Archives mensuelles : mars 2018

La femme aux saintpaulias

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Elle a décoré son intérieur de plantes vertes.   Cela le rend tellement plus vibrant.  Elle adore cette vie qui frémit autour d’elle et  voir s’ouvrir les corolles.   Ses plantes préférées sont les saintpaulias.    Ils lui réussissent bien,  pas comme les cyclamens qui meurent toujours prématurément et qu’elle a renoncé à cultiver.   Elle achète de petits saintpaulias et quand la première floraison est terminée,  elle les rempote et ils prospèrent,  se multiplient et offrent des bouquets magnifiques.   Elle choisit pour eux de gros pots de terre cuite,  assez lourds, qui donnent à sa maison des allures de jardin d’hiver.   Elle les arrose chaque semaine avec soin,  sans toucher les feuilles veloutées,  sans laisser  d’eau dans la coupelle. Son mari l’assiste pour les opérations délicates : séparation des différentes boutures,  placement du terreau dans les nouveaux pots.   Il se contente de faire ce qu’elle lui demande car il n’y entend rien et fondamentalement cela l’irrite d’être ainsi sous ses ordres depuis tant d’années,  mais il n’a jamais  rien osé  dire.   C’est tout juste s’il manifeste sa mauvaise humeur par une mine fermée et quelques légers soupirs.  S’il montre trop haut son mécontentement,  elle s’en apercevra et le questionnera : « Que se passe-t-il ? Quelque chose te contrarie ?  – Mais non », répond-il invariablement.  Et tout continue de la sorte,  elle butinant gaiement de plante en plante et lui se renfrognant de plus en plus, replié sur des rancœurs de plus en plus fortes qu’elle ne soupçonne même pas.    Elle s’arrange de cette mauvaise  humeur permanente en voyant ses amies et en s’offrant de bonnes parties de rire,  tandis qu’il reste à bouder à la maison,  car contrairement à elle,  il n’a jamais eu d’amis.   C’est un homme sensible et réservé,   qui est mal à l’aise avec le langage alors qu’elle y a beaucoup de facilités.   Verbalement, elle le domine totalement.  Il n’y peut rien,  elle a toujours le dernier mot,   ce qui fait monter la pression dans la marmite aux parois épaisses.   Elle a de multiples activités,   elle pratique un sport en compagnie d’autres femmes,   elle peint,  tout cela sans négliger sa maison.    Maintenant qu’il ne travaille plus,  elle considère qu’il peut prendre sa part dans les tâches ménagères et elle l’invite à passer l’aspirateur,  à  éplucher les légumes,  ce qu’il déteste faire,  préférant lire une bande dessinée affalé dans un fauteuil,   les cartoons semblant les seuls choses au monde à pouvoir le dérider.    Il s’esclaffe tout seul  pendant qu’il tourne les pages.   Elle aimerait  rire avec lui,  mais rien n’y fait.   Elle est pourtant rigolote d’après ses amies qui se réjouissent de ses mots d’esprit alors que son mari y reste imperméable.  Elle trouve aussi qu’il peut s’acquitter des parties lourdes du jardinage,  comme tailler les haies.   Mais il n’en prend jamais l’initiative si bien que c’est elle qui l’y envoie.   Il le fait à contre cœur,  maltraitant les arbustes,  ce qui l’exaspère.   Elle lui dit son fait.  Il s’excuse,   il fait de son mieux mais la machine est lourde et les frondaisons hautes,  son échelle se prend les pieds dans les branches basses,   sa colère monte encore  mais à nouveau il n’en dit rien.  De son côté, elle décide de faire appel à un professionnel pour délivrer son mari de cette tâche ingrate et obtenir un meilleur résultat.   Elle le paiera de ses deniers.

Cet après-midi là,  elle lui a demandé de passer l’aspirateur comme chaque semaine.   Elle regarde derrière lui et s’aperçoit qu’il ne va pas dans les coins,  qu’il en fait le moins possible,  comme d’habitude,  il contourne les sellettes sur lesquelles se trouvent les gros saintpaulias  plutôt que de se donner la peine de les bouger pour aspirer à fond.  Elle le lui fait sèchement remarquer. Alors tout d’un coup toutes les colères rentrées,  toutes les frustrations accumulées depuis tant d’années  le font exploser,   il ne dit  rien,  il ne sait pas s’exprimer,  mais il sait agir.   Il s’empare d’un gros pot de saintpaulia tout en fleurs, qui fait les délices de sa femme.   Il se retourne et le lui jette à la tête.   Elle tombe,  le crâne fracassé.   Enfin,  il se sent libéré et content de lui.   Il rit aux éclats et jette l’aspirateur sur son corps.   « Je suis enfin débarrassé de toi »,  lui dit-il dans une jouissance extrême.

 

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