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De la difficulté d’exister

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Dans la famille catholique où elle était née et avait toujours  été maltraitée tant physiquement que moralement,  Estelle,  avait pour habitude de recevoir de sa mère le jour du dimanche des rameaux des branches de buis bénit,   synonymes de paix.    La mauvaise femme  les lui donnait en souriant et quelques minutes après elle lui jetait des paroles méchantes au visage. Entre autres choses,  elle la disqualifiait et portait les étrangers aux nues.   Elle avait toujours une « idole » avec qui comparer Estelle,   à son détriment bien entendu.    Et pour l’instant son idole était Sandra,  une nièce par alliance,  avec qui elle allait déjeuner tous les mardis.  Tout cela n’avait jamais empêché Estelle de prendre soin de sa mère tout au long de sa vie.

Elle lui demandait depuis des années de ne plus lui offrir ces rameaux  « de paix ».    Elle le lui avait encore demandé quelques jours auparavant.   Elle n’était plus prête à avaler des couleuvres,  enfin elle se sentait capable de dire non,  de refuser de toujours courber l’échine,   en un mot d’exister !

Son fils recevait ce jour-là dans son nouvel appartement sa grand-mère et Sandra.  Cette dernière  était une femme du même âge qu’Estelle,  mais moins cultivée,  moins jolie.  Lorsqu’elle était revenue d’Amérique où elle avait vécu durant trente ans,  elle s’était trouvée face à Estelle et avait suivi un régime drastique afin d’être aussi mince qu’elle,   mais elle n’avait pas tenu bon.    Elle avait voulu faire du yoga parce qu’Estelle le pratiquait,  mais elle avait rapidement abandonné et ainsi de suite.   Lorsqu’elles se rencontraient,   Sandra ne pouvait retenir quelques persiflages,  mais aller plus loin l’aurait mise dans son tort.   Par contre elle se rengorgeait lorsque la mère d’Estelle lui envoyait une parole méchante devant elle.

Estelle était présente lors de cette visite de sa mère et de Sandra chez son fils. A sa demande,   elle était venue nettoyer,  faire la vaisselle et préparer la table pour les recevoir plaisamment.    Lorsque celles-ci arrivèrent, elle alla les accueillir à la porte.    Les deux comparses entrèrent et se dirigèrent vers la cuisine où la mère commença à ouvrir son sac et la première chose qu’elle en sortit  ce furent des rameaux de buis qu’elle tendit à Estelle : « En signe de paix ! »,  lui dit-elle.     Le sang d’Estelle ne fit qu’un tour face à l’hypocrisie crasse de la vieille.  Elle  répondit calmement  à sa mère,   devant Sandra : « Non je ne les prendrai pas,  car tu donnes la paix d’une main et tu sèmes la zizanie de l’autre ».   Il y eut un froid glacial.    Estelle se retira dans le salon  pendant que son fils faisait visiter les chambres à sa grand-mère et à Sandra.   Cela se fit en quelques minutes.   Puis,  alors que la vieille s’installait à la table qu’Estelle avait dressée,   Sandra s’approcha d’Estelle d’un pas rapide  et d’une voix courroucée lui déclara : « Tu m’as manqué de respect en étant désagréable avec  ta mère devant moi,  je ne me suis pas sentie accueillie,   je m’en vais », et elle ajouta  quelques paroles  fort fielleuses pour bien profiter de l’opportunité.    Ensuite  elle emmena la mère d’Estelle,  surprise mais ravie de la querelle, arborant un large sourire et narguant Estelle du regard.  Une fois de plus elle avait gagné, pensait-elle…

Estelle  n’avait pas voulu répondre à Sandra,  car  vu l’état de colère de cette dernière,  toute réplique n’aurait fait qu’amplifier la dispute et elle avait vu la mine déconfite de son fils,  dont l’invitation à la grand-mère était gâchée.

Elle demeura donc seule avec  lui.    A sa grande surprise,   il y alla de cruels reproches.   « Mais pourquoi faut-il que tu aies saboté l’après-midi ?   Tu n’aurais pas pu partir quand elles sont arrivées ?   Tu pourris ma vie !    Je vais devoir téléphoner à Grand-mère et à Sandra pour m’excuser et les  réinviter ! »

Estelle était stupéfaite.   Elle avait trouvé l’attitude de sa mère provocatrice et celle de Sandra déplacée. De quoi se mêlait-elle celle-là ?   Pour qui se prenait-elle pour se permettre de la juger et de la condamner?      Son fils connaissait suffisamment sa grand-mère pour comprendre la réaction d’Estelle  et aurait dû avoir assez de jugeote pour voir que Sandra profitait de l’occasion. Et au lieu de cela,  c’était à Estelle qu’il faisait des reproches !  En fait,  pour lui la seule conduite à tenir devant une personne qui ne vous respectait pas était de courber l’échine.    Que sa mère se redresse, le déboussolait.

Cette réaction   déprimait  Estelle.    Elle avait sacrifié ses meilleures années  pour que son fils soit choyé.  Aujourd’hui   elle faisait encore sa lessive,   elle retapait ses meubles,  elle l’aidait à déménager et il préférait soutenir une cousine éloignée qui ne lui était rien,  simplement parce qu’elle avait été la plus offensive sur le moment.  Quelle lâcheté, pensait-elle !

Elle se mit à réfléchir.   Son fils était adulte,  il avait un travail,  un appartement et quand elle avait eu besoin de son soutien,   il avait choisi de rallier la cause de l’ennemi.

Elle traversa une période de dépression. Finalement,  elle  émergea de son marasme.   Elle avait pris une décision. Ces dernières années,   elle avait appris l’espagnol durant ses moments de loisir et avait découvert l’Espagne qu’elle avait beaucoup aimée,  en particulier l’Andalousie.    Elle s’apprêtait à abandonner ses  économies à son fils et à lui consacrer son troisième âge.    Son esprit fit un virage à cent quatre-vingt degrés.     Cet épisode changea complètement sa façon de voir sa vie.  Sa mère était trop machiavélique pour elle,   elle en serait toujours  victime.    Sandra la  détestait.   Son fils devait faire seul son chemin maintenant qu’il était adulte.

Elle décida de partir   d’emblée  en Andalousie.    Elle s’envola donc au soleil,   et visita de nombreuses maisons.    Elle en choisit une peinte à la chaux qui avait vue sur la mer sans être dans un complexe touristique,  l’acheta et s’y installa.    Et pour la première fois de sa vie,  elle vécut pour elle-même,  dépensant ses économies et l’argent de sa retraite à se faire plaisir au lieu de les consacrer à des cadeaux pour son fils. Il y avait tout à côté une plage sauvage peu fréquentée par les touristes où elle pouvait profiter du soleil et se baigner,  les restaurants des locaux étaient bon marché et elle se fit de nouveaux amis.   Quand sa mère lui déclara affolée : « Mais qui va s’occuper de moi maintenant ? ».   Elle répondit : « Eh bien demande à ceux que tu as toujours portés aux nues,  aux  étrangers à qui tu as donné ton amour tandis que tu maltraitais ta propre fille ».  Et  la seule question qu’elle se posa fut de se demander pourquoi elle n’avait pas pris cette décision plus tôt.

Quant à son fils il prit l’habitude de venir passer ses vacances en Andalousie et, de voir sa mère exister enfin, il découvrit une autre façon de se comporter de sorte que lui aussi se mit à redresser l’échine et il cessa d’abuser de la bonne volonté de sa mère.

Un mariage à Venise

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Il est très énervé.   Il ferme la porte de ses bureaux  avec  anxiété.   Ce soir il dîne avec le futur beau-père de son fils afin de discuter de la répartition des frais  du mariage à venir.

Il s’était tant réjoui lorsque son aîné lui avait annoncé qu’il avait demandé Aurore  en mariage et qu’elle avait dit oui.   Son fils avait fait cela dans les règles : il l’avait emmenée dans un lieu mythique,   avait posé un genou au sol  et lui avait offert un diamant dont lui, son père,  préférait ne pas connaître le prix…

Ces fiançailles couronnaient sa  propre réussite, pensait-il alors.   Lui qui était né dans la pauvreté,   avait  bâti sa petite entreprise avec ténacité.   Il avait déjoué tous les obstacles  et  avait fini par trouver des  clients importants.   Il  avait pu élever ses quatre enfants  dans un grand confort et leur offrir les meilleures écoles.   Son fils aîné avait étudié dans une prestigieuse université étrangère  où il avait rencontré Aurore, une compatriote,   fille de parents très fortunés.   Quelle fierté avait été la sienne alors !   Lui, le petit rien du tout,   celui qui ne pouvait pas s’offrir de friandises à la récré,  avait réussi à caser son aîné auprès d’une héritière !  Son second étudiait  aussi dans un établissement renommé et il en serait de même pour ses deux cadettes.   Il se devait d’offrir aux autres ce qu’avait reçu  l’aîné.   Cela entamait ses finances,   mais comme ses enfants avaient eu le bon goût de naître chacun à plusieurs années d’intervalle,   les frais s’échelonnaient et il pouvait y faire face sans réduire le train de vie auquel ils étaient habitués.   Parfois,  lui qui était par nature  économe,  frémissait de les voir acheter des vêtements griffés qui lui semblaient hors de prix.   Mais si cela pouvait les rendre heureux…   et puis,   là où ils évoluaient, la marque au joueur de polo et ses semblables  étaient  de mise…

Sa joie de voir son fils se fiancer avec Aurore s’était pourtant rapidement teintée de scepticisme.   Cette dernière s’était révélée une jeune fille ravissante  certes,  mais affichant des allures de princesse égocentrique et dépensière.    Et lorsqu’il avait été invité chez ses parents,  il avait été ébloui du luxe de leur demeure,   mais gêné par leurs manières ostentatoires.   Ils l’abreuvaient des photos de leur dernier caprice : un yacht sur lequel ils iraient à Bora Bora.  Ils le faisaient construire et choisissaient avec soin les moindres  finitions.    Ils les lui montraient en photos et il trouvait cela aussi vulgaire que coûteux.    Ils faisaient aussi des cadeaux à son fils : un séjour de luxe  au bout du monde,  par exemple.   Et il s’était senti obligé de rendre la pareille en invitant Aurore pour des vacances d’été à sa mesure. Il grimaçait dans sa barbe au souvenir de la facture. Pour ne rien arranger,  ses affaires n’étaient plus ce qu’elles étaient.    Il avait connu des années dorées – époque où il avait décidé d’envoyer son aîné dans cette université renommée – mais aujourd’hui,   son esprit n’était plus aussi affûté et il se sentait dépassé par les progrès technologiques.   Il renâclait à vendre ses produits en ligne et perdait en conséquence  des parts de marché.   Heureusement,   durant ses glorieuses,   il avait mis beaucoup d’argent  de côté,  et cet argent lui permettrait de faire face à l’éducation de ses trois autres enfants et  assurerait sa retraite.   Enfin… peut-être…   Il n’était pas prêt  à investir ses économies dans du capital à risque,   et de ce fait,   avec les taux bas,  son épargne ne rapportait pas ce qu’il en avait escompté.

Une fois fiancés,  les jeunes gens avaient parlé mariage.   Un jour lui et sa femme avaient à nouveau étaient conviés chez  les parents d’Aurore  –  lui les invitait toujours au restaurant –  et ceux-ci leur avaient exposé leurs projets pour le mariage de leur fille unique.    Il était sorti de là cassé,   écroulé.     Ils n’élaboraient rien moins qu’un  « grand barnum »,  comme il se plut rapidement à dire.  Trois jours de festivités,   sept cents invités,  le  tout à Venise.    Se prenaient-ils pour Georges  Clooney?   Aurore poussait des cris de joie quand sa mère décrivait les fêtes à venir,   le bal costumé dans un immense palais vénitien loué pour l’occasion,   la cérémonie sur la lagune…    Son fils,  se taisait et ses yeux brillaient.    Lui n’avait rien dit non plus…   Il n’était pas de taille à s’opposer aux désirs de ces nantis.    Il n’avait pas osé dire non,  cela va être trop cher…

Mais la question le travaillait tant et si bien qu’il convia  le « beau-père » au  restaurant pour mettre la question sur le tapis.    Il  avait le sentiment d’avoir le choix entre la peste et le choléra.  Soit  il payait sa part et ses économies y passaient,   soit il les laissait prendre en charge la plus grande part et c’était sa dignité qui était piétinée.  Il redeviendrait le petit minable au pantalon rapiécé dans la cour de l’école…   Non,  ce n’était pas possible.    Il devait les arrêter tant qu’il en  était encore temps.   Il devait leur dire que les jeunes gens devaient se contenter d’un mariage plus normal,   très beau certes,   mais ici sur place,  pour ne pas avoir à payer le logement de plus de sept cents personnes  à Venise…     Pourra-t-il forcer ces gens à renoncer  à  leurs envies,    pourra-t-il priver Aurore de son mariage de star ?   Il craint que non hélas…

Il retourne le problème dans sa tête.   Il ne peut pas payer une somme aussi importante  sans nuire à l’avenir de ses cadets,   sans mettre sa retraite en péril.    Mais s’il ne paie pas,   il perdra sa fierté,   son estime de lui-même et il sait qu’il en a besoin  pour monter au créneau tous les jours,   que sans cette confiance en lui acquise par sa réussite,  il n’est plus rien.     Alors que va-t-il décider ???

Un mystérieux correspondant

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Il porte un prénom étranger,  d’une langue qu’elle ne maîtrise  pas.   Il n’affiche pas de photo.    Elle ne le connaît que par ses mots.

Il tient un blog littéraire où il écrit des poésies qu’elle trouve sublimes de mélancolie.    Elle s’y est abonnée.     Elle attend ses commentaires sur son propre blog,  mais ils sont rares.

Qu’est-ce qui justifie cette attirance qu’elle éprouve pour lui ?   Le mystère dont il s’entoure,   l’intelligence de ses paroles ?   La beauté de ses poésies ?   Leur mélancolie ?   Elle y voit comme un reflet de la sienne.     Elle aime cette distance entre eux.    Elle ne voudrait pas le connaître mieux.    Elle serait immanquablement déçue.     Les hommes la déçoivent tous maintenant.     Elle ne connaît plus le sentiment amoureux et s’il  lui arrive encore l’ombre d’un émoi,  il cesse rapidement.    Elle est devenue trop affûtée avec le temps,    elle devine  les petits secrets de ces messieurs,  leurs médiocrités.     Alors toute magie cesse  avant  de s’être épanouie.    Tandis qu’ici…    elle ne sait rien et ne peut donc rien deviner,   si ce n’est cette mélancolie,   cette élégance du verbe,   cette noblesse  de la pensée…

Il assortit chaque poésie d’une œuvre d’art,   une peinture abstraite d’un artiste japonais.    Ses vers sont minéraux ou appartiennent au monde végétal.   Ils sont baignés d’une lumière lunaire.    On le dirait venu d’une autre planète ou au contraire faisant partie totale de cette terre,   partageant sa minéralité,    ses mains n’étant que le prolongement de racines elles-mêmes ancrées dans le sol.      Il a un univers si personnel qui l’attire d’autant plus qu’elle est fascinée par la lune et les arbres qui s’enlacent dans une clarté diaphane.   Elle aime contempler ce spectacle la nuit dans sa chambre en se demandant ce qu’il regarde à cet instant.

Le savoir là quelque part induit une paix radieuse en elle.     C’est tellement différent des passions qu’elle a pu connaître  naguère.    Ce calme,  cette sérénité sont un bienfait.   On dirait que la jeunesse lui est revenue comme une vague douce et chaude.   Elle n’attend même pas son prochain commentaire,    sa prochaine publication.      Un jour elle recevra un mail et il y aura une sorte de message qui ne la bouleversera pas  mais l’emplira de gratitude pour la beauté de ses mots toujours si parfaits.      Sur sa photo de profil,    il  y a un loup.      Comme cela lui ressemble.   Est-il humain ?     Cette osmose avec la nature lui apporte une assise pour ses pas.    Elle regarde le lierre aux troncs différemment.  S’il y a attachement dans ses vers c’est entre la mousse et le banc,  entre le lichen et la pierre,    entre la branche et l’arbre.

Un jour pourtant quelque chose l’a agacée.    Il a mis ses adjectifs au féminin.    Erreur d’inattention ?   Cela ressemble si peu à son perfectionnisme.    A-t-il voulu se glisser dans la peau d’une femme ?    Voilà qui lui déplaît.   Elle gomme tous ces « e » et tout rentre dans l’ordre.    Enfin presque,  le tableau n’est plus parfait.

Les poèmes qui suivent sont à l’image de ceux qu’elle connaît,   elle y retrouve le même univers où elle aime se baigner,  où elle se sent chez elle.      Oui elle se sent comprise par cet homme.   Tout ce qu’il évoque lui parle,   il dit ce qu’elle aurait voulu exprimer sans jamais y parvenir.     Comment peut-il la comprendre si bien ?      Un jour  il a mis un « j’aime » sur un des articles de son blog.    Evénement.   Tiens il a changé son avatar.     Le loup est devenu un personnage de manga.    Elle n’y prête pas attention.   C’est si petit.    Et puis,   poussée par la vieille envie de savoir,  elle clique sur l’image et découvre …    un visage féminin…

Elle est bouleversée.    Son socle d’harmonie vient de voler en éclats.    Elle fait une recherche et découvre que son correspondant est en fait une correspondante.    La magie a disparu.    Le monde vient de retrouver sa morosité.     Mais reste une question qui se dessine peu à peu,   pourquoi une telle attirance pour une femme ?

 

Grincheuse

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Stéphane est installé dans son fauteuil,  les pieds sur la table.   Il regarde la télévision tandis que Clara, sa femme, débarrasse la table en ronchonnant.    Elle a fait une crise en servant le repas.    En remarquant le parmesan râpé sur la table,  elle s’est écriée à l’adresse de son mari : « Pour une fois tu n’as pas mangé tout le fromage comme le faisait Marie-Sophie ! ».   Marie-Sophie est la sœur aînée de Clara.   Elles se détestent depuis l’enfance.    Forte en thème au bagout acéré  Marie-Sophie  fait une belle carrière dans l’industrie.  Elle est l’ancienne tortionnaire d’une smala de six enfants dont elle était l’aînée et Clara la cadette.    Oh c’est qu’elle a dégusté la petite qui bégayait et était faiblarde!    Marie-Sophie ne l’épargnait pas.   Elle a été étonnée lorsqu’elle a vu Clara épouser ce beau brun,   fils de bonne famille.  Une sympathie croissante a rapproché  Stéphane et Marie-Sophie,  sans  ambiguïté, simplement   un respect et une estime mutuels.   Stéphane a essayé pendant de longues années de réconcilier les deux soeurs,  ne comprenant pas que la haine de Clara étant si profondément enracinée,  c’était mission impossible.    Il sait bien sûr que Marie-Sophie n’est pas à une rosserie près,  mais cela le fait rire,   en  mettant du piment  s’il en fallait à sa riche personnalité.    Lui se sentirait très heureux avec Clara,   cette femme douce,   bonne ménagère,  travailleuse acharnée  si elle n’était pas toujours à ravaler ce qui lui déplaît  et à le cracher quand  il  est trop tard pour réparer,  s’enfermant dans des bouderies qui peuvent durer des jours.

Lorsqu’ils se sont rencontrés  Stéphane a apprécié chez Clara,  sa gentillesse,  sa modestie,  son intelligence si bien dissimulée derrière sa mise peu avantageuse.  Elle l’enveloppait de sa présence,   lui préparait des petits plats à son goût.    Il savait qu’elle vivait avec sa mère veuve,   une femme possessive et égoïste,  dont elle s’occupait trop en lui sacrifiant sa jeunesse.    Il s’est senti sauveur en l’arrachant à cette vie.   Et Clara,   courageusement a pris ses distances vis-à-vis de sa mère et s’est installée chez Stéphane  qui a entrepris de jouer les Pygmalion.  Il voulait lui ôter ses sabots d’Hélène et lui offrir des pantoufles de vair.    Clara  dissimulait ses tendres yeux en amande derrière des lunettes rébarbatives,   elle se fagottait.   Alors il lui a offert des lunettes fines,   l’a poussée à aller chez la coiffeuse,   l’a entraînée dans les boutiques.    Il l’a encouragée à s’affirmer professionnellement,  à se mettre en valeur.   Stéphane était heureux  de promener à son bras la nouvelle Clara.    Un temps, même Marie-Sophie a cru sa sœur transformée.  Mais entre les jeunes époux  rapidement le pli a été pris.    Même s’ils travaillaient chacun,   Clara a très vite accaparé toutes les tâches ménagères,    n’a jamais exprimé ce qu’elle ressentait lorsque à tort ou à raison elle se sentait lésée.  Alors Stéphane a pris ses aises,   s’est laissé gâter,   comme naguère la mère de Clara.   Quand les enfants sont nés,   Clara s’en est occupée avec froideur,  laissant à Stéphane le soin de prendre toutes les décisions les concernant,   de régler tous les problèmes qu’elle fuyait alors qu’elle aurait pu au moins le soutenir.    C’est qu’elle est lâche Clara,  elle évite le conflit à tout prix,   même si ses enfants doivent en pâtir.

Ils sont devenus un vieux couple.   Stéphane est un homme épanoui.    Il sait maintenant que  s’il est responsable de son propre bonheur,  c’est à Clara de construire le sien.  Elle traîne dans la maison en négligé,  il a renoncé à lui demander de prendre soin d’elle-même.  Elle s’est couverte de kilos  de chair molle et ne crache pas sur une bouteille d’alcool.   Elle aime se poser en victime et a rejoint les commères du quartier pour se plaindre des maris égoïstes qui ne pensent qu’à eux.    Elle ne fait même plus correctement le ménage,   c’est Stéphane qui se charge de la lessive et du  repassage,   de passer l’aspirateur et de prendre les poussières,  ce qui lui laisse finalement beaucoup de temps libre alors que Clara ne cessait de dire que cela lui prenait des heures,  que cela l’exténuait.   Elle va maintenant à la messe plusieurs fois par semaine,  elle a un confesseur et devient de plus en plus austère.    «  On dirait sa mère », pense Stéphane et il décroche  son téléphone pour inviter un de ses nombreux amis à une partie de tennis.  C’est si sympa le tennis,  il y  rencontre de jolies femmes qui aiment rire et plaisanter …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux soeurs, deux robes …

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Elodie et sa sœur ont toujours été très différentes.   Plus âgée de deux ans,  Elisabeth,  a été la forte en thème,  la fille qui réussissait tout ce qu’elle entreprenait,  celle que les garçons regardaient,  la préférée de leurs parents …

La vie a passé.   Elisabeth est devenue professeur d’université,  elle s’est mariée avec un homme riche et brillant qui lui a donné une fille douce et jolie avec qui elle a beaucoup de tensions à cause de son caractère intransigeant et de son besoin de tout contrôler.

La petite sœur aussi a eu une fille,   une fille qui ressemble à sa tante.   Forte,  charismatique,  à qui tout réussit.     Sa tante l’a remarquée et a décidé de la promouvoir dans « son monde »,   un monde de grands bourgeois que sa sœur cadette ne fréquente pas.

Ainsi un jour,  elle décide de présenter en même temps sa nièce et sa fille – qui se connaissent à peine et ne s’apprécient guère –  à une sorte de bal des débutantes,   un événement mondain dont Elodie est habituellement exclue.

Elisabeth s’occupe de tout.   Elle veut que cela soit parfait.   Elle préférerait que sa sœur ne soit pas présente,  mais le code exige qu’elle accompagne sa fille.    Elle l’emmène donc choisir leurs robes dans un magasin bas de gamme qu’elle a choisi.  « Ne t’en fais pas, dit-elle,  ce sera dans  tes moyens et personnellement je ne veux pas  dépenser trop,   j’ai de nombreux bals cette année,  et j’ai besoin d’une robe différente à chaque fois ».  Elodie est reconnaissante à sa sœur de vouloir lui éviter un faux pas et elle la suit donc docilement.

Elisabeth inspecte les rayonnages et choisit des modèles pour elles deux.    Elle met sur les bras d’Elodie des modèles que celle-ci juge peu attrayants.    Les robes sont classées par couleur.   Au rayon bleu pâle,  Elisabeth ne s’arrête pas.   Mais c’est la couleur préférée d’Elodie…   Alors elle s’y attarde.   Elisabeth fronce le sourcil.    «C’est trop décolleté ! Il faut une robe discrète pour les mamans !»,  s’exclame-t-elle et puis il n’y a que de grandes  tailles.   Elodie appelle la vendeuse : « Vous n’avez  pas de petite taille dans cette couleur ? »  – Oh, répond la vendeuse,  c’est la couleur de l’année,  cela a beaucoup de succès,  je regarde…    et elle sort une merveilleuse robe cintrée,  sans décolleté  qui plaît tout de suite à Elodie.    Elisabeth ne dit rien,  elle ne peut objecter que cette robe soit trop décolletée ou trop voyante.     Finalement elles passent à l’essayage dans deux cabines voisines.    Elodie enfile immédiatement la robe qu’elle a choisie…  et qui lui va parfaitement.     Elle ouvre le rideau et se regarde dans le grand miroir.    Ce bleu pâle convient à son teint un peu hâlé,   rappelle la couleur de ses yeux et la coupe met sa taille en valeur.    On en oublie que c’est une robe bon marché dans un coton bas de gamme…

Elisabeth a plus de mal,  la voilà qui sort de sa cabine avec une robe qui marque son ventre.   Elodie voit le visage ridé de sa sœur.   C’est que le tabac,   les nuits blanches et les nombreux séjours au soleil  ne lui ont pas fait de cadeau.   Elle essaie plusieurs robes avant de se  décider finalement pour un modèle rose foncé, resserré sous la poitrine qui dissimule ses rondeurs,  mais sans grâce,  pense Elodie.      Elles sortent ensemble du magasin avec leur achat.   Elodie est ravie de son choix. Sa sœur s’éclipse la mine fermée.

C’est Elisabeth,  bien sûr qui se chargera d’emmener les cousines choisir leur tenue.   Elodie lui fait confiance,  et elle sait que sa fille prendra ce qui lui convient.

Le grand jour arrive.   Elodie est stressée,  mais passer sa robe qui lui va si bien la rassérène.    Elle se maquille avec sagesse et arrange ses cheveux elle-même.   Sa fille a déjà rejoint Elisabeth.    Tout ce petit monde se retrouve à la salle de bal.

Elodie arrive et aperçoit sa sœur qu’elle n’a plus vue depuis plusieurs semaines.   Surprise !   Elle porte une robe bustier en satin de soie orange vif et  dont on voit au premier coup d’œil qu’elle vient de chez un couturier.   Rien à voir avec celle qu’elle avait choisie en compagnie d’Elodie.    Surtout Elisabeth a fortement minci.   Elle a dû faire un régime drastique,  mais si cela arrange sa ligne,  cela n’améliore pas son visage dont les rides se marquent d’autant plus.    On ne peut penser à tout.    Elle arbore  un sourire mielleux  en accueillant sa sœur.    Celle-ci ne peut s’empêcher de s’étonner : « Tu ne portes pas la robe que nous avons choisie ensemble ? » –  Non,  répond Elisabeth en se détournant,  je l’ai portée à une autre soirée…

Plus tard,  Elodie montre les photos du bal à une amie qui ne connaît pas sa sœur.    « Oh,  s’exclame celle-ci,  ta mère est très élégante ! »  –  Ma mère ?  répond Elodie.   –   Oui,   cette dame avec une si belle robe…     Et Elodie de rire : « Mais ce n’est pas ma mère,   c’est ma sœur aînée… »

Ah qu’il est bon le malheur des autres !

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Elle est si contente d’apprendre que « ça ne va pas »  chez son frère ou chez sa sœur.    Elle prête une oreille attentive,   pleine de compassion espérant recueillir ainsi plus de détails,  profiter plus de l’étendue du malheur de son interlocuteur.   Quel délice !   Elle se montre toujours attentionnée auprès de ses proches,  et en échange on lui fait des confidences dont elle se délecte.

Ce matin,  il y a eu un attentat.   Enfin,  un peu de vie dans sa vie !  Quelque chose vient de se passer dans le désert de son existence.  Elle passe sa matinée devant le téléviseur regardant en boucle les images terrifiantes.   Elle se sent vivre.  D’autant plus qu’elle n’est pas concernée.   Cela se passe loin de chez elle.   Elle est en sécurité.

Son mari arrive poussif et réclame son repas.   Il s’ennuie depuis qu’il a pris sa retraite.  Alors il mange.   Elle aussi a une bonne fourchette.   Et puis manger occupe plaisamment,  si bien qu’ils sont de plus en plus gros et rougeauds.   Ils vont rarement au restaurant,  non pas que ce soit trop cher pour eux – leurs retraites sont confortables – mais lui  est un brin macho.   Il aime que ce soit sa femme qui lui cuisine les plats gras et populaires qu’il aime.   Le restaurant et ses manières,  les petites portions qui lui laissent l’estomac vide,  ce n’est pas pour lui.    Elle, elle aimerait bien,  mais voilà,  il ne veut rien entendre.    Ne mangent-ils pas bien chez eux ?

Ils se sont élevés dans l’échelle sociale depuis qu’ils se sont rencontrés,  ils ont eu la chance avec eux,  des emplois stables,  une bonne santé,  pas de difficulté majeure avec leurs enfants aujourd’hui mariés.   Pourtant lui garde ses manières d’ouvrier.   Il adore bricoler et sa maison est comme un sou neuf.  Il repeint régulièrement ses murs,  plus qu’il ne serait nécessaire.   Il adore son cadre étriqué,  le gros canapé en cuir qui écrase leur petit living.   C’est qu’ils sont restés dans la maison de leur jeunesse,   une maison de cité  qu’ils ont patiemment rénovée.   Cela pourrait être touchant s’ils n’enviaient pas ceux qui se sont offert une villa quatre façades.    Ils pourraient faire pareil,  mais ils n’osent pas.   Qu’iraient-ils faire dans un quartier snob ?   Pour les vacances,  ils ont bien tenté une croisière un jour,   mais il s’est senti si mal à l’aise qu’il s’est juré qu’on ne l’y prendrait plus.   Elle, elle se désole et envie en secret celles qui s’offrent des vacances qu’elle imagine paradisiaques tout en les dénigrant.   Leur discours officiel est qu’ils sont parfaitement heureux et contents de leur sort.   S’ils ont une difficulté,  ils la cachent et si ce n’est pas possible,  ils la minimisent.

Pourtant un jour,  ils ont eu un sérieux problème avec leur fils cadet.    Il faisait un semblant de crise d’adolescence,  délaissant ses études,   fréquentant de mauvais copains,   refusant tout dialogue.   Ils ne savaient plus que faire.   Alors à une réunion familiale,   ils ont attendu que tout le monde soit parti pour rester avec leur sœur cadette et son mari,   qu’en autres temps ils détestent parce qu’ils  sont plus émancipés qu’eux,  mais dont ils savent sans la reconnaître la capacité d’écoute.   Et ils se sont épanchés.    Pour une fois,   ils ont admis qu’ils avaient des difficultés et leur sœur a parlé avec leur fils qui a dit ce qu’il avait sur le cœur. « Parents trop exigeants,  trop sévères, faisant une crise à chaque cote inférieure à huit,  voulant qu’il obtienne les meilleures notes de la classe pour briller plus tard à l’université…  ras-le-bol ».   La sœur écoute et dit à son neveu : « C’est pour toi que tu étudies, pas pour tes parents.   Bien sûr qu’ils vont enrager si tu les rates,  mais c’est ta vie que tu vas surtout louper,  la leur elle est jouée.   Je serais triste que tu loupes  tes études juste pour te venger de tes parents… »   De ce jour,  la situation se débloque,  le garçon se réinvestit  dans ses études et reprend le cours de sa vie.   Eux récupèrent leurs assises.   Mais ils en  veulent d’autant plus  à la petite sœur de s’être humiliés ainsi devant elle, d’avoir dû lui dire merci du bout des lèvres en rasant les murs de honte.  Quand la petite sœur  voudra constater en aparté que leur cadet va de nouveau bien,  ils répondront : « De nouveau ?  Mais il a toujours bien  été ! ».

Leur compagnie est de plus en plus grincheuse.   Ils ne savent pas faire la fête. Qu’ils sont ennuyeux tous ceux-là qui sont bien dans leur peau !   Dès qu’ils peuvent ils quittent l’assemblée et rentrent chez eux.   Les autres ne s’en préoccupent pas.   Ils sont trop occupés à se divertir.

 

La mère, sa fille et son amant

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Sa mère l’emmène partout avec elle quand elle n’a pas école tandis que son frère passe chaque jour quelques heures à l’institut où on essaie de lui apprendre la vie.    La mère a refusé qu’il soit pensionnaire,  pour l’instant du moins,   elle a renoncé à toute vie professionnelle pour s’occuper de cet enfant handicapé  qu’elle aime d’un amour infini et dont elle perçoit si bien la vulnérabilité.     Son mari s’est réfugié dans son travail et y est tombé amoureux d’une collègue  qui ne veut pas l’épouser mais accepte son hommage.  Il est devenu un fantôme à la maison,   ne regardant plus sa femme,   ni ses enfants.   Elle a bien songé à divorcer  mais que serait devenu son enfant autiste ?     Alors,  elle trouve de l’énergie où elle peut  et avoir un amant est un remède très efficace contre l’épuisement et la déprime.  A six ans,   la petite est vive et jolie.    L’amant la voit arriver avec plaisir.    Elle est tout heureuse d’exister dans les yeux d’un homme,   et elle apprend à déployer ses charmes  comme le fait sa mère sous ses yeux.   Elle adore sa mère,   c’est le seul de ses deux parents à s’occuper d’elle,   à tout prendre en charge dans son éducation,   à l’emmener faire les boutiques pour qu’elle soit bien habillée.     Elle voit que sa mère impressionne les gens grâce à sa culture étendue et à son parler facile.    Elle a hérité de sa capacité à bien s’exprimer  et est très fière de sa maman.    Quoi de plus normal qu’une personne aussi méritante ait un admirateur !   Elle déteste son père qui les ignore.

 Damien,   l’amant,   est un jeune homme célibataire   que la mère a rencontré à un cours d’anglais.   Il a été  immédiatement attiré par cette jeune femme,  fine et savante.  Son casque de cheveux blonds l’a magnétisé,   lui dira-t-il  un jour.    Il aime les femmes jolies et fortes  à son image.    Il lui a dit qu’il était tombé immédiatement amoureux d’elle avant de savoir qu’elle avait mari et enfants.    Il  lui a donné dix ans de moins que son âge.    C’est qu’elle fait si jeune avec son corps d’adolescente,   ses jeans,  et ses cheveux longs.   Elle, elle aime sa gentillesse et sa naïveté,   sa façon de venir s’asseoir à côté d’elle dans le bus.   Il est si transparent.    C’est délicieux.    Quand ils veulent parler de choses plus intimes,  ils passent à l’anglais.    La petite regarde d’un œil curieux et écoute  cette langue qu’elle veut apprendre à tout prix.   Elle se pousse contre Damien pour avoir un câlin.   « Comme tu es mignonne ! »,   lui dit-il sans comprendre que cette petite fille s’attache à lui,   comme sa mère d’ailleurs,   qui elle sait bien que cela aura une fin,   ne fût-ce que la passion amoureuse ne dure pas et que lorsqu’elle s’évanouira,   le remède cessera d’agir.     Mais cela la petite l’ignore et la mère ne voit pas que son enfant s’amourache de cet amant  qui répond à ses attentes :   être regardée,  exister aux yeux d’un homme.    Puis la mère va franchir le pas,  elle va se donner à Damien lors d’un des fréquents  voyages de son mari à l’étranger.    Elle va trouver un amant attentionné,   soucieux de son plaisir,   si différent de son mari qui ne fait qu’exercer son droit au devoir conjugal.    Avec l’enfant autiste,   Damien se sent mal à l’aise,   il fait de son mieux pour capter son attention,   mais l’enfant le repousse,  enfermé dans son monde.    Il n’y a que sa mère qui arrive à y pénétrer et qui lui apprend des choses fondamentales : regarder son interlocuteur dans les yeux  au lieu de parler en levant le regard au plafond,    apprendre à dire oui,   lui  qui ne sait dire que non…    La petite déteste ce frère impotent qui occupe tant sa mère,   elle la voudrait rien que pour elle,  et elle n’a de temps que pour son frère, lui semble-t-il.    Heureusement qu’il y a Damien pour s’occuper d’elle.    Elle l’aime de plus en plus.    La mère ne s’épanche jamais devant ses enfants,   à  leurs yeux  Damien est juste un ami.    Mais un jour la petite a un doute.    Elle dit à sa mère : « Dis,  Damien il est à moi,   tu ne vas pas me le prendre  hein ? ».     La mère ne comprend pas la portée de cette phrase et répond loyalement  à  sa fille : « Le jour il t’appartient,  et quand tu dors il est à moi ».    Et la petite accepte avec un soupçon quand même.

Les années passent,  la petite grandit,  et son amour pour Damien avec elle.    Par contre la mère finit par s’en lasser.    C’est que les rencontres furtives dans un lit,  sans perspective,   ne mènent pas à grand-chose.   Et Damien sent cette indifférente grandissante,    ce refus des caresses qui le frustre.   Ils décident de rompre tout en restant amis.    La petite ne voit pas de différence.   Puis un jour  il annonce qu’il  a fait une rencontre,   qu’il  va se marier.     Et de ce jour on ne le voit plus à la maison. Il tourne la page sans se soucier du mal qu’il fait.  La petite,  qui a alors douze ans,   est terrassée par le chagrin.  Elle vient de subir une perte énorme  que sa mère a du mal à comprendre.    Il est vrai que maintenant que son fils passe la semaine à l’institut,  elle a pu reprendre un travail.    Le mari reste  sous le charme de la même collègue,  rien ne change.    La mère pourrait divorcer mais elle sent à quel point son fils  a besoin de ses repères pour son  équilibre.    Il a besoin que chaque objet reste au même endroit dans sa chambre,   il ne veut pas qu’on la repeigne,  il aime son jardin et sa maison,  il aime voir ses parents ensemble,   ce sont les piliers de son équilibre. Détruire cet équilibre,  ce  serait le détruire.  Alors la mère reste là  tandis que la petite voudrait qu’elle divorce,   parce qu’elle a envie d’être heureuse.    Elle dit à sa mère : « L’ambiance est tellement meilleure à la maison quand papa n’est pas là ! ».     Mais la mère est sourde à ses appels et la petite sombre alors dans une dépression muette et se met à détester  cette mère qu’elle a adorée et qui aujourd’hui la déçoit tant  de rester lâchement dans ce mariage qui ne fonctionne pas,  dans cette non-vie où ils végètent à quatre.    Elle essaie de se rapprocher de son père,  sans grand succès.    Elle a maintenant quatorze ans et elle se jette dans les bras du premier venu.    La mère n’est pas dupe et un matin elle lui dit : « Tes règles sont trop importantes,  tu risques de devenir anémique,   nous allons te faire prescrire la pilule »,  et sa fille d’approuver.     Mais un jour c’est la crise.    Elle a parlé à son père,  elle lui a posé la question qui la taraudait : « Damien était-il l’amant de maman ? »,  et le père a répondu que oui alors que la mère avait toujours pris soin de ne rien dire, de ne donner aucune preuve.

Tout éclate,  la petite se sent trahie comme jamais,   par cet amour d’enfance une deuxième fois, et par sa mère surtout qui le lui a volé.     Et ainsi elle se met à haïr cette mère,   comme elle n’a jamais haï.   Elle n’attendra plus qu’une chose : partir de cette famille où rien n’est vrai   pour construire enfin un monde où elle sera heureuse et aimée.  Elle y parviendra et la haine de sa mère sera sa force.

Un couple qui dérange

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Ils sont assis dans leur restaurant favori et font la connaissance d’un nouveau maître d’hôtel.   Elle a une personnalité forte et extravertie,  elle commande et parle en premier tandis que son mari se tait et la laisse diriger.   Voilà que le maître d’hôtel n’accepte pas cette façon de faire,   il répond à la cliente de manière impertinente et bien sûr elle réplique, à juste titre.    La  passe d’armes sera brève,  elle va bien vite le remettre à sa place et rapidement il va la respecter et s’incliner.   Mais alors il s’en prend au mari,  ce faible, selon lui, qui se laisse dominer par son  épouse.    « Alors ainsi vous allez boire de l’eau et regardez Madame boire du vin,  sans sourciller ? ».   C’est vrai que le mari n’aime pas l’alcool et qu’elle l’apprécie en accompagnement d’un bon repas.   Et alors ?  De quoi se mêle-t-il ?  Mais, elle laissera son mari se défendre seul.   Il est fini le temps où elle lui servait de bouclier et prenait les coups à sa place…

Leur couple ne correspond pas au schéma classique,  homme fort,  protecteur et dominant,  épouse soumise et docile.   Cela dérange, surtout chez les hommes machos et les femmes qui les accompagnent  – et il y en a beaucoup de ces  couples – .    Elle n’a pas compris tout de suite cette incongruité de leur agencement.   Aussi c’était elle qui défendait leur territoire face au voisin sans gêne qui marchait sur leurs plates bandes.    Bien sûr le combat était rude,  l’épouse du voisin se tenant intelligemment en retrait.      Lorsqu’un ouvrier venait faire un travail à la maison,  elle a compris que la position dissimulée de son mari posait problème et qu’il y  aurait rébellion.    Aussi maintenant lui confie-t-elle le soin de gérer les ouvriers et les relations  avec les voisins mâles.    Ne peut-il pas monter au créneau lui aussi ?    C’est qu’il s’accommode très bien de cette épouse dominatrice.    Il ronronne dans son coin,  appréciant qu’elle défende le territoire  alors que lui se contente d’être le repos de la guerrière.   Ras-le-bol de ces empêcheurs de tourner en rond  qui l’obligent à sortir de sa léthargie et de son cocon douillet !   Il a été très content qu’elle ait réglé le problème de ce chien hargneux  qu’une voisine et ses filles laissaient courir dans le quartier  au risque de morsures pour les enfants et les adultes.    Personne n’osait rien faire.   C’est que ces femmes tenaient le haut du pavé.   Mais elle,  elle est allée sonner à leur porte et demander qu’on tienne ce chien agressif sous contrôle.    Il s’en est résulté un crêpage de chignons historique.   Ces harpies  ne voulaient rien entendre.   Elles l’ont insultée.  Qu’importe,  elle a fait appel à l’agent de quartier qui l’a écoutée et lui a donné raison.    Les irrespectueuses ont fini par fermer leur grille et le chien est devenu inoffensif.    Alors on lui a dit  qu’on  était content,    que tout le monde craignait ce chien,    mais personne n’osait rien faire…   Elle, elle avait osé.   Cela a-t-il fait taire les jaseurs et les jaseuses  qui disent qu’elle a mauvais caractère ?

Avec  certaines femmes,  cela se passe beaucoup mieux.   Elles apprécient la douceur   et   l’humour,  de cet homme discret.   Elles  voient d’un œil ravi que l’épouse mène la danse et s’amuse à jouer  les maris goujats.    « Je suis en panne de lave-vaisselle »,  dit l’une  –  Je te prête le mien,  répond-elle en désignant son mari du nez.    L’autre rit et rétorque : « Mais si tu me le prêtes,  ce ne sera pas seulement pour faire la vaisselle…  il  a quel âge au fait ?   Trente-neuf  ans ? »  –   Quoi répond l’épouse ironisant,   qu’est-ce que tu dis ?  Tu vas le gonfler d’orgueil,   je ne pourrai plus le tenir !  L’autre saisit immédiatement.    « Quarante-cinq ? ».   Elle fait la moue.   « Cinquante ? ».  –  Voilà,  c’est beaucoup mieux.   Et à trois ils partent d’un bon rire.    Juste à côté,   la voisine de table à cette fête intervient  réprobatrice,  envieuse : « Eh  bien,  je crois que je devrais apprendre de vous… »,  et elle s’éloigne un peu de son compagnon qui pavoise tandis qu’elle reste éteinte à l’écouter.

Avec le temps elle a pris conscience que jouer les bravaches n’était pas à son  avantage,   que c’était elle qui prenait les coups tandis que lui restait confortablement au foyer.    Alors,   maintenant,  elle l’envoie de temps à autre au combat et se protège.    Mais lorsqu’il s’agit de plaisir,   de choisir et d’organiser les vacances  par exemple,  elle reprend les rênes.   Il apprécie qu’elle décide à sa place.   Et s’il y a un couac,  elle ne pourra s’en prendre qu’à elle-même.  De son côté  elle a décidé de faire aussi la vaisselle …  Il est très content et elle aussi.    Ils ont trouvé un équilibre qui correspond à leur personnalité,   même s’il y  a un peu perdu.

 

 

 

 

 

Une princesse de conte de fées

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Elle s’est installée dans la plus belle villa du quartier,   après que l’épouse légitime s’en  soit allée.    Elle a pris sa place sans coup férir,   après s’être fait prier pour quitter son cagibi miteux.    Elle promène sa silhouette effilée en tournant gracieusement sa tête ornée de longs cheveux blonds qu’elle teint soigneusement pour qu’il n’y ait jamais de repousse.    Elle ne se gêne pas pour mentir et dire qu’elle est naturellement blonde.    Elle a  les yeux très bleus et le teint hâlé grâce à ses séances de banc solaire.

C’est une revanche pour elle de revenir dans ce quartier où elle a grandi,   enfin,  pas tout à fait,  elle a grandi dans la cité ouvrière toute proche,   dans une famille d’accueil où les filles étaient râblées et les garçons vulgaires.    Elle s’est toujours sentie différente et lorsqu’elle a appris qu’on était allé la chercher à la pouponnière,   cela n’a fait que confirmer sa croyance.   Peu assidue aux études,  elle n’a pas décroché de diplôme,   son salut devant lui  venir de sa naissance et de l’arrivée du prince charmant  qui lui donnera enfin ce qu’elle mérite :   or,  bijoux,  adulation …      Elle a soigneusement ajusté sa mini-jupe,  ouvert  son corsage juste ce qu’il faut et s’en est allée tourbillonner devant les fils de famille,   aux poches bien garnies.    Et un bellâtre,   sensible à sa beauté  ostentatoire,  l’a remarquée et s’est laissé embobiner au point de l’épouser.

Seulement voilà,  quand la porte se referme et que les masques tombent,   elle n’a plus grand-chose à offrir.    Aussi au bout de quelques temps,  le bellâtre,  cet enfant gâté,  qui voulait faire d’elle son trophée,  s’en alla respirer d’autres parfums.    Et cocue, elle se retrouva au grand plaisir de ses beaux-parents qui n’avaient jamais approuvé que leur fils élevé avec le plus grand soin marie cette arriviste sans éducation.    Aussi furent-ils ravis de la voir divorcer et s’en aller,  pleine d’orgueil bafoué, sans la moindre pension alimentaire.  Retourner vivre chez ses « parents » était impensable.    Elle ne s’était pas privée de les traiter de haut durant son mariage et même avant.    Ils devaient ricaner maintenant de la savoir à la rue.  Elle n’eut d’autre choix que de se trouver un travail,   ce qu’elle fit sans trop de difficulté,   car elle était jolie,  séductrice et ses quelques années de mariage dans un « bon milieu »  lui avaient appris  les manières.   Elle devint donc vendeuse dans une boutique de vêtements de luxe pour hommes.    Et bien sûr se remit en chasse d’un prince charmant digne de ce nom,   ajoutant à son scénario de princesse égarée,   celui de princesse trahie.   Certes elle était à nouveau en contact avec des hommes aisés,   cependant,  mine de rien,  les années  avaient passé,   et les proies les plus désirables avaient été capturées.   Mais il en fallait bien plus pour la démonter,   elle aurait ce qui lui revenait de droit,  dût-elle l’arracher à une autre.   Il lui fallut quelques années,   des années où elle accumula de la rancœur,   où elle devint princesse  victime du mauvais sort,   pour prendre dans ses filets une proie de choix,  enfin de son choix,   qui sans qu’elle n’en ait conscience ressemblait comme deux gouttes d’eau à son ex-mari,   un autre bellâtre plus attaché aux apparences qu’aux véritables qualités humaines.   Ainsi,  il délaissa pour elle épouse et enfants,  du moins c’est ce qu’il lui dit, et l’installa dans sa luxueuse villa  à deux pas de là où elle avait grandi.    Elle s’empressa d’abandonner son travail,   croyant mener enfin une vie de princesse en son château,  vie à laquelle elle avait toujours su qu’elle avait droit. Elle ne comprit pas qu’on lui demandait seulement d’être une potiche à exhiber,   un matelas confortable pour la nuit et  une soubrette en  talons hauts pour la journée.    Et tout vira de nouveau à l’aigre sur base d’un malentendu fondamental.    En trois ou quatre ans,  elle se retrouva à nouveau à la rue et s’offusqua de la lettre que son compagnon – il s’était bien gardé de l’épouser – adressa aux services sociaux pour qu’elle obtienne logement et allocations.    « Il me tue », s’écria-t-elle,  face au texte de cette lettre qui lui renvoyait l’image de ce qu’elle  était et non pas de ce qu’elle imaginait être.   La lettre disait ceci : « Pouvez-vous faire rapidement le nécessaire pour Madame X,   une femme sans formation,  sans ressources et sans logement,   se retrouvant dans une situation de  grande précarité. »

Elle réussit à échapper au « logement social » grâce à la naïveté d’une amie qui lui loua un studio pour une bouchée de pain.    Avec de l’argent grappillé  on ne sait où,    elle s’acheta un cabriolet rutilant  qu’elle exhibait  en se promenant,   affublée de lunettes de soleil et d’un foulard telle Grace Kelly sur la corniche.     Bien sûr elle partit pour un troisième tour,   un quatrième…   Cela tournoyait de plus en plus vite si bien qu’elle finit par s’accrocher à son boulot et à son logement.   Celui qui la voudrait devrait d’abord lui passer la bague au doigt et lui signer un contrat en béton.  De sorte qu’elle vieillit maintenant seule dans un petit appartement,  avec un petit salaire.     Elle se console  chaque soir  de l’idiotie des hommes avec une bouteille de whisky.   Elle a compris que le prince charmant ne viendrait plus,  mais ce n’est quand même pas pour cela qu’elle épousera ce petit veuf bien propre, retraité des postes,  qui lui a fait sa demande.    Elle n’est quand même pas tombée si bas !

 

La prof de gym et son élève

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Olga,  soixante-cinq ans, retraitée de l’enseignement, donne un cours de gymnastique pour les seniors.   Cela l’amuse beaucoup de voir ces femmes vieillissantes qui sont moins souples qu’elle et qui viennent lui demander conseil.   Elle s’offre de bonnes parties de rigolade et cela tourne rond tandis que le cours lui apporte de quoi  améliorer ses fins de mois.   C’est que sa carrière n’a pas été complète et, divorcée depuis  près de trente ans,   elle ne roule pas sur l’or.  Elle connaît  toutes les ficelles pour épargner le moindre sou,   elle porte en permanence un jogging informe  sur son corps râblé.  Au premier regard,  on voit  qu’elle n’a plus approché d’homme depuis de longues années et que cela ne lui manque pas.  Elle donne cours à sa manière.   Elle est soucieuse de préserver la santé de ses élèves et leur enseigne le bon maintien et l’entretien de leurs articulations.   Jamais elle ne donne d’encouragement,  elle se contente de corriger les défauts,  parfois sèchement.    On s’en accommode ou on s’en va.    Elle-même s’accommode bien de la nonchalance de la plupart,  alors chacun ronronne dans son train-train.

Un jour arrive Elodie.   C’est une femme au foyer  qui prend de l’âge et se soucie d’entretenir son corps d’une façon plus méthodique.   Elle a toujours pris soin d’elle et cela se voit.    Certes  elle n’a plus son corps de vingt ans,  mais elle « porte beau ».    Elle arrive vêtue d’un body  moulant et de collants noirs,   les ongles faits,  le visage maquillé.   Sa démarche est souple,   elle ne souffre d’aucune douleur  contrairement aux autres élèves.    Le petit groupe l’accueille gentiment,   mais elle reste un peu à l’écart d’être nouvelle.    Elle a du mal à participer aux rigolades,  par contre elle s’applique aux exercices qu’elle réussit plutôt bien.    Tant qu’elle reste effacée et silencieuse tout se passe bien.     Olga la toise et se contente de corriger ses exercices.   Elodie rentre ensuite chez elle retrouver un mari qui la choie depuis trente ans. Ils s’offrent un restaurant gastronomique et parlent de leurs prochaines vacances dans un endroit paradisiaque.

Au fil du temps,  Elodie gagne en confiance et se met à participer aux conversations.    Elle sait amuser la galerie,  elle ne manque pas d’humour,   habituée à cet exercice par son mari qui en déborde.   Mais elle est naïve.   Femme au foyer,  elle n’est pas rompue aux roueries de l’existence.   Elle aime se mettre en valeur au cours de gym et arbore de jolies tenues seyantes et colorées,  elle arrive perchée sur des talons hauts,  alors qu’Olga ne quitte jamais ses baskets,  elle parle de ses prochaines vacances,   de son étoilé favori…  Quand elle réussit un exercice,    elle aimerait qu’Olga reconnaisse ses mérites.   Elle a gardé une âme d’écolière.   Alors Olga la raille : « C’est bien, tu auras un bon point ».   Par  contre,  à la moindre imperfection,  elle ne la rate pas : « Tiens-toi plus droite ! Attention tu pousses trop le menton en avant ».    Elodie finit par prendre la mouche.   C’est qu’elle est susceptible.   Alors elle répond vertement à certaines railleries d’Olga,  qui rétorque en rigolant : « Hahaha,  ça va mal si on ne peut plus faire de l’humour   –   Mais moi aussi je fais de l’humour »,  siffle Elodie…    Bref  cela s’envenime.    Aujourd’hui  Olga s’est lancée dans une tirade  sur les méfaits des talons hauts pour la santé  du dos.    Elodie a laissé passer.    Eh oui,   on est tellement plus jolie en talons hauts et vêtements sexy  qu’en baskets et tenue lâche.     Elle a bien compris maintenant qu’Olga l’envie.    Elle se dit qu’elle doit grandir,   ne plus se laisser atteindre par les railleries d’Olga puisqu’en fait Olga ne rêve que d’une chose,   c’est d’être une femme choyée comme elle qui mène une vie d’enfant gâté.    Lui demander de lui faire des compliments,   c’est de la stupidité !   Réveille-toi Elodie !

Mais un jour la voiture d’Elodie tombe en panne, alors que son mari est en conférence à l’étranger.    C’est le jour du cours de gym.   Elle téléphone à Olga pour s’excuser de son absence et lui en donne la raison.   Et voilà que Olga,  à sa grande surprise,  a une réaction à laquelle elle ne s’attendait pas : « Alors,  tu es seule et sans voiture,  dans ton coin isolé,   veux-tu que je vienne te chercher pour venir au cours ?  Veux-tu que je t’emmène pour faire les courses ? »    Elodie est sidérée,   elle accepte de vive joie.      Et les voilà elle et Olga dans la caisse à savon de cette dernière,  en route pour le super marché.   Elles font chacune leurs provisions,   Olga en produits blancs,   Elodie choisit les marques comme d’habitude.    Elles se retrouvent dans la villa cossue d’Elodie autour d’un thé qu’Elodie fait infuser avec soin pour Olga.     Au grand étonnement d’Elodie,   Olga s’épanche  sur ses problèmes de santé et Elodie l’écoute attentivement,  ce dont Olga lui est reconnaissante.    Personne ne s’intéresse dit-elle à ce qu’elle peut ressentir,   elle doit juste « animer » ses cours et les rendre agréables pour la plupart de ses élèves dont certaines ont été jusqu’à lui reprocher de vouloir parler d’elle. « Merci Elodie de m’écouter et de me comprendre.   Dans ma famille,  on se contentait de souligner ce qui n’allait pas, on n’avait jamais de récompense pour ce qui allait bien,  j’en ai beaucoup souffert ».   «  Pourquoi fais-tu pareil alors ? », pense Elodie, mais elle se tait.    Puis Olga,  s’intéresse à Elodie : « N’est-ce pas difficile de rester toujours seule à la maison avec un mari absent la plupart du temps ? »   –  Oh,  répond Elodie,  je fais son secrétariat,  je réponds au téléphone…     Et soudain  Olga : « Et tu fermes les yeux,  lorsqu’il part en conférence avec une maîtresse ? »  –   Joker,  dit Elodie en souriant…     Elles se sont comprises.    Elles ont remis les pendules à l’heure et signé tacitement un traité de paix.

Le soir même le mari d’Elodie lui a donné son feu vert pour qu’elle loue une voiture  le temps que le joli coupé qu’il lui a offert   regagne son garage.

Mais entre Olga et Elodie,  rien n’est plus pareil.    Du jour au lendemain elles sont devenues amies et c’est Olga qui a fait le premier pas.    Elodie,  ne l’oubliera pas.