La petite fille qui dansait

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Ouf c’est fini.  Elle n’a pas raté son train aujourd’hui,  elle est bien partie pour Londres et ils savent qu’elle donnera peu de nouvelles.   Il est soulagé,  lui et sa femme ne supportaient plus leur fille.

Depuis toute petite,  elle faisait leur joie pourtant.   Elle était leur rayon de soleil,  elle dansait toute la journée.   Oui la danse, elle aimait cela.    Elle avait suivi des cours dans des écoles privées,  du classique pour commencer,  pour avoir les bases, et puis  elle  était passée à du « modern jazz ».  Cela la passionnait,  mais ses parents,  un couple de médecins,  avaient exigé qu’elle fasse en priorité des études « normales »,   le secondaire et puis un bon diplôme universitaire.   Sous leur influence,  elle avait choisi le droit et ses premières  années en faculté s’étaient bien déroulées.   Elle participait à  des stages de danse pendant les vacances.

Les parents  avaient aimé les virées étudiantes où ils s’étaient rencontrés,   ils en  avaient gardé le goût de la fête en s’inscrivant dans une vie mondaine très active,  mais ils ne négligeaient pas leur fille : école privée dès la maternelle,  sport  dans des clubs huppés, câlins quand ils en avaient le temps…  Elle avait eu  une enfance protégée,  sans souci.   La gamine poussait comme une salade,  elle était mignonne,  elle souriait sans arrêt.   Elle appartenait à un groupe d’amies avec qui elle faisait la fête elle aussi,  mais la première contrariété surgit  lorsque vint l’époque des  flirts : elle n’en avait pas.   Une ombre au tableau.    Cela viendrait, se disaient-ils et ils s’empressaient de se plonger à nouveau dans leur vie insouciante.   Puis ses amies furent en couple et elle pas.   Elle commença à s’isoler.   Les parents l’envoyèrent en Erasmus.   Ils étaient soucieux qu’elle fasse comme tout le monde et la mère la trouvait trop dépendante.  Elle n’y fut pas heureuse.   Le nid familial lui manquait.    Insidieusement, la mélancolie commença à s’installer,  elle s’isolait de plus en plus,  se réfugiant dans ses cours de danse.   La veille de sa dernière année d’université,   au cours d’un  stage,  elle se lia avec Dorine.   Très fort.   Dorine était incroyablement gentille avec elle, expliqua-t-elle,  elle était fort jolie et vivait en couple avec un chevelu.

Rentrée à l’université,  la mélancolie se déploya.   Ses parents ne comprenaient pas.   Ils ne savaient que faire pour elle.   Ils l’envoyèrent chez les meilleurs psychiatres et psychologues,  mais cette déprime avait la peau dure.   Ils étaient à la fois tristes et excédés.   Elle avait tout pour être heureuse,  mignonne,  le confort matériel,  la réussite dans ses études…   De plus,  avec ce fichu cafard,  elle avait du mal à se concentrer et ses résultats en pâtissaient.   Les parents se rongeaient.   Ils n’avaient plus de plaisir à leur vie.   Et cela c’était grave pour eux qui l’avaient toujours croquée  à pleines dents.   Finalement,  elle se confia à une tante.   Elle était amoureuse de Dorine,  mais celle-ci  était avec un garçon et ne la voyait que comme une amie.   Elle en dépérissait.   La tante s’empressa de tout raconter aux parents qui tombèrent des nues.    Leur fille homo ! Ce n’était pas possible,  quel choc pour eux qui souhaitaient  tant qu’elle soit « normale » !  Son père surtout n’acceptait pas.   C’était comme si sa propre virilité avait été remise en cause.   Il vivait cela comme un  échec personnel.   Quant à la mère, plus compréhensive,  plus ouverte,  elle lui conseilla de parler à Dorine.   Au moins,  même si elle prenait une claque,  cela serait salutaire, se disait-elle et elle pourrait aller vers d’autres horizons et surtout,  sortir de cette déprime qui leur pourrissait la vie à elle et à son mari.    La fille parla à Dorine,  qui la renvoya d’où elle venait,  sans ménagement.    Au lieu de rebondir,  elle s’enfonça dans son marasme.    Les parents n’en pouvaient plus.   Ils ne s’amusaient plus  comme ils le voulaient.     Elle décrocha tout juste son diplôme et déclara à ses parents qu’elle ne ferait plus jamais de droit,   que c’était eux qui l’avaient poussée dans une voie qu’elle ne souhaitait pas,  que c’était la danse qu’elle aimait et même s’il était trop tard pour devenir professionnelle,  ayant manqué des années cruciales,  elle voulait tenter sa chance.

Les parents furent d’abord choqués de cette accusation.  N’avaient-ils pas été des parents parfaits ?  Après la révélation d’une possible homosexualité – ils espéraient encore que cela n’ait été qu’une foucade et que leur fille allait redevenir  « normale » -,   ils avaient déjà eu le sentiment d’un échec,  et puis voilà qu’elle les accusait de lui avoir forcé la main pour qu’elle étudie le droit.   Ils étaient tout chamboulés.    Mais ils étaient bien trop stables dans leur vie,  pour ne pas trouver rapidement  une solution.  Cette décision de partir leur apportait de l’espoir. Ils l’inscrivirent dans une école à Londres  qui l’accepterait,  moyennant espèces trébuchantes,  sans se préoccuper de son manque de niveau.

Était-ce la fin de leur calvaire ?  Allaient-ils pouvoir être à nouveau insouciants comme ils l’avaient toujours été ?   Allaient-ils passer de bonnes vacances maintenant qu’une décision avait été prise ?  Eh bien non.   Les vacances furent très pénibles,  leur fille se traînait tout le jour et  lançait une mine affreuse à leur bonne conscience.   C’est la mère qui se mit à l’appeler : « la limace »…   Le petit elfe qui dansait était devenu cette chose molle et rampante, pour qui ses parents ne ressentaient plus que  rancœur et exaspération.

Enfin arriva la rentrée. La fille fit sa valise et prit l’Eurostar.   Elle se jeta éperdue dans la danse,  s’exerçant du matin au soir, s’enfermant dans une bulle de rythme.   Les parents respirèrent.    Ils pouvaient recommencer à vivre,  il n’y avait plus de limace à la maison pour ronger la belle image qu’ils avaient d’eux-mêmes.   Cela dura trois mois,   trois mois de sorties effrénées,  de rires  retrouvés alors que la fille dansait chaque jour jusqu’à l’épuisement.

Ils s’apprêtaient à fêter Noël.   Ils avaient dressé dans leur living un arbre somptueux afin d’accueillir leurs nombreux amis pour un réveillon mémorable,  lorsque le téléphone sonna.   Leur fille leur  annonçait qu’elle s’était rompu le tendon d’Achille et qu’après la clinique,  elle rentrerait à la maison.    Elle ne pouvait plus danser.

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6 réflexions au sujet de « La petite fille qui dansait »

  1. Comme toujours, ces situations hautement toxiques sont aussi quelque peu sinistres… mais existent. Des parents qui voient leur enfant comme leur succès, leur réussite. Selon leur propre évangile… Et si on peut dire « les voici bien punis »… leur pauvre danseuse l’est encore plus…

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    1. Mon intention était de montrer l’impuissance de parents bien intentionnés face à un enfant qui traverse une crise dont ils ne sont pas responsables. Les reproches de la fille sont juste de la poudre aux yeux pour les culpabiliser. Son problème est de ne pas savoir grandir. Elle trouvera sa solution dans un couple dont elle sera l’enfant et son partenaire le parent.

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  2. La chute est terrible…pour tout le monde. En plus, si on remonte à la mythologie, le talon d’Achille est le seul point faible d’un individu. Fini la dance pour la jeune fille, mais fini aussi les illusions pour les parents. Ils avaient cru se débarrasser de cette fille devenue embarrassante et voilà qu’ils vont devoir l’accepter elle et son homosexualité.

    Autre lecture : ils l’ont obligée à faire le droit et elle n’a abordé la danse de manière professionnelle que bien trop tard (de plus elle s’y donne à corps perdu, pour oublier). Du coup elle se blesse et doit renoncer à ses rêves. Les parents, si attentionnés selon eux, n’ont rien compris à leur enfant.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Jean-François pour ces deux lectures. Je tiens à préciser que selon ma documentation la rupture du tendon d’Achille chez un danseur ne signifie pas l’arrêt définitif de la danse, mais une rééducation de plusieurs semaines et une reprise très progressive….

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