Des bleus à l’autre

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Ce matin en se coiffant devant son miroir elle a remarqué des hématomes sur  ses avant- bras.   Elle s’est étonnée,  car elle ne se souvient pas s’être donné de coups.   Bah  quelle importance !  Elle a entrepris ses tâches quotidiennes,   rangé l’étage de sa maison et en particulier la chambre de sa fille.   C’est une petite chambre coquette,  décorée de meubles de pin patiné blanc rose,   un lit en fer forgé blanc garni d’une moustiquaire si romantique,   un joli bureau de travail avec un emplacement pour l’ordinateur,  des tiroirs et au-dessus de la commode un grand miroir où sa fille avait l’habitude de regarder ses longs cheveux lumineux qui ornaient son visage au regard ombré de cils noirs.

Elle soupire.   Cela fait déjà quelques années maintenant que sa fille adorée a quitté le cocon familial,  mais elle entretient toujours sa chambre avec amour,  arrosant les saintpaulias toujours en fleurs qui décorent les fenêtres.   Elle pourrait revenir,  tout est là qui l’attend.   Ce fut un déchirement quand elle a quitté la maison pour ce studio à Bruxelles où elle avait trouvé du travail après ses études.   La mère  savait que cela lui faisait mal et pourtant sa fille avait décidé de s’éloigner d’elle,  trop aimante, fusionnelle.    Il lui fallait couper le cordon pour déployer ses ailes.   Elle l’avait compris et s’était montrée plus mature que sa mère sur ce point.    C’est que cette dernière  l’avait toujours perçue comme fragile,   avec sa silhouette dégingandée,  sa santé fantasque et ses difficultés à s’affirmer  face aux autres.     

Tout avait si mal commencé.   Un risque d’accouchement prématuré,   un bébé  trop réactif qui ne s’adaptait ni aux gardiennes ni à la crèche,   qui était maigrichon à l’âge où tous les autres sont potelés…    Et puis l’école, ce drame,   ces hurlements quand elle l’avait laissée à l’institutrice.    Et  cette façon qu’elle avait de se coller à une condisciple bienveillante  cherchant sans doute protection et réassurance…    La mère voyait cela et souffrait en silence devant son impuissance à rendre sa fillette plus heureuse.   Alors elle lui confectionnait des gâteaux maison pour ses goûters auxquels elle touchait à peine,   des repas costauds,   des plats en sauce,  mais la gamine restait pâlotte   et  fluette.    Elle raffolait des livres et s’y enfermait pour de longues heures,  seule avec elle-même et ses personnages de papier.   Puis, à l’adolescence,  elle s’était ouverte,   elle s’était mise à  étudier avec plus d’appétit,   comme elle regardait maintenant la nourriture avec intérêt.   Elle restait filiforme pourtant.   A l’école,  on la surnommait « coton tige ».   Mais elle traçait sa route.   Elle s’était mise à fréquenter des garçons qui ne plaisaient pas à sa mère,   des garçons délurés et pas comme il faut,  pensait-elle.    Et puis un jour,  elle avait rencontré François et ne l’avait plus quitté.  Elle vivait avec lui aujourd’hui,   un gentil petit couple dans une gentille petite maison.    Elle appelait régulièrement sa mère,  tous les jours à vrai dire,   mais elle était adulte maintenant,   la mère pouvait respirer,   elle ne devait plus souffrir pour son enfant,   le cordon  était bien coupé,   la fusion terminée.  Elle pouvait vivre dans l’insouciance enfin.   Ce n’était pas trop tôt.    Ah un enfant,  on le porte bien plus longtemps que neuf mois !

Le téléphone sonne.   C’est sa fille,  son appel quotidien,   ses vitamines pour la journée.     Elle  dit à sa mère  qu’elle a mal partout à cause de son cours de karaté.    Du karaté ???   Oui elle s’est inscrite à un cours de karaté et a eu sa première leçon hier soir,  elle a les avant-bras  couverts de bleus… 

La mère regarde ses propres bleus.   La fusion est-elle vraiment  finie ?

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2 réflexions au sujet de « Des bleus à l’autre »

  1. Très bon comme toujours, et presque angoissant, même si ces phénomènes arrivent aussi dans le cas des jumeaux. Et j’ai entendu parler de mères qui en effet, à des kilomètres de distance, sentaient mourir un enfant Les fusions sont étranges en tout cas…

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