Archives mensuelles : novembre 2017

Des bleus à l’autre

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Ce matin en se coiffant devant son miroir elle a remarqué des hématomes sur  ses avant- bras.   Elle s’est étonnée,  car elle ne se souvient pas s’être donné de coups.   Bah  quelle importance !  Elle a entrepris ses tâches quotidiennes,   rangé l’étage de sa maison et en particulier la chambre de sa fille.   C’est une petite chambre coquette,  décorée de meubles de pin patiné blanc rose,   un lit en fer forgé blanc garni d’une moustiquaire si romantique,   un joli bureau de travail avec un emplacement pour l’ordinateur,  des tiroirs et au-dessus de la commode un grand miroir où sa fille avait l’habitude de regarder ses longs cheveux lumineux qui ornaient son visage au regard ombré de cils noirs.

Elle soupire.   Cela fait déjà quelques années maintenant que sa fille adorée a quitté le cocon familial,  mais elle entretient toujours sa chambre avec amour,  arrosant les saintpaulias toujours en fleurs qui décorent les fenêtres.   Elle pourrait revenir,  tout est là qui l’attend.   Ce fut un déchirement quand elle a quitté la maison pour ce studio à Bruxelles où elle avait trouvé du travail après ses études.   La mère  savait que cela lui faisait mal et pourtant sa fille avait décidé de s’éloigner d’elle,  trop aimante, fusionnelle.    Il lui fallait couper le cordon pour déployer ses ailes.   Elle l’avait compris et s’était montrée plus mature que sa mère sur ce point.    C’est que cette dernière  l’avait toujours perçue comme fragile,   avec sa silhouette dégingandée,  sa santé fantasque et ses difficultés à s’affirmer  face aux autres.     

Tout avait si mal commencé.   Un risque d’accouchement prématuré,   un bébé  trop réactif qui ne s’adaptait ni aux gardiennes ni à la crèche,   qui était maigrichon à l’âge où tous les autres sont potelés…    Et puis l’école, ce drame,   ces hurlements quand elle l’avait laissée à l’institutrice.    Et  cette façon qu’elle avait de se coller à une condisciple bienveillante  cherchant sans doute protection et réassurance…    La mère voyait cela et souffrait en silence devant son impuissance à rendre sa fillette plus heureuse.   Alors elle lui confectionnait des gâteaux maison pour ses goûters auxquels elle touchait à peine,   des repas costauds,   des plats en sauce,  mais la gamine restait pâlotte   et  fluette.    Elle raffolait des livres et s’y enfermait pour de longues heures,  seule avec elle-même et ses personnages de papier.   Puis, à l’adolescence,  elle s’était ouverte,   elle s’était mise à  étudier avec plus d’appétit,   comme elle regardait maintenant la nourriture avec intérêt.   Elle restait filiforme pourtant.   A l’école,  on la surnommait « coton tige ».   Mais elle traçait sa route.   Elle s’était mise à fréquenter des garçons qui ne plaisaient pas à sa mère,   des garçons délurés et pas comme il faut,  pensait-elle.    Et puis un jour,  elle avait rencontré François et ne l’avait plus quitté.  Elle vivait avec lui aujourd’hui,   un gentil petit couple dans une gentille petite maison.    Elle appelait régulièrement sa mère,  tous les jours à vrai dire,   mais elle était adulte maintenant,   la mère pouvait respirer,   elle ne devait plus souffrir pour son enfant,   le cordon  était bien coupé,   la fusion terminée.  Elle pouvait vivre dans l’insouciance enfin.   Ce n’était pas trop tôt.    Ah un enfant,  on le porte bien plus longtemps que neuf mois !

Le téléphone sonne.   C’est sa fille,  son appel quotidien,   ses vitamines pour la journée.     Elle  dit à sa mère  qu’elle a mal partout à cause de son cours de karaté.    Du karaté ???   Oui elle s’est inscrite à un cours de karaté et a eu sa première leçon hier soir,  elle a les avant-bras  couverts de bleus… 

La mère regarde ses propres bleus.   La fusion est-elle vraiment  finie ?

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Les voisins

 

 

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Lorsqu’elle est arrivée à ce gîte de vacances double,   l’autre partie était déjà occupée.   Elle entendait  ses voisins qui revenaient de la plage vers seize heures et s’activaient bruyamment.   Les enfants criaient et le père parlait trop fort.   Le soir les odeurs  de leur mangeaille envahissaient son espace et elle les détestait de troubler son repos  d’autant plus qu’ils allaient s’agiter encore jusqu’à passé vingt-deux heures.    Elle s’étonnait de voir de jeunes enfants à la plage en novembre alors qu’il y a école.   Ils s’exprimaient en allemand,   langue qu’elle ne maîtrisait pas.   Elle ne faisait que les entendre,  se repliant dans ses quartiers,   s’enfuyant la journée dans de longues promenades   Elle leur prêtait des visages grossiers,   de mauvaises manières,  elle les imaginait tout en négatif.

 

Un jour elle se décida à se pencher à la balustrade et les vit tous les quatre occupés à changer une roue de leur camionnette bigarrée.   Le père  était grand,  un peu blond et portait lunettes,   la femme et les fillettes étaient efflanquées,  emballées dans de grands pulls qui flottaient sur leurs jambes malingres.    Un chien qu’elle n’avait pas remarqué jusque là,  jouait avec les fillettes.

 

Elle se trouva rassérénée de les avoir vus.   Ils étaient sympathiques après tout.   Pourquoi voyait-elle toujours les gens en noir ?   C’était un de ses travers,  se dit-elle,   une des raisons de sa solitude.    Cette famille ne faisait pas de bruit excessif,  leur logement  était juste trop proche du sien.     Elle résolut de prendre les choses plus positivement,   de se sentir moins dérangée par eux,  elle essaya même d’établir la conversation avec la femme,  mais cette dernière répondit à peine à son salut.   Eh bien ils n’étaient pas liants voilà tout.   Ce n’était pas elle qui allait le leur reprocher.

On  était dans le sud de l’Espagne,   près de Tarifa,  paradis des surfeurs.   Ils  étaient adeptes de ce  sport.   Ils avaient peinturé    leur véhicule  de dessins de plages et de planches,  de requins et de pirates.  

Les journées s’écoulaient suivant le même rituel.   Ils partaient vers la plage le matin et rentraient en fin d’après-midi.   Mais ce soir-là  ils se faisaient attendre.   Elle profitait du calme inattendu, le sirotant avec un verre de vin blanc,  le soleil dorant  son visage,   la douceur de l’air caressant ses bras nus.  Enfin le soir tomba et ils n’étaient toujours pas là.   Elle rentra dans l’appartement et commença à se poser des questions.    Etaient-ils avec des amis ?   Ils semblaient solitaires pourtant.   Leur chien commença à hurler.     Elle entendait le cri dans la nuit et se faisait du souci pour l’animal.    Les heures passaient.    Finalement,   elle ramassa quelques restes, remplit  une gamelle d’eau  et alla les porter au chien.    Il dévora la nourriture et lapa l’eau.    Il se laissa caresser.      Elle regarda le jardinet.    Des  vêtements d’enfants séchaient à des fils.     Le chien,  les vêtements,  tout indiquait qu’ils devaient rentrer.    Elle laissa le chien qui finit par se taire et elle alla se coucher.

Sur le matin il recommença à hurler,   ce qui la réveilla.    Le soleil se levait à peine.    Elle vit que leur camionnette n’était pas là.    Ils n’étaient pas rentrés.  Elle angoissa craignant un accident.   C’est à ce moment qu’elle reconnut la propriétaire qui l’avait accueillie à son arrivée.   Elle était furieuse,   elle  étalait son courroux en espagnol,   langue qu’elle-même parlait peu.    Mais rapidement elle comprit.   La famille avait filé à l’anglaise,  abandonnant le chien et quelques nippes pour tromper son monde.

Elle était abasourdie.   Elle n’avait pas pensé à cela.   Elle s’était inquiétée pour eux,   pour les enfants,  avait craint un accident,  mais qu’ils aient monté une mise en scène pour voler leurs vacances ne lui  était pas venu à l’esprit.

Cela lui amena une réflexion.    Elle s’éloignait des gens parce qu’elle s’imaginait toujours des choses trop sombres sur eux,  pensait-elle.    Mais ici,   la vérité avait frappé plus fort que son imagination.

Elle ne laissa pas d’argent pour le chien à la propriétaire sachant d’avance qu’elle le prendrait pour elle.   Elle pensa bien à l’adopter,  mais il lui restait  trop peu de temps pour effectuer les formalités.   Elle termina ses vacances et  rejoignit sa petite vie  à l’abri du monde.    Avait-elle vraiment tort de penser négativement d’autrui ?