Une Saint-Valentin insolite

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Elle déjeune dans ce restaurant qu’il lui a conseillé.   C’est une salle au plafond  orné de vitraux Art Nouveau,  typiquement bruxellois. Les tables sont alignées les unes contre les autres,  une banquette commune courant le long du mur.    En général, elle n’aime pas les tables  rapprochées,  mais sa voisine est charmante et elle n’est pas d’humeur à ronchonner.    Elle plane.   Le patron,  qui l’a accueillie à l’entrée sort tout droit d’une comédie à l’italienne.   Il parle un français imparfait avec un accent très prononcé,   il fait preuve d’une grande exubérance,  ce qui la fait rire.    Comme la vie est belle lorsqu’on est amoureux !  C’est étonnant que son amant  apprécie  ce restaurant,  il y règne un brouhaha chaleureux et il lui a toujours dit préférer le calme.

Elle vient de le revoir après qu’il se soit fait piéger par sa femme  comme un débutant  quelques semaines auparavant.  En ce jour de la Saint-Valentin,   ils ont eu leurs retrouvailles.   Il n’a plus droit à l’erreur,  lui a-t-il dit,   mais il l’a fait venir dans ses bureaux.   Quelle audace !   Elle s’est fait passer pour une cliente  discrète. Il lui a bien dit : « Pas de tenue sexy !,  Marie,  la réceptionniste, devine tout ! ».   Elle a donc opté pour un pantalon,  un pull en cachemire  sobre qu’elle a recouvert d’un manteau cintré,  elle a serré son cou dans un foulard en soie et chaussé  des bottines simples.   C’est qu’il faisait froid ce matin, heureusement qu’elle a pu garer sa voiture tout à côté.  Sans trembler, elle a actionné la sonnette et la grande porte de chêne s’est ouverte silencieusement devant elle.   Elle est entrée sans appréhension.   Tout de suite une bonne chaleur l’a envahie.   Elle a aperçu la fameuse Marie tout au fond,  assise à une petite table.    Un visage  jeune sans maquillage,  de longs cheveux auburn et une voix très douce.   Elle s’est sentie tout de suite à l’aise.   Quelle idée qu’elle puisse deviner quelque chose ?   Elle s’est annoncée : « Bonjour Madame,  j’ai rendez-vous avec  Maître B ». Marie a souri et a décroché son téléphone,   puis : « Il viendra vous chercher d’ici quelques minutes ».   Elle s’est assise dans un des fauteuils en cuir qui garnissent le hall et a attendu.  Peu de temps après, elle a entendu un pas alerte dans l’escalier, elle a levé les yeux et l’a aperçu, très guilleret,  qui lui faisait un petit signe de la main auquel bien sûr elle n’a pas répondu,  étant dans le champ de vision de Marie.   Ils ont fait mine de se voir pour la première fois.   Elle est étonnamment détendue,   elle  joue son rôle parfaitement,  celui  de la nouvelle cliente qui rencontre le Maître pour la première fois.    C’est qu’il est un avocat connu sur la place de Bruxelles.    Elle ne se rend pas compte de son importance quand ils se retrouvent dans leur tanière habituelle,   cet hôtel cosy à l’autre bout de la ville.   Mais pour l’instant il n’ose plus,  et dans le même temps  il commet une imprudence encore plus grande à ses yeux.    Quelle volupté !   La porte de l’ascenseur se referme sur eux.   Ils s’embrassent furtivement.    Ils ne vont qu’au premier étage et déjà la porte s’ouvre.   Il faut  reprendre contenance,   ils traversent un long couloir sur lequel  s’ouvrent des bureaux de collaborateurs qui le saluent.   A nouveau elle se comporte de façon tout à fait naturelle,  elle ne se connaissait pas ce talent de comédienne…

Les voici arrivés.   Il la fait entrer et ferme la porte à clé d’un air entendu.    Il la débarrasse de son manteau et le pend   à côté de sa toge qu’elle voit pour la première fois.    C’est un grand bureau lumineux,  parqueté en chevrons,   une cheminée à l’ancienne  se dresse  contre le  mur,  supportant sur son manteau  une sculpture d’un artiste connu.   Et enfin commencent les vraies retrouvailles…

Une heure et demie plus tard il la raccompagne jusqu’à la porte,  poignée de mains cordiale,  « Vous me recontactez n’est-ce pas ? –  Bien sûr Maître,  à bientôt. »

Et voilà,   prendra-t-elle un dessert ?   Non,  un café lui suffira,  elle a un peu de route à faire et puis il lui faut être présente à la maison pour accueillir son mari  qui rentrera du bureau avec un bouquet de fleurs après avoir sans doute batifolé de son côté.    Il se doutera qu’elle a vu quelqu’un,   mais ils ne parleront de rien.    C’est ainsi depuis des années,   chacun ferme les yeux sur les écarts de l’autre et ils vivent dans une grande harmonie,  leurs caractères s’accordant parfaitement,   ne se heurtant qu’exceptionnellement grâce  à  ces bouffées  d’oxygène qu’ils s’offrent à l’extérieur.  Quelle différence avec le couple que forment son amant et sa femme !   Cette dernière ne supporte pas le moindre faux pas, alors s’ensuivent des  tensions continues, une détestable  ambiance de suspicion…    Décidément,  il y en a qui ne savent pas vivre,  pense-t-elle en lançant un  regard tendre à son mari qui lui sourit en retour dans le calme bienfaisant de leur chaumière.

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3 réflexions au sujet de « Une Saint-Valentin insolite »

  1. Les fameux « arrangements »… qui ont eu cours de tous temps. Ici je dois dire que de son côté, « elle gère ». Lui, il va se faire taper sur les doigts, tout grans avocat qu’il est, et rentrera vite à la niche. 🙂

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