Jeunesse assassine

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Elle a trente-cinq  ans,  il a dépassé la soixantaine.   La vie a délavé son regard,  le rendant   brillant dans le filet serré de ses rides.   Elle affiche des allures détachées, arrivant  toujours un peu en retard,  comme il convient,  promenant son long corps fluide dans des pantalons trop larges qui la font paraître plus maigre qu’elle n’est.   Célibataire en alternance,   elle entraîne dans son sillage un joli garçon pour quelques mois, puis retrouve sa solitude sous un bronzage permanent qui sied à ses pulls aux couleurs douces,  à ses yeux bleus.

Ils se sont rencontrés par un de ces hasards de la vie qui provoquent les situations les plus improbables.  Il  parlait, une coupe de champagne à la main sans même l’avoir remarquée,  qui écoutait respectueusement la conversation des plus âgés.   Et puis,  elle l’a salué en lui tendant la main.  Et il a été ébloui par cette blondeur,  cette lumière qu’elle dégageait. C’était comme si la jeunesse  avait surgi devant lui dans toute son incandescence.  Il  s’est incliné profondément devant elle, prenant sa main et la portant à ses lèvres.   Elle l’a regardé surprise,  un peu mal à l’aise.  Il s’est senti ridicule et ému tout à la fois.

 Ils furent amenés à se revoir.   Mais il la reconnaissait maintenant.   Il éprouvait un sentiment étrange,  une attirance sereine,  un plaisir tranquille qui n’attendait rien sinon  de s’amuser de ses paroles souvent creuses,  de sourire devant sa serviabilité désarmante et ses bonnes manières qu’on ne prendrait jamais en défaut.   Quelques années plus tôt,   peut-être y aurait-il eu encore cet  élan du corps, ce brasero du désir qui tourmente la chair et l’esprit.   Mais aujourd’hui,  tout cela est fini.   Et cela lui convient bien.

Ce n’est pas qu’il soit désincarné.   Il habite son corps,  accueillant le soleil sur sa peau,  le parfum  des arbres,  les chants d’oiseaux au printemps et le silence de la mer. Il aime le goût du sel sur ses lèvres lorsqu’il grimpe dans les sentiers. Le cycle de sa vie est entré dans son dernier quart.  Il a accompli ses devoirs : se marier,  engendrer des enfants,  les  élever et les rendre indépendants.   Maintenant,  il peut enfin vivre pour lui.  Il ne se laissera plus dévorer par une passion.   Il n’est pas un acteur qui s’offre une jeunesse en guise de canne pour ses vieux jours.

Et pourtant…

Cet après-midi là,  ils étaient assis l’un en face de l’autre.   Elle s’enflammait sur une question de politique,  tandis que lui-même avouait sa passion pour l’aquarelle à sa voisine, faisant mention  de la prochaine exposition de ses peintures.   Et soudain,  elle s’intéressa à lui, à son activité de peintre.   A sa plus grande surprise,  il se sentit exister pour elle. Ce n’était plus seulement que bonnes manières et civilités.   Elle nota le lieu et les dates de l’exposition.   Dans son regard apparaissait autre chose que cette indifférence polie,   une lumière s’y était dressée qu’il n’y  avait jamais vu.   Alors il comprit que cet océan tranquille de ses sentiments  était resté étale parce qu’il avait cru qu’il ne pourrait jamais éveiller de l’intérêt dans les yeux d’une jeune femme. Il  rentra perplexe chez lui.   Le lendemain, il  trouva un texto.  Pure formule de politesse.  Il fut dépité.  Comme convenu cependant,  il lui envoya une invitation pour le vernissage.

Cela se passait dans la galerie d’une amie qui exposait ses propres toiles,  des huiles ambrées très différentes de ses aquarelles transparentes.   Il y avait foule,   des garçons servaient des petits fours et du champagne.   Il portait un smoking noir et un nœud papillon.    Très pris,  il n’avait pas le temps de la guetter.   De toute façon,  si elle arrivait ce serait tard.  La tête lui tournait un peu lorsqu’il crut l’apercevoir.  Elle était seule et il ne put s’empêcher de s’en réjouir.  Quel gamin il faisait !

Très consciencieuse,  elle avait pris un catalogue et examinait chaque aquarelle avec soin.   Il se dit qu’elle préparait quelque chose à dire et sourit en son for intérieur.  Enfin,  elle s’approcha de lui.   Il joua la surprise.  Elle lui posa des questions sur la technique qui montraient qu’elle n’y connaissait rien,  mais qu’elle s’intéressait à ce qu’il faisait de sa vie,  elle qui ne faisait rien de la sienne.    « Jet setteuse »,  elle passait son existence en vanités,   ce qui suscitait encore plus son attendrissement.   Il devinait chez elle un fond de mélancolie,  un sentiment du non-sens de la vie qui l’émouvait et en même temps  une fascination pour ceux qui avaient un but,  qui laisseraient une trace de leur passage ici-bas.  Il répondit à chacune de ses questions avec grand sérieux,  puis il s’occupa d’autres visiteurs et ne la revit pas.   Le lendemain, il reçut un texto très formel où elle le remerciait pour la soirée et le félicitait pour la qualité de son travail.   A nouveau il était dépité.

Il  savait maintenant que les choses n’iraient pas autrement que de mondanités en formules toutes faites. Cela faisait un certain temps qu’il l’observait sans la comprendre,  mais aujourd’hui tout était clair.   Il n’avait certes pas rêvé d’une romance,  mais d’une relation plus vraie que la lisse apparence des bienséances.  Mais qu’offrait-elle d’autre à ses compagnons de quelques mois sinon de la suivre dans ses errances entre Gstaad  l’hiver et Saint-Tropez l’été  avant de les laisser choir ? Il réalisait qu’elle était incapable de sortir de son carcan tel l’escargot de sa coquille.   L’émoi avait été de courte durée.   Il retomba en sérénité.   La vieillesse pouvait commencer.

 

 

 

 

 

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10 réflexions au sujet de « Jeunesse assassine »

  1. Jean-François!!! Vieillard!!! Mais j’ai presque 70 ans et ne me sens pas vieillarde, attention gamin 😀 ..

    Il y a le décalage de la profondeur de vie. Elle n’en a pas. Elle est une gentille jeune femme qui erre à la surface des choses. Il est un homme qui apprécie déjà le moelleux du profond, le tendre poids des choses accomplies, le plaisir du regard en arrière. Il a, un court instant, mal calculé ce qui les séparait… mais qui sait… désormais il est peut-être prêt à nouveau pour un autre amour mieux calibré 🙂

    Aimé par 1 personne

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