meilleure vie aux siens.   Il s’est marié avec Jacqueline,  qui dès qu’elle a eu la bague au doigt,  s’est empressée d’arrêter son ingrat travail de secrétaire.   Aujourd’hui, elle traîne désabusée dans la maison,  s’occupant d’un minimum de ménage et passant son temps à râler.   Au lit c’est le calme plat.   Il y  a longtemps qu’ils vivent comme frère et sœur.   Son bonheur,  c’est Claire,  la fille qu’il a eue avec Jacqueline,  une jolie blondinette qu’il a encouragée à entreprendre des études de médecine.  S’il n’a pas eu d’ambition pour lui,  sa fille, elle, ne connaîtra pas son destin médiocre.

Un jour,  en revenant  du kot de Claire,  un malheur lui arriva.  Sa petite voiture  fut percutée par un camion et on le retrouva dans le coma.   Il fut transféré dans un hôpital universitaire.   Jacqueline lui rendit visite au début,  mais rapidement elle le laissa seul.   De toute façon,  il ne réagissait pas.   Alors à quoi bon ?  Claire passait quand elle le pouvait,  mais ses études lui prenaient tant de temps  qu’elle non plus n’était pas très présente.

Un soir il se sentait si seul,  si abandonné sur son lit d’hôpital,  que des larmes coulèrent de ses yeux clos.    Soudain,  il perçut une présence.   Une main de femme essuyait ses larmes.  Il se sentit tellement reconnaissant vis-à-vis de cette main attentive,  qu’il en entrouvrit les yeux.  Il aperçut alors une silhouette en blouse blanche assise à son chevet.  Son physique lui parut ingrat,  mais seul son geste rempli d’amour  lui importa.

Les jours passèrent et chaque soir cette femme venait s’asseoir un moment auprès de lui et caressait son visage et son corps,  toujours plus longuement et plus intimement.   Empli d’un nouvel espoir,  il décida qu’il était temps de revenir à la vie.

C’est alors que défilèrent les infirmières,  les stagiaires et finalement eut lieu le grand événement du jour,  la tournée du chef de service et de son troupeau.  Ce chef était une femme et il reconnut  celle qui avait séché ses larmes.   Elle parlait d’un ton sévère à ses ouailles et il se sentit tout petit et craintif face à cette tête aux cheveux frisottants, au nez trop long surmonté de lunettes fines,  garnie d’un double menton. Le Docteur Anne Bror avait la cinquantaine et dirigeait le service d’une main de fer. Sa démarche était masculine,  elle ne portait que des pantalons sur son corps resté fin quoique ventru.   Il remarqua une alliance à son doigt.    Le soir quand tout dormit à nouveau,  il sentit qu’on se glissait dans sa chambre.   Anne Bror,  s’approcha de lui et, tétanisé,  il reçut son baiser gourmand.   Elle n’en resta pas là et bientôt ils devinrent amants.

Sa récupération fut étonnamment rapide.   Sa femme et sa fille lui trouvèrent bonne mine et  il put rentrer chez lui.   Anne Bror le contacta et lui proposa un rendez-vous dans un hôtel.   Il  s’y rendit et toujours aussi impressionné par le statut de cette femme,   il la prit avec énormément de soin et lui procura un plaisir intense.   Elle jouissait fort et bien,  et cela le gratifia,  car Jacqueline lui disait qu’il était mauvais amant,  ce qui sabotait sa confiance en lui.  Anne le trouva beau, ce qu’aucune femme ne lui avait dit auparavant.   Elle lui disait aimer sa finesse d’esprit,  la justesse de ses analyses,  ses qualités d’observateur qu’elle  découvrait  chaque jour plus amplement.  Anne était mariée, mais son appétit était tel qu’elle souhaitait pimenter son ordinaire,  goûter au frisson de l’interdit. Elle ne voulait en aucun cas se séparer de son mari.   Elle le dit clairement à Alain.  Son mari  était le père de sa fille, Daphné,  la prunelle de ses yeux.    Cette dernière adorait son père,  si drôle, si séducteur.   Anne n’avait pas beaucoup de temps pour s’échapper de son travail et rejoindre Alain à l’hôtel,  alors  elle décida qu’ils échangeraient par mail. Ainsi,  en plus d’être son amant,  il devint son confident et son conseiller.    Il illuminait sa vie,  disait-elle, et lui était  heureux d’obtenir un peu de reconnaissance qui venait d’une femme qu’il admirait et qui lui paraissait un exemple de réussite  et d’excellence.   Les années passaient.   Les confidences étaient quotidiennes et  quasi à sens unique.   Si Anne lui parlait régulièrement de Daphné,  de ses patients,  et qu’il l’écoutait attentivement et la conseillait au mieux,  elle s’intéressait peu à sa fille Claire et à son métier d’enseignant.   Au début,  elle avait été effrayée d’apprendre que Claire fréquentait la même faculté de médecine que Daphné,  elle avait eu peur qu’elles ne se rencontrent et deviennent amies.   Mais il la rassura en faisant remarquer que sa fille était la cadette de Daphné de plusieurs années et que ce serait vraiment un manque de chance si elles se liaient.   Elles ne fréquentaient d’ailleurs pas les mêmes cercles.  Si Daphné partageait avec quelques amies aisées une colocation de luxe et passait ses soirées dans des clubs branchés,  Claire bossait dur dans une chambre mal chauffée.

Anne disait tout à Alain,  ayant acquis une confiance totale en lui.   Elle savait qu’il conserverait ses secrets et que  dans sa situation,  c’était plus sage de s’ouvrir à un modeste inconnu qu’à un psychiatre professionnel qui ne garderait peut-être pas tout pour lui,  car il y a peu de discrétion entre membres de la faculté.   C’est ainsi qu’il apprit  que Daphné,  arrivée en dernière année,  se trouvait dans l’incapacité d’écrire son mémoire de fin d’études.   Dissipée et fêtarde,  à l’image de son père,  elle n’avait pas travaillé suffisamment pendant son année.   Mais sa mère ne s’arrêta pas à ce petit obstacle,  elle trouva un « nègre » qui, pour une coquette somme d’argent, fit le travail de Daphné et elle décrocha ainsi son diplôme…    Dans la foulée,   alors qu’elle n’avait pourtant pas les grades nécessaires,  elle obtint par les relations d’Anne,  un poste d’assistante dans une clinique renommée.   Tout lui réussissait alors qu’elle avait peu de mérite.   Mais Alain ne bronchait pas.   Il partageait innocemment la joie  d’Anne face au succès de Daphné.  Que lui importaient les tricheries et les passe-droits puisque Claire réussissait sans cela.   Et n’était-elle pas aussi heureuse que Daphné même si elle ne partait pas en croisière aux Caraïbes pour ses vacances  d’été ?  Claire avait ses rêves et ils lui suffisaient.  De même le luxe de la vie d’Anne ne le blessait pas.   Il avait toujours vécu modestement et à son âge, il n’ambitionnait rien de plus pour lui.  L’envie lui  était chose inconnue.

Puis ce fut au tour de Claire d’être diplômée.  Accompagné de Jacqueline,  il se rendit à la proclamation.   Claire était superbe dans sa toge noire et rouge.  Elle irradiait de bonheur.   A sa plus grande émotion,  elle reçut plusieurs prix : meilleur mémoire,  meilleur stage… Ils firent des photos et s’offrirent un bon restaurant.  Il se dépêcha d’écrire sa fierté à Anne.   Et il tomba des nues…  Au lieu de se réjouir du succès de Claire,  comme il s’était réjoui de celui de Daphné,  elle se montra cassante et dévalorisante : ces prix ne signifiaient rien,   ce n’était que miroirs aux alouettes,  que Claire ne prétende pas obtenir un assistanat en vue grâce à cela…

Il fut très chagriné,  mais n’en laissa rien voir.   Il encouragea Claire à postuler dans cet hôpital prestigieux dont le nom lui faisait briller les yeux depuis tant d’années. Elle espérait pouvoir se familiariser avec les techniques les plus novatrices et recevoir l’enseignement des meilleurs en matière d’oncologie,  la discipline qui la fascinait.   Elle visait l’excellence et avait toujours travaillé dur pour y arriver.

Alain  rejoignit Anne comme d’habitude et il oublia sa réaction déplacée, refusant de voir que c’était de l’envie,  l’attribuant à une mauvaise humeur passagère.  Enseignant, il croyait encore à la valeur du mérite,   il avait toute confiance dans le système : quand on travaille on réussit,  et Claire,  si brillante,  aurait son poste.    Mais ce ne fut pas le cas.   Elle obtint bien sûr un assistanat,  mais fut reléguée dans un hôpital de province qui ne pourrait lui offrir qu’un enseignement de seconde zone.   Et quand elle sut  qui avait décroché le poste qu’elle briguait,  elle déclara à son père,  d’un ton rempli d’une amertume qu’il ne lui connaissait pas : « C’est encore une fille dont le père a des relations … ».   Et elle pleura à grosses larmes.  Alors il se dit  que lui aussi « avait des relations » et que non cela ne se passerait pas comme cela,  Claire obtiendrait ce à quoi elle avait droit. Il contacta Anne en lui demandant d’intervenir pour Claire comme elle l’avait fait pour Daphné afin de réparer cette injustice.  Il reçut une réponse cinglante : «Mais tu me  demandes l’impossible,  je ne peux pas intervenir pour Claire,  tu oublies que notre relation est clandestine,  tu connais mes limites depuis le début,  ne me demande pas de les franchir ».

Il s’effondra sur sa chaise.   Tous ses rêves s’étaient envolés.    Il n’était plus que tristesse et déception.  Il avait choyé le corps d’Anne pendant des années,  alors qu’elle se préoccupait peu du sien, ses caresses à la clinique n’ayant été qu’un appât.   Il l’avait écoutée et soutenue alors qu’elle n’avait cure de lui et qu’elle se contentait de le saupoudrer de quelques compliments passe partout.  Aujourd’hui,  il  étouffait sous son égoïsme.    Elle avait fracassé ses idéaux  en faisant gagner les siens par des tricheries et des passe-droits. Elle n’était elle-même ni très intelligente,  ni très cultivée,  il s’en était étonné.   Il ne comprenait pas comment elle  pouvait faire une aussi belle carrière.   Maintenant il savait.  Elle était maligne,  elle avait pour elle la ruse et un esprit retors.  Elle savait comment avancer ses pions,  se jouer d’autrui pour en tirer avantage comme elle l’avait fait avec lui,  pauvre naïf !   Combien de petites Claire étaient passées aux  oubliettes,  pour que les Daphné du monde gardent leur place au soleil ?   C’en fut trop.    Il rompit.   Sans explication – qu’aurait-il pu lui dire ? Elle était tellement sûre d’elle, sûre de l’avoir à sa botte, qu’elle en resta abasourdie.   Elle lui écrivit : « Mais que va devenir ma vie sans toi ? ».   Et ce fut tout.

Plus tard il apprit par les réseaux sociaux que Daphné s’était fiancée à un jeune homme très riche rencontré dans une soirée huppée,   quant à Claire, elle épousa un infirmier.  Elle était devenue une jeune femme amère qui ne croyait plus en rien,  car ses efforts et les valeurs qu’il lui avait enseignées  avaient été bafoués, ses rêves détruits.

 

 

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4 réflexions au sujet de « L’enseignant »

  1. C’est plutôt noir, tu aimes écrire en noir, ha ha ha! Mais un parcours étrange. Elle s’approprie les choses et les gens, et même le succès. Un prédateur. Ne reste de bon que le fait que son « amour » (pour elle-même) l’a fait, lui, sortir du coma plus vite, leurré mais sauvé…

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