Archives mensuelles : février 2018

Une Saint-Valentin insolite

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Elle déjeune dans ce restaurant qu’il lui a conseillé.   C’est une salle au plafond  orné de vitraux Art Nouveau,  typiquement bruxellois. Les tables sont alignées les unes contre les autres,  une banquette commune courant le long du mur.    En général, elle n’aime pas les tables  rapprochées,  mais sa voisine est charmante et elle n’est pas d’humeur à ronchonner.    Elle plane.   Le patron,  qui l’a accueillie à l’entrée sort tout droit d’une comédie à l’italienne.   Il parle un français imparfait avec un accent très prononcé,   il fait preuve d’une grande exubérance,  ce qui la fait rire.    Comme la vie est belle lorsqu’on est amoureux !  C’est étonnant que son amant  apprécie  ce restaurant,  il y règne un brouhaha chaleureux et il lui a toujours dit préférer le calme.

Elle vient de le revoir après qu’il se soit fait piéger par sa femme  comme un débutant  quelques semaines auparavant.  En ce jour de la Saint-Valentin,   ils ont eu leurs retrouvailles.   Il n’a plus droit à l’erreur,  lui a-t-il dit,   mais il l’a fait venir dans ses bureaux.   Quelle audace !   Elle s’est fait passer pour une cliente  discrète. Il lui a bien dit : « Pas de tenue sexy !,  Marie,  la réceptionniste, devine tout ! ».   Elle a donc opté pour un pantalon,  un pull en cachemire  sobre qu’elle a recouvert d’un manteau cintré,  elle a serré son cou dans un foulard en soie et chaussé  des bottines simples.   C’est qu’il faisait froid ce matin, heureusement qu’elle a pu garer sa voiture tout à côté.  Sans trembler, elle a actionné la sonnette et la grande porte de chêne s’est ouverte silencieusement devant elle.   Elle est entrée sans appréhension.   Tout de suite une bonne chaleur l’a envahie.   Elle a aperçu la fameuse Marie tout au fond,  assise à une petite table.    Un visage  jeune sans maquillage,  de longs cheveux auburn et une voix très douce.   Elle s’est sentie tout de suite à l’aise.   Quelle idée qu’elle puisse deviner quelque chose ?   Elle s’est annoncée : « Bonjour Madame,  j’ai rendez-vous avec  Maître B ». Marie a souri et a décroché son téléphone,   puis : « Il viendra vous chercher d’ici quelques minutes ».   Elle s’est assise dans un des fauteuils en cuir qui garnissent le hall et a attendu.  Peu de temps après, elle a entendu un pas alerte dans l’escalier, elle a levé les yeux et l’a aperçu, très guilleret,  qui lui faisait un petit signe de la main auquel bien sûr elle n’a pas répondu,  étant dans le champ de vision de Marie.   Ils ont fait mine de se voir pour la première fois.   Elle est étonnamment détendue,   elle  joue son rôle parfaitement,  celui  de la nouvelle cliente qui rencontre le Maître pour la première fois.    C’est qu’il est un avocat connu sur la place de Bruxelles.    Elle ne se rend pas compte de son importance quand ils se retrouvent dans leur tanière habituelle,   cet hôtel cosy à l’autre bout de la ville.   Mais pour l’instant il n’ose plus,  et dans le même temps  il commet une imprudence encore plus grande à ses yeux.    Quelle volupté !   La porte de l’ascenseur se referme sur eux.   Ils s’embrassent furtivement.    Ils ne vont qu’au premier étage et déjà la porte s’ouvre.   Il faut  reprendre contenance,   ils traversent un long couloir sur lequel  s’ouvrent des bureaux de collaborateurs qui le saluent.   A nouveau elle se comporte de façon tout à fait naturelle,  elle ne se connaissait pas ce talent de comédienne…

Les voici arrivés.   Il la fait entrer et ferme la porte à clé d’un air entendu.    Il la débarrasse de son manteau et le pend   à côté de sa toge qu’elle voit pour la première fois.    C’est un grand bureau lumineux,  parqueté en chevrons,   une cheminée à l’ancienne  se dresse  contre le  mur,  supportant sur son manteau  une sculpture d’un artiste connu.   Et enfin commencent les vraies retrouvailles…

Une heure et demie plus tard il la raccompagne jusqu’à la porte,  poignée de mains cordiale,  « Vous me recontactez n’est-ce pas ? –  Bien sûr Maître,  à bientôt. »

Et voilà,   prendra-t-elle un dessert ?   Non,  un café lui suffira,  elle a un peu de route à faire et puis il lui faut être présente à la maison pour accueillir son mari  qui rentrera du bureau avec un bouquet de fleurs après avoir sans doute batifolé de son côté.    Il se doutera qu’elle a vu quelqu’un,   mais ils ne parleront de rien.    C’est ainsi depuis des années,   chacun ferme les yeux sur les écarts de l’autre et ils vivent dans une grande harmonie,  leurs caractères s’accordant parfaitement,   ne se heurtant qu’exceptionnellement grâce  à  ces bouffées  d’oxygène qu’ils s’offrent à l’extérieur.  Quelle différence avec le couple que forment son amant et sa femme !   Cette dernière ne supporte pas le moindre faux pas, alors s’ensuivent des  tensions continues, une détestable  ambiance de suspicion…    Décidément,  il y en a qui ne savent pas vivre,  pense-t-elle en lançant un  regard tendre à son mari qui lui sourit en retour dans le calme bienfaisant de leur chaumière.

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Un libertin

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Il rentre chez lui en planant.   Quelle après-midi riche en sensations !  Il a joui par tous les pores de sa peau grâce à cette nouvelle maîtresse pleine d’idées.   Dans son hall,   il vérifie sa tenue  dans le miroir,   surveille s’il n’y a pas de cheveu sur sa veste qui pourrait le trahir,   car Madame ne supporterait pas la moindre infidélité.   Un délicieux frisson le parcourt.   Quel plaisir il aura d’être là, à côté d’elle en se remémorant son après-midi de sexe tandis qu’elle va faire claquer ses talons hauts sur leur beau parquet,  ce qu’il a en horreur,  mais qu’il n’oserait jamais lui reprocher.  Elle se sera offert une nouvelle robe et paradera devant lui pour qu’il l’admire,  ce qu’il fera avec hypocrisie.   Sa nouvelle maîtresse a les jambes tellement plus fines,   le corps tellement plus ferme.   Il aime se gausser de Madame.

En attendant  qu’elle rentre de son club de bridge,  il passe à la cuisine et inventorie le contenu du réfrigérateur pour voir ce qu’il va lui préparer pour leur repas du soir.   C’est lui qui se charge systématiquement des courses et de la confection des repas.   Madame est bien trop princesse pour s’abaisser aux tâches ménagères…   Pour le ménage,  la lessive, le repassage,  il emploie quelqu’un.    Ses moyens le lui permettent largement.    Comme sa femme n’est pas encore rentrée,  il envoie un petit mail à sa maîtresse pour la remercier de ses douceurs.   Il est si galant !

Ah comme sa vie a changé depuis cet accident de voiture !   Il était alors un mari fidèle qui moisissait avec sa femme  égoïste et irrespectueuse de lui.   Déjà, elle n’en fichait pas une dans le ménage,  ne se préoccupait que de ses amusements et au lit c’était la catastrophe :  Madame ne trouvait pas son plaisir et l’en rendait responsable :  il était un amant nul,  lui disait-elle.    Quelle chance il avait qu’elle n’aille pas voir ailleurs !.    Et puis,  sur l’autoroute,  le crash.   Il roulait alors dans des voitures peu fiables qu’il achetait d’occasion.    Il ne se souvenait plus de rien,  mais quand il s’était réveillé,  une douce infirmière faisait sa toilette.    Ah quel délice!   Une femme qui s’occupait de lui.   Avait-il connu ça depuis les soins austères que lui prodiguait sa mère ?  Il s’était rapidement rétabli,  mais avait pris conscience qu’il avait failli perdre la vie.   Ce fut le déclic,   sa vie était courte et il la gâchait à se morfondre auprès d’une enquiquineuse.   Il devint soudain audacieux et  fit des avances à l’infirmière qui à son grand étonnement y céda immédiatement.  C’est qu’il se croyait moche,   comme  lui disait sa femme.   Et voilà qu’on le  trouvait beau.   L’infirmière jouit fort et bien et le trouva bon amant.     Une révélation !   Il n’allait pas s’arrêter là.   Et ainsi commença la ronde des maîtresses :  il y eut Madame Hard,  une magistrate qui l’initia au sexe torride,   Madame X  qui était si expérimentée… et elles se succédèrent.    Il gagna une immense confiance en lui.   Ses affaires s’en ressentirent,   il se mit à engranger beaucoup d’argent  et  beaucoup de plaisir…

Mais pourtant il ne voulait pas quitter sa légitime.   C’est qu’il en avait peur et que la braver dans son dos était l’ultime extase.   Il changeait de maîtresse quand il le désirait et variait ainsi son menu.    Lorsque Madame exigeait qu’il l’honore,  avec toujours aussi peu de réussite,   il se renfrognait,   il continuait de craindre ses sarcasmes tandis qu’il s’appliquait en vain.

Ce soir-là,  elle mangea goulûment ce qu’il lui avait préparé.   Elle n’avait  décidément aucune finesse,  ce n’était pas pour rien qu’elle était  si malhabile aux choses de l’amour,   mais heureusement il connaissait maintenant bien d’autres mains.    Elle lui parlait candidement de son après-midi de futilités,   des nouveaux escarpins très chers qu’elle s’était acheté.   Des talons aiguilles précisa-t-elle l’œil coquin.   Et en lui-même il fit la grimace pensant à son onéreux parquet en chêne.    Ils s’installèrent ensuite devant la télévision et elle choisit un film érotique sur leur chaîne payante : « L’Amant de Lady Chatterley »…   L’angoisse le saisit,  elle va  vouloir faire l’amour et lui n’a plus de jus. Il a tout donné déjà et ne pourra pas assurer…   Effectivement,  elle lui envoie des œillades, dévoile ses  cuisses.  Il lui faut trouver une parade,  vite,  vite…

Lorsqu’elle s’approche de lui dans une attitude sans équivoque,  il la repousse avec un sourire innocent et,  désolé,  lui déclare : « Oh non ma chérie,  j’ai une affreuse migraine ce soir,  je vais prendre un calmant et me coucher rapidement ».   Elle est désarçonnée.   « Ah bon, tu souffres de migraine maintenant ? »  –  Oui,  j’ai consulté et il paraît que cela va continuer.    Quelle malchance j’ai ! Elle réprime un geste d’agacement…      Riant dans sa barbe,   il gagne la chambre d’amis.

Moralité : « Mesdames,  quand Monsieur a la migraine,  ayez la puce à l’oreille : c’est qu’il y a anguille sous roche ! »