Emprise

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Elle contemple son ordinateur.   La boîte de réception de sa messagerie est vide.  Mais elle n’est pas triste.  Cette relation n’avait que trop duré.   Elle se demande aujourd’hui comment ce fut possible.

 

Elle l’avait rencontré sur un forum de discussion et ils s’étaient rapidement entendus sur des questions sensibles,  celles où le moindre désaccord entraîne souvent les gros mots tandis que la connivence d’idées suscite joie et proximité.   C’était ce qui s’était passé entre eux.   Ils avaient rapidement échangé leurs adresses mail et avaient commencé une relation privée qui vira rapidement au tendre.   Il était doux et plein de tact,  si bien qu’il obtint rapidement d’elle ce que fondamentalement elle ne voulait pas : un rendez-vous en-dehors d’internet.  Il savait y faire et elle céda.   Ils se retrouvèrent dans une brasserie et elle découvrit cet homme un peu plus jeune qu’elle.   Il  approchait la cinquantaine et son visage disgracieux  la rebuta.  Mais il était attentionné,  gentil,  il avait un regard sensible et elle se sentit bien.   Elle n’était pas amoureuse cependant,  elle ne voulait pas le retrouver dans une chambre d’hôtel.

 Il s’était mis à l’affût et la guettait patiemment, l’appâtant avec des compliments bien tournés,  restaurant patiemment la piètre image qu’elle avait d’elle-même.   Il n’avait pas de doute,  il savait qu’elle viendrait se blottir dans ses bras.   Et c’est ce qui arriva.   Une fois son plaisir pris,  il commença à formuler des exigences. Ô non pas comme des ordres,  mais par des suggestions ingénieuses.   C’était si joli la lingerie noire,  cela lui irait si bien…  Et si elle  avait quelques kilos en moins,   elle serait encore plus belle…  Il avait toujours rêvé d’un pétale de rose,  mais les femmes de sa vie le lui avaient refusé,  elle serait si merveilleuse si…

Elle sortait de leurs rendez-vous effondrée,  consciente de ne pas s’être respectée,  juste pour complaire à cet homme.   Elle se consolait avec une bouteille de vin.    Combien de fois écrivit-elle un texte de rupture sans l’envoyer ?  A chaque fois son premier mail du matin la cueillait au réveil et la replaçait sous sa tyrannie enveloppante. Elle  n’était pas dupe qu’il la bonimentait.   Mais c’était si agréable…  Elle était si heureuse de le satisfaire,   comme le chien son maître.  Elle faisait des dépenses exagérées pour être belle pour lui,  pour se sentir exister dans les yeux d’un homme,   mais l’avait-il à peine vue et complimentée qu’il s’employait déjà à la dévêtir.    Elle buvait en journée pour se montrer toujours chaleureuse et sensuelle lorsqu’il lui écrivait.   Elle était l’esclave de son ordinateur qui lui délivrait ses messages.

Lui ronronnait dans cette relation dont il se plaisait à dire qu’elle était la plus belle de celles qu’il avait connues.    Il dénigrait ses précédentes partenaires,   trop soucieuses d’elles-mêmes,   trop égoïstes, trop exigeantes, de même que sa femme,   tandis qu’elle, lui disait-il,  était toujours d’humeur égale,  ne lui faisait jamais de reproche et lui permettait d’assouvir ses fantasmes les plus osés sans jamais rechigner.    Il s’installait dans le confort,  dans le bien-être.   Il rayonnait.   Il se voyait finir ses jours dans cet oasis de quiétude qu’elle lui offrait dès qu’il en avait envie. 

Un jour elle décida d’arrêter l’alcool,  consciente qu’elle prenait une pente glissante.  Elle pensa naïvement que la qualité de ses mails s’en ressentirait,  qu’il percevrait la différence.   Mais il ne perçut rien.   Il regretta bien qu’elle soit moins érotique dans ses  écrits,  mais sans plus.   Ce fut cependant le début de la fin.  Cette fois-là,  il l’emmena au restaurant,  un restaurant  où on ne le connaissait pas.   Il avait réservé une table agréable.   Il se comporta de façon tellement capricieuse avec le maître d’hôtel en réclamant un vin particulier que finalement il renvoya sans même le goûter,   un dessert qui n’était pas sur la carte et dont il laissa la plus grande partie,  qu’elle le vit enfin à nu.   Il offrit un coquet  pourboire comme si cela excusait tout. Elle en fut dégoûtée mais n’en montra rien.   Lui, tant qu’à faire,  lui suggéra une petite intervention de chirurgie esthétique afin qu’elle soit « enfin parfaite ».

Quelques jours plus tard ils avaient rendez-vous à l’hôtel.   Elle avait l’intention de lui dire en face qu’elle avait décidé de rompre.   Mais soudain elle comprit qu’elle ne pourrait pas,  que son emprise sur elle n’avait pas de limite.  Alors tôt le matin,  avant qu’il n’ait envoyé un mail qui l’envoûterait,  elle posta son message de rupture.

La réponse ne se fit pas attendre : il était « soufflé,  abasourdi,  il ne s’y attendait pas du tout… ».   Mais elle ne réagit pas. Elle ne remit pas le doigt dans l’engrenage.  Le silence s’installa.

Elle avait eu peur de regretter sa décision,  mais au fur et à mesure que les heures et puis les jours passèrent,  elle ressentit une libération,   comme si les barreaux de sa cage avaient disparu.   Elle se sentit vivre  comme elle ne l’avait plus  ressenti  depuis longtemps.  Son humeur entra dans une longue période de beau fixe.

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5 réflexions au sujet de « Emprise »

  1. Quelle horreur, mais presque une horreur courante, je dirais. Le prédateur et la proie. Difficile de se débarrasser de vouloir être « une bonne élève », un « enfant obéissant », quelqu’un qui reçoit des « bons points »… Quelqu’un qui enfin se méritera un amour exceptionnel. Du pain béni pour les manipulateurs/trices.

    Tant de relations sont ainsi le sinistre résultat de l’offre et de la demande dans la relation bourreau/victime. Relation que l’on croit et proclame cependant, pendant un temps, le fruit de l’amour et du caractère imprévisible de l’autre, que l’on peut expliquer par l’enfance difficile de ce pauvre bourreau tout perdu dans la vie…

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    1. Ces relations me paraissent courantes hélas. Bien sûr j’en ai tiré la quintessence pour que cela soit d’autant plus édifiant, mais la version « adoucie » n’a rien de rare à mon avis. Merci pour ton commentaire Edmée.

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