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Parfum…

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C’est la veille des fêtes.   Sa belle-fille lui a proposé de lui offrir un parfum et a eu la délicatesse de lui demander de le choisir elle-même,  car,  comme chacun sait,  un parfum est une chose très personnelle.

Elle vient juste d’acheter un flacon de son parfum habituel,   sage et classique,  qu’elle porte depuis de longues années en lui restant fidèle.    Elle ne va pas demander ce parfum à sa belle-fille.   Et   l’idée lui vient soudain.   Et si elle changeait complètement de style ?

Elle conserve dans sa salle de bains les nombreux  échantillons qu’elle reçoit chaque fois qu’elle se rend à la parfumerie.   Elle les range dans un grand cache-pot rose.    Elle l’emporte dans son living et s’apprête à faire des tests.   Au- dessus s’offre à elle une petite farde où est enserré un mini-flacon.  Ce parfum s’appelle : « Mystère ».   Voilà qui a de quoi l’intriguer.    Elle en vaporise sur le creux de son poignet et « Mystère » développe ses notes de tête.   Elle se sent bizarre,   des sensations fortes réveillent son corps assagi.   Au fur et à mesure que les notes de tête disparaissent au profit des notes de fond,   son trouble augmente au point que cela en devient insupportable.   Elle va se laver les poignets pour retrouver sa sérénité.   Malgré le savon,  les effluves  n’ont pas disparu.   Ce parfum la tient au corps.   La soirée se passe et petit à petit,  elle retrouve sa tranquillité.   Au moment de se coucher,  très calme,  elle  remet un peu de ce parfum,  qui décidément l’intrigue.  De nouveau, elle se sent emportée par un tourbillon d’émois qu’elle a oubliés depuis longtemps.    Elle finit par s’endormir d’un sommeil profond.

Le lendemain matin,  elle se documente.   Elle regarde les avis des consommatrices.   « Mystère » est loin de faire l’unanimité au contraire de son parfum habituel.   Tant mieux,   c’est qu’il a  plus de caractère.    Elle lit : « parfum sensuel aux fragrances musquées… ».   Elle avait compris,  ce n’est pas une surprise.  Ce matin elle essaie  d’autres fragrances : « Fleur »,  « Mademoiselle ».   Elles lui paraissent des copies de ce qu’elle porte,  sages,  classiques,  passe-partout…    Osera-t-elle « Mystère » ?   N’est-ce pas un parfum trop capiteux pour elle,   la femme rangée qui mène une vie monochrome ?    Elle pulvérise « Mystère » sur son écharpe en soie.    Il l’enivre ce matin.   Elle se sent bien,  enveloppée  comme dans les bras d’un homme.    Depuis combien de temps n’est-ce plus arrivé ?  Trop longtemps.    Au-dehors la neige tombe ajoutant à ce sentiment de bien-être ouatiné.

Voilà,  c’est décidé,  elle va céder aux avances de Stéphane,  cet homme un peu plus jeune qu’elle qui lui fait si gentiment la cour depuis plusieurs mois et qui attend patiemment qu’elle cède,   car lui sait depuis le début qu’elle l’attend.   Il fallait un signal.    Est-ce lui qui a glissé ce parfum dans ses affaires ?

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Des bleus à l’autre

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Ce matin en se coiffant devant son miroir elle a remarqué des hématomes sur  ses avant- bras.   Elle s’est étonnée,  car elle ne se souvient pas s’être donné de coups.   Bah  quelle importance !  Elle a entrepris ses tâches quotidiennes,   rangé l’étage de sa maison et en particulier la chambre de sa fille.   C’est une petite chambre coquette,  décorée de meubles de pin patiné blanc rose,   un lit en fer forgé blanc garni d’une moustiquaire si romantique,   un joli bureau de travail avec un emplacement pour l’ordinateur,  des tiroirs et au-dessus de la commode un grand miroir où sa fille avait l’habitude de regarder ses longs cheveux lumineux qui ornaient son visage au regard ombré de cils noirs.

Elle soupire.   Cela fait déjà quelques années maintenant que sa fille adorée a quitté le cocon familial,  mais elle entretient toujours sa chambre avec amour,  arrosant les saintpaulias toujours en fleurs qui décorent les fenêtres.   Elle pourrait revenir,  tout est là qui l’attend.   Ce fut un déchirement quand elle a quitté la maison pour ce studio à Bruxelles où elle avait trouvé du travail après ses études.   La mère  savait que cela lui faisait mal et pourtant sa fille avait décidé de s’éloigner d’elle,  trop aimante, fusionnelle.    Il lui fallait couper le cordon pour déployer ses ailes.   Elle l’avait compris et s’était montrée plus mature que sa mère sur ce point.    C’est que cette dernière  l’avait toujours perçue comme fragile,   avec sa silhouette dégingandée,  sa santé fantasque et ses difficultés à s’affirmer  face aux autres.     

Tout avait si mal commencé.   Un risque d’accouchement prématuré,   un bébé  trop réactif qui ne s’adaptait ni aux gardiennes ni à la crèche,   qui était maigrichon à l’âge où tous les autres sont potelés…    Et puis l’école, ce drame,   ces hurlements quand elle l’avait laissée à l’institutrice.    Et  cette façon qu’elle avait de se coller à une condisciple bienveillante  cherchant sans doute protection et réassurance…    La mère voyait cela et souffrait en silence devant son impuissance à rendre sa fillette plus heureuse.   Alors elle lui confectionnait des gâteaux maison pour ses goûters auxquels elle touchait à peine,   des repas costauds,   des plats en sauce,  mais la gamine restait pâlotte   et  fluette.    Elle raffolait des livres et s’y enfermait pour de longues heures,  seule avec elle-même et ses personnages de papier.   Puis, à l’adolescence,  elle s’était ouverte,   elle s’était mise à  étudier avec plus d’appétit,   comme elle regardait maintenant la nourriture avec intérêt.   Elle restait filiforme pourtant.   A l’école,  on la surnommait « coton tige ».   Mais elle traçait sa route.   Elle s’était mise à fréquenter des garçons qui ne plaisaient pas à sa mère,   des garçons délurés et pas comme il faut,  pensait-elle.    Et puis un jour,  elle avait rencontré François et ne l’avait plus quitté.  Elle vivait avec lui aujourd’hui,   un gentil petit couple dans une gentille petite maison.    Elle appelait régulièrement sa mère,  tous les jours à vrai dire,   mais elle était adulte maintenant,   la mère pouvait respirer,   elle ne devait plus souffrir pour son enfant,   le cordon  était bien coupé,   la fusion terminée.  Elle pouvait vivre dans l’insouciance enfin.   Ce n’était pas trop tôt.    Ah un enfant,  on le porte bien plus longtemps que neuf mois !

Le téléphone sonne.   C’est sa fille,  son appel quotidien,   ses vitamines pour la journée.     Elle  dit à sa mère  qu’elle a mal partout à cause de son cours de karaté.    Du karaté ???   Oui elle s’est inscrite à un cours de karaté et a eu sa première leçon hier soir,  elle a les avant-bras  couverts de bleus… 

La mère regarde ses propres bleus.   La fusion est-elle vraiment  finie ?

Les voisins

 

 

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Lorsqu’elle est arrivée à ce gîte de vacances double,   l’autre partie était déjà occupée.   Elle entendait  ses voisins qui revenaient de la plage vers seize heures et s’activaient bruyamment.   Les enfants criaient et le père parlait trop fort.   Le soir les odeurs  de leur mangeaille envahissaient son espace et elle les détestait de troubler son repos  d’autant plus qu’ils allaient s’agiter encore jusqu’à passé vingt-deux heures.    Elle s’étonnait de voir de jeunes enfants à la plage en novembre alors qu’il y a école.   Ils s’exprimaient en allemand,   langue qu’elle ne maîtrisait pas.   Elle ne faisait que les entendre,  se repliant dans ses quartiers,   s’enfuyant la journée dans de longues promenades   Elle leur prêtait des visages grossiers,   de mauvaises manières,  elle les imaginait tout en négatif.

 

Un jour elle se décida à se pencher à la balustrade et les vit tous les quatre occupés à changer une roue de leur camionnette bigarrée.   Le père  était grand,  un peu blond et portait lunettes,   la femme et les fillettes étaient efflanquées,  emballées dans de grands pulls qui flottaient sur leurs jambes malingres.    Un chien qu’elle n’avait pas remarqué jusque là,  jouait avec les fillettes.

 

Elle se trouva rassérénée de les avoir vus.   Ils étaient sympathiques après tout.   Pourquoi voyait-elle toujours les gens en noir ?   C’était un de ses travers,  se dit-elle,   une des raisons de sa solitude.    Cette famille ne faisait pas de bruit excessif,  leur logement  était juste trop proche du sien.     Elle résolut de prendre les choses plus positivement,   de se sentir moins dérangée par eux,  elle essaya même d’établir la conversation avec la femme,  mais cette dernière répondit à peine à son salut.   Eh bien ils n’étaient pas liants voilà tout.   Ce n’était pas elle qui allait le leur reprocher.

On  était dans le sud de l’Espagne,   près de Tarifa,  paradis des surfeurs.   Ils  étaient adeptes de ce  sport.   Ils avaient peinturé    leur véhicule  de dessins de plages et de planches,  de requins et de pirates.  

Les journées s’écoulaient suivant le même rituel.   Ils partaient vers la plage le matin et rentraient en fin d’après-midi.   Mais ce soir-là  ils se faisaient attendre.   Elle profitait du calme inattendu, le sirotant avec un verre de vin blanc,  le soleil dorant  son visage,   la douceur de l’air caressant ses bras nus.  Enfin le soir tomba et ils n’étaient toujours pas là.   Elle rentra dans l’appartement et commença à se poser des questions.    Etaient-ils avec des amis ?   Ils semblaient solitaires pourtant.   Leur chien commença à hurler.     Elle entendait le cri dans la nuit et se faisait du souci pour l’animal.    Les heures passaient.    Finalement,   elle ramassa quelques restes, remplit  une gamelle d’eau  et alla les porter au chien.    Il dévora la nourriture et lapa l’eau.    Il se laissa caresser.      Elle regarda le jardinet.    Des  vêtements d’enfants séchaient à des fils.     Le chien,  les vêtements,  tout indiquait qu’ils devaient rentrer.    Elle laissa le chien qui finit par se taire et elle alla se coucher.

Sur le matin il recommença à hurler,   ce qui la réveilla.    Le soleil se levait à peine.    Elle vit que leur camionnette n’était pas là.    Ils n’étaient pas rentrés.  Elle angoissa craignant un accident.   C’est à ce moment qu’elle reconnut la propriétaire qui l’avait accueillie à son arrivée.   Elle était furieuse,   elle  étalait son courroux en espagnol,   langue qu’elle-même parlait peu.    Mais rapidement elle comprit.   La famille avait filé à l’anglaise,  abandonnant le chien et quelques nippes pour tromper son monde.

Elle était abasourdie.   Elle n’avait pas pensé à cela.   Elle s’était inquiétée pour eux,   pour les enfants,  avait craint un accident,  mais qu’ils aient monté une mise en scène pour voler leurs vacances ne lui  était pas venu à l’esprit.

Cela lui amena une réflexion.    Elle s’éloignait des gens parce qu’elle s’imaginait toujours des choses trop sombres sur eux,  pensait-elle.    Mais ici,   la vérité avait frappé plus fort que son imagination.

Elle ne laissa pas d’argent pour le chien à la propriétaire sachant d’avance qu’elle le prendrait pour elle.   Elle pensa bien à l’adopter,  mais il lui restait  trop peu de temps pour effectuer les formalités.   Elle termina ses vacances et  rejoignit sa petite vie  à l’abri du monde.    Avait-elle vraiment tort de penser négativement d’autrui ?

Un mariage à Venise (histoire entière)

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Il est très énervé.   Il ferme la porte de ses bureaux  avec  anxiété.   Ce soir il dîne avec le futur beau-père de son fils afin de discuter de la répartition des frais  du mariage à venir.

Il s’était tant réjoui lorsque son aîné lui avait annoncé qu’il avait demandé Aurore  en mariage et qu’elle avait dit oui.    Son fils avait fait cela dans les règles : il avait emmené Aurore dans un lieu mythique,   avait posé un genou au sol  et lui avait offert un diamant dont lui, son père,  préférait ne pas connaître le prix…

Ces fiançailles couronnaient sa  propre réussite, pensait-il alors.   Lui qui était né dans la pauvreté,   avait  bâti sa petite entreprise avec ténacité.   Il avait déjoué tous les obstacles  et  avait fini par trouver des  clients importants.   Il  avait pu élever ses quatre enfants  dans un grand confort et leur offrir les meilleures écoles.   Son fils aîné avait étudié dans une prestigieuse université étrangère  où il avait rencontré Aurore, une compatriote,   fille de parents très fortunés.   Quelle fierté avait été la sienne alors !   Lui, le petit rien du tout,   celui qui ne pouvait pas s’offrir de friandises à la récré,  avait réussi à caser son aîné auprès d’une héritière !  Son second étudiait  aussi dans un établissement renommé et il en serait de même pour ses deux cadettes.   Il se devait d’offrir aux autres ce qu’avait reçu  l’aîné.   Cela entamait ses finances,   mais comme ses enfants avaient eu le bon goût de naître chacun à plusieurs années d’intervalle,   les frais s’échelonnaient et il pouvait y faire face sans réduire le train de vie auquel ils étaient habitués.   Parfois,  lui qui était par nature  économe,  frémissait de les voir acheter des vêtements griffés qui lui semblaient hors de prix.   Mais si cela pouvait les rendre heureux…   et puis,   là où ils évoluaient, la marque au joueur de polo et ses semblables  étaient  de mise…

Sa joie de voir son fils se fiancer avec Aurore s’était pourtant rapidement teintée de scepticisme.   Cette dernière s’était révélée une jeune fille ravissante  certes,  mais affichant des allures de princesse égocentrique et dépensière.    Et lorsqu’il avait été invité chez ses parents,  il avait été ébloui du luxe de leur demeure,   mais gêné par leurs manières ostentatoires.   Ils l’abreuvaient des photos de leur dernier caprice : un yacht sur lequel ils iraient à Bora Bora.  Ils le faisaient construire et choisissaient avec soin les moindres  finitions.    Ils les lui montraient en photos et il trouvait cela aussi vulgaire que coûteux.    Ils faisaient aussi des cadeaux à son fils : un séjour de luxe  au bout du monde,  par exemple.   Et il s’était senti obligé de rendre la pareille en invitant Aurore pour des vacances d’été à sa mesure.    Il grimaçait dans sa barbe au souvenir de la facture.    Pour ne rien arranger,  ses affaires n’étaient plus ce qu’elles étaient.    Il avait connu des années dorées – époque où il avait décidé d’envoyer son aîné dans cette université renommée – mais aujourd’hui,   son esprit n’était plus aussi affûté et il se sentait dépassé par les progrès technologiques.   Il renâclait à vendre ses produits en ligne et perdait en conséquence  des parts de marché.   Heureusement,   durant ses glorieuses,   il avait mis beaucoup d’argent  de côté,  et cet argent lui permettrait de faire face à l’éducation de ses trois autres enfants et  assurerait sa retraite.   Enfin… peut-être…   Il n’était pas prêt  à investir ses économies dans du capital à risque,   et de ce fait,   avec les taux bas,  son épargne ne rapportait pas ce qu’il en avait escompté.

Une fois fiancés,  les jeunes gens avaient parlé mariage.   Un jour lui et sa femme avaient à nouveau étaient conviés chez  les parents d’Aurore  –  lui les invitait toujours au restaurant –  et ceux-ci leur avaient exposé leurs projets pour le mariage de leur fille unique.    Il était sorti de là cassé,   écroulé.     Ils n’élaboraient rien moins qu’un  « grand barnum »,  comme il se plut rapidement à dire.  Trois jours de festivités,   sept cents invités,  le  tout à Venise.    Se prenaient-ils pour Georges  Clooney?   Aurore poussait des cris de joie quand sa mère décrivait les fêtes à venir,   le bal costumé dans un immense palais vénitien loué pour l’occasion,   la cérémonie sur la lagune…    Son fils,  se taisait et ses yeux brillaient.    Lui n’avait rien dit non plus…   Il n’était pas de taille à s’opposer aux désirs de ces nantis.    Il n’avait pas osé dire non,  cela va être trop cher…

Mais la question le travaillait tant et si bien qu’il convia  le « beau-père » au  restaurant pour mettre la question sur le tapis.    Il  avait le sentiment d’avoir le choix entre la peste et le choléra.  Soit  il payait sa part et ses économies y passaient,   soit il les laissait prendre en charge la plus grande part et c’était sa dignité qui était piétinée.  Il redeviendrait le petit minable au pantalon rapiécé dans la cour de l’école…   Non,  ce n’était pas possible.    Il devait les arrêter tant qu’il en  était encore temps.   Il devait leur dire que les jeunes gens devaient se contenter d’un mariage plus normal,   très beau certes,   mais ici sur place,  pour ne pas avoir à payer le logement de plus de sept cents personnes  à Venise…     Pourrait-il forcer ces gens à renoncer  à  leurs envies,    pourrait-il priver Aurore de son mariage de star ?   Il craint que non hélas…

Il retourne le problème dans sa tête.   Il ne peut pas payer une somme aussi importante  sans nuire à l’avenir de ses cadets,   sans mettre sa retraite en péril.    Mais s’il ne paie pas,   il perdra sa fierté,   son estime de lui-même et il sait qu’il en a besoin  pour monter au créneau tous les jours,   que sans cette confiance en lui acquise par sa réussite,  il n’est plus rien.     Alors que va-t-il décider ???

 

 

 

 

Voilà,  tout est dit,  pense-t-il,  il a joué cartes sur table,   il a fixé son budget,   important certes mais dans les limites de ce qu’il peut offrir sans se mettre en danger. Il a été clair.   Il n’ira pas au-delà.   Il craignait leur réaction,  il en avait les mains moites,  le cœur qui battait  trop vite et trop fort.   Mais la future belle-famille a très bien réagi.   Ils ont dit qu’ils comprenaient,   ils lui ont assuré qu’il ne devait pas s’en faire.   Il en a conclu qu’ils allaient prendre l’essentiel des frais en charge… Il est rassuré.   Il a encore gagné !   Il se sent si heureux,   si fier de lui.    Son fils va  avoir un mariage hollywoodien,   lui sera à l’honneur,   il recevra les invités en grand seigneur,   en homme qui a réussi.    Il se voit déjà gorgé de champagne, déguisé en noble vénitien, invitant la belle-mère à danser, dans un palais romantique près du pont des Soupirs au son  d’un orchestre baroque.   Ah il n’appelle plus cela « le grand barnum »  maintenant qu’il sait qu’il en tirera la gloire sans pour autant en assumer  les frais.    Il sait par son fils que la fortune de la belle-famille est colossale et  ce sont eux qui veulent  ce déploiement de luxe.    N’est-il pas normal que ce soit eux qui paient ?    Lui se serait contenté d’un mariage en Belgique,  comme tout le monde…     Mais tout le monde n’envoie pas son fils étudier la finance à Stanford…  Tout le monde n’a pas un  fils, si beau,  si brillant.  Ne mérite-t-il pas un tel mariage ?   Après tout,   ce qui arrive est dans l’ordre des choses.

Il se sent léger et plein d’enthousiasme.   Il en parle à ses amis et lit l’envie dans leurs yeux. Généreux,   Il les réconforte en les invitant pour la grande fête,  tous frais payés bien entendu.   Il a presque retrouvé l’allant de sa jeunesse.   Ses affaires s’en ressentent et son chiffre d’affaires est à la hausse.   Dans la foulée,  il s’offre une Rolex.    C’est qu’il se sent de plus en plus important,  il gonfle comme une outre !

Quand a lieu le mariage déjà ?  Dans un an tout juste.    Tiens ne faudrait-il par réserver les lieux ?  Il lui semble que rien ne se prépare.    Son fils a le même sentiment.     Il avoue à son père qu’il a dû batailler avec ses beaux-parents pour fixer la date car eux reportaient sine die…    Décidément,  ces riches  n’ont pas les pieds sur terre,   ils ne connaissent pas les contraintes de la réalité.    Heureusement que son fils est là pour les leur rappeler…

Voici qu’il  rentre justement.   Il paraît très énervé.    Une contrariété dans la banque où il travaille ?

Non ce n’est pas cela.   Voilà, dit-il, que les beaux-parents ergotent sur le coût du mariage.   Il croit rêver.   Ils dépensent sans compter pour le moindre de leur caprice,   Aurore ne porte que des vêtements de couturier et voilà qu’ils deviennent pingres  pour son mariage !    Père et fils n’y comprennent plus rien.   Bon,  ce n’est qu’une lubie.   Cela va leur passer.

D’ailleurs ce dimanche on célèbre les fiançailles et ce n’est pas le moment de gâcher la fête en créant des conflits.   Le temps est au beau en ce mois de juin et la grande maison des beaux-parents est décorée de centaines de fleurs,   le parc  s’orne de guirlandes multicolores et les serveurs circulent entre les tables.    L’ambiance est au plus haut grâce aux nombreux amis d’Aurore et de son fils revenus des quatre coins du monde pour l’occasion.    Seule ombre au tableau,   la présence de son neveu,  un chômeur,  un bon à rien qui le dérange d’autant plus qu’il lui rappelle d’où il vient.    Il l’évite avec soin.

La  semaine qui suit,  il plane.   Comme il se sentait à son aise dans tout ce luxe,   surtout que la belle-famille avait  proclamé qu’elle prendrait tous les frais  en charge.    Mais une grosse contrariété survient.    Un client important lui fait savoir qu’il rompt ses contrats.   Quelle poisse !   Il  est à terre,   il n’en faudrait pas plus aujourd’hui.   Soudain son gsm envoie une petite sonnerie,  celle qui annonce l’arrivée d’un sms.     Il regarde.    C’est la belle-mère.    Elle a envoyé en quelques lignes le décompte des fiançailles.   C’est énorme.   Et elle lui demande de régler la moitié…

 

Il s’est ressaisi et a répondu aimablement mais fermement qu’il était d’accord de payer la moitié des frais des fiançailles,  mais qu’au total,  il ne dépasserait pas le montant qu’il leur avait indiqué.     Et  voilà.   Il était à nouveau fier de la façon dont il gérait les choses.

Mais sa tranquillité ne dura pas très longtemps.   La belle-famille souhaitait les choses les plus extravagantes,  les plus grandioses d’un côté…  et de l’autre  pinaillait sur le coût.     Ils décidaient un jour que le mariage aurait lieu à Venise,  et quelques jours plus tard ils penchaient pour Florence.    Ils avaient trouvé un organisateur de mariage italien dont ils disaient des merveilles et que lui voyait comme un rapace,  mais quand il voulait leur faire une suggestion,  elle était balayée d’un revers de la main.    Il décida donc de les laisser faire à leur guise puisqu’on n’écoutait pas ses conseils pleins de bon sens et qu’il s’en tiendrait à son budget.

 

Un jour son fils rentra très en colère.    Il s’était querellé avec Aurore.    Il lui avait fait part d’une remarque de son père et elle lui avait  vertement répondu : « De toutes façons tes parents ne veulent pas s’occuper du mariage,  ils en laissent toute la charge aux miens ! ».      Son fils, qui lui était très attaché,   n’avait pas supporté d’entendre ainsi  dénigrer son père d’une manière totalement injuste puisque chaque fois qu’il avait osé une suggestion,   il s’était fait clouer le bec sèchement, avec mépris même.   Et c’est ainsi que la question du mariage devint une pomme de discorde entre les tourtereaux…

Lui s’était totalement retiré de l’organisation,  mais il était tenu  au courant par son fils  et il rageait des dépenses exorbitantes que la belle-famille  voulait engager : un orchestre parisien pour jouer à Venise (serait-ce Venise ou Florence finalement ?).    N’y avait-il pas de musiciens sur place ???    Et tout était à l’avenant.   Il se dit que moins il y pensait,   mieux il se portait.    Mais revenait régulièrement maintenant le reproche qu’il ne s’impliquait pas.    Et son fils se mit lui aussi à chanter ce refrain.     Il se replia dans sa coquille et n’écouta plus rien,  avec la devise,  « bien faire et laisser dire »,  sauf que s’il ne disait rien, il ne faisait rien non plus.     Et les choses semblèrent se calmer.    Il avait craint que rien ne soit prêt pour la date prévue qui approchait,  mais tout se mettait gentiment en place.    Il voyait de moins en moins son fils qui avait emménagé avec Aurore dans un immense appartement que son beau-père  avait mis sans frais à leur disposition.      Le mariage était devenu un sujet tabou dont on ne lui parlait plus.

Il avait toujours eu une relation forte avec son aîné,  mais là,  il lui semblait perdre de plus en plus le contact au profit de la belle-famille.   Ainsi, il apprit qu’il avait quitté son travail à la banque pour s’impliquer dans leurs juteuses affaires.    Il ne dit rien.   Qu’aurait-il pu dire ?    Et l’on arriva au jour du mariage.   Tout avait été choisi par les beaux-parents et les jeunes gens et il se contenta d’observer les directives.   Son fils lui siffla qu’il n’  avait droit qu’à un petit nombre d’invités vu son budget restreint,  et il s’inclina. 

 

 

 

Ainsi eut lieu la fête.     Lui qui s’était vu parader en grand seigneur fut largement mis à l’écart,  assis à une table dans un coin pour le repas principal, il s’aperçut que le plan de table avait prévu à son côté son neveu chômeur,  ce qui l’agaça fortement.     Les beaux-parents quant à eux    étaient au centre de l’attention,  ils menaient l’ambiance et étaient entourés de plusieurs centaines d’invités qui tous les honoraient.   Les musiciens de Paris qu’ils avaient choisis jouèrent des airs qui leur étaient familiers.   Ils   étaient les rois de la fête.    Ce furent eux qui firent les discours,   largement applaudis,  des amis d’Aurore s’exprimèrent aussi.     Et quand vint le moment du bal,  à sa plus grande surprise,   à sa plus grande humiliation,   l’organisateur italien se dirigea vers lui et ses invités les priant de s’en aller,   que le bal se ferait entre « intimes ».    Ne voulant pas de scandale,  il obéit et regagna son hôtel et le lendemain la Belgique.      Les jeunes époux    étaient partis pour un voyage de noces qui parcourrait tous les grands lieux de la jet set.    Lui retrouva ses bureaux,  le cœur gros,   il avait le sentiment que tout ce qu’il avait fait pour s’élever socialement s’était retourné contre lui,   qu’on lui avait volé son fils,  son diamant,  celui pour lequel il avait tant travaillé.   C’étaient d’autres plus forts que lui qui s’en étaient emparés.    Il reçut la facture du mariage qui s’élevait strictement à ce qu’il avait accepté de payer.     Et une question lui vint.    Et si tout cela n’avait été que ruse pour lui voler son fils ?   Les beaux-parents n’avaient pas de successeur valable pour leurs affaires et ils se faisaient vieux.   Aurore était la prunelle de leurs yeux et ils ne voulaient pas la partager  ni leurs futurs petits-enfants avec une belle-famille encombrante.    Alors, on l’avait rayé de leur existence,  dépouillé de ce qu’il avait de plus cher et il ne lui restait qu’à sécher ses larmes,  continuer son dur labeur et espérer que son fils retrouverait un jour son bon sens et se montrerait moins ingrat,  mais il le savait vaniteux et en son for intérieur il devait reconnaître qu’il avait contribué à cette vanité.    Aussi avait-il peu d’espoir.    Il se concentra sur ses autres enfants et les redirigea vers des écoles plus modestes et des amis  de leur milieu.   

 

 

 

  

Des fleurs et des oiseaux aux fenêtres…

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Elle avait rêvé de lui cette nuit-là.   Il lui  écrivait une lettre manuscrite.   Elle l’ouvrait et elle découvrait un dessin coloré.    Des maisons s’alignaient,  jolies,  comme des mois de fin d’été.   Sur la première il  n’y avait que grisaille malgré une devanture proprette,  ensuite,  la couleur revenait petit à petit,  les fenêtres s’ouvraient et enfin, sur la dernière maison de l’alignement,  des fleurs et des oiseaux volaient jusqu’aux fenêtres qui s’enjolivaient de joyeuses couleurs,  le soleil brillait,  on aurait dit une peinture de Zoé Valy.

Elle comprit alors qu’elle avait eu raison de renouer avec son amant,  que la joie  était revenue  ainsi à son cœur et au sien.    Dépourvu de rancœur qu’elle ait rompu brutalement trois mois auparavant,  il n’était que trop heureux de la voir réapparaître dans le carrosse branlant de son mariage,  elle,  sa fée magique sans qui son couple n’aurait été  que citrouille infâme.

 

Certes toutes les raisons pour lesquelles elle avait rompu demeuraient,   mais elle les voyait autrement et se disait que dans son propre mariage,  il arrondissait bien des angles,   lui le petit Juif au cheveu crépu,   aux joues engoncées dans son costume de notable,   la femme officielle se pendant à son bras sur les photos publiques alors qu’elle qui éclairait sa vie n’avait droit qu’à la part de l’ombre.

Encore un de ces hasards bon teint qui font qu’un juif mi ashkénaze mi sépharade dont les grands-parents furent gazés à Auschwitz  rencontre une belge pure souche  et qu’ils deviennent amants dans une joie jamais assouvie au point qu’un jour, au moins pour elle,  elle en devint frustration.

Toujours l’attendre,  toujours se contenter de ce que sa femme légitime laissait de côté…   son mari, elle l’oubliait,  pourtant il était toujours gentil près d’elle,  avec bien sûr les défauts de quelqu’un qui est là tous les jours.   C’est que le quotidien n’est pas facile à vivre et qu’il entraîne tant d’agaceries …   Alors on s’évade,   le temps de quelques mails échangés sur Facebook,  le temps d’une après-midi à l’hôtel et,  suprême audace, d un weekend volé à la vie,  où on tremble que le ou la légitime ait vent de l’affaire.     Ah si seulement on s’était connus dans une autre vie…

 

Alors elle en a eu assez de ces frustrations accumulées,  du temps passé à l’attendre,  elle a oublié que ce temps était du bonheur.    Elle s’est dit : « J’aimerais plus mon mari si je n’avais pas d’amant », et elle a rompu,   lui disant que c’était trop frustrant,  qu’il lui en demandait trop.   Et lui il l’a crue,   il s’est flagellé,  en brave petit Juif qu’il  était.   Et il a pleuré dans son oreiller,  ne laissant rien voir à ses proches dont il a en charge le bonheur.   On est un homme de devoir ou on ne l’est pas.

 

Elle, elle s’est crue libérée,  et puis au fil des jours,  il s’est mis à lui manquer.   Son bonheur était perdu,  elle ne pouvait pas revenir sur sa décision,  il allait lui dire : « Mais sais-tu ce que tu veux à la fin ?  Je ne suis pas un jouet qu’on prend et qu’on rejette ! »  Alors elle n’osait pas lui réécrire,  jusqu’à ce jour où poussée par je ne sais quelle audace elle a renvoyé un mail,  comme ils le faisaient tous les jours « avant »,  et il a répondu,  et il  a  été heureux,  et il le lui a dit.   Alors leurs messages ont repris.   Il a juste dit : « J’ai si peur que tu ne disparaisses à nouveau… ».    Et alors elle a pleuré,  elle a pensé,   j’ai eu si peur de t’avoir perdu par ma sottise.   Mais non,  il est là,  si doux,  si gentil,   si prêt à l’accueillir comme le père l’enfant prodigue.     Les oiseaux et les fleurs volent à leurs fenêtres.   On est en octobre,  mais pour eux le printemps est revenu.

Vertueuse randonnée

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La quarantaine allègre, Nina pratique tous les dimanches la randonnée pédestre en compagnie de son mari et d’un groupe d’amis.   Ils parcourent une vingtaine de kilomètres en forêt d’Ardennes dans des endroits peu fréquentés,  car ils détestent la foule.   Parmi leurs amis il y a ce couple italien qui travaille auprès des  communautés européennes.   Lui,  la soixantaine,  est un bel homme élégant et raffiné.   Il possède une culture étendue et parle de nombreuses langues,  dont le russe et le chinois.   Il pratique un français parfait,  une chance pour Nina qui ne connaît que quelques mots d’italien.   Il est froid et autoritaire tout en aimant les plaisirs : manger,  déguster une bière,  rire en compagnie de ses amis.  Sa femme, traductrice,  vit dans son ombre, mais  lui est indispensable.  Ces randonnées éreintent  Nina.  Quel plaisir pourtant d’aller au bout de son corps !

Ce dimanche-là,  le parcours était particulièrement difficile.  Ils ont trouvé à l’arrivée  un petit café comme ils les aiment et dégustent une bière locale.   Le soleil a chauffé toute la journée augmentant encore la densité de l’effort.   Nina est dans un état second, le corps baigné de fatigue,  les membres dissouts.   La bière vient  augmenter cet état particulier.   Elle devient complètement ouverte et disponible,  son corps appelle le plaisir de toute sa peau.   Autour d’elle,  les rires fusent,  cela discute et plaisante tandis qu’elle est dans sa transe,   les lèvres gonflées de sensualité,   les seins pointés sous son tee-shirt,  les paupières mi-closes…   Personne ne semble  remarquer cet état d’appétence,  ce besoin  de son corps d’exulter, libéré de toute barrière par l’effort.    Mais l’homme savant,  regarde cette  femme de quarante ans,  si belle,  comme un fruit qui s’offre et qu’il  a soudain envie de cueillir.     Elle a la tête qui lui tourne dans cette pièce close alors qu’elle a passé la journée au grand air à respirer profondément.   Elle se lève et sort.    Dehors il n’y a personne,   quand soudain un homme s’approche,   c’est lui,  l’italien aux yeux verts, au visage si sévère qui soudain lui dit dans un regard qu’il a tout compris.   Il l’emmène dans une grange et l’invite à s’étendre,  ce qu’elle fait avec volupté.   Alors d’une bouche exceptionnellement savante, il se met à parcourir son visage comme s’il récoltait le sel de sa peau,   chaque parcelle de chair reçoit  sa caresse,   ses mains sont magiques sur son corps jusqu’à l’exultation finale…

Elle se réveille un peu plus tard.   Il a disparu.   Elle remet ses vêtements et rejoint le groupe.   Il a toujours cet air entendu,  que personne ne remarque,  ce regard complice quand il la contemple.

Nul ne dit rien …

Au moment de se quitter,  il lui fait la bise discrètement,  mais elle retrouve les lèvres savantes, qui l’érigent en elle-même.    Chacun d’eux retourne vers sa vie.  Elle est dans la voiture,  voguant sur le chaos de la route, ballottée par son désir assouvi.  Son mari lui parle de tout et de rien,  elle ne répond pas,  elle est tout  alanguissement et une question la taraude gentiment,   a-t-elle rêvé ou cela s’est-il réellement passé ? 

Emprise

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Elle contemple son ordinateur.   La boîte de réception de sa messagerie est vide.  Mais elle n’est pas triste.  Cette relation n’avait que trop duré.   Elle se demande aujourd’hui comment ce fut possible.

 

Elle l’avait rencontré sur un forum de discussion et ils s’étaient rapidement entendus sur des questions sensibles,  celles où le moindre désaccord entraîne souvent les gros mots tandis que la connivence d’idées suscite joie et proximité.   C’était ce qui s’était passé entre eux.   Ils avaient rapidement échangé leurs adresses mail et avaient commencé une relation privée qui vira rapidement au tendre.   Il était doux et plein de tact,  si bien qu’il obtint rapidement d’elle ce que fondamentalement elle ne voulait pas : un rendez-vous en-dehors d’internet.  Il savait y faire et elle céda.   Ils se retrouvèrent dans une brasserie et elle découvrit cet homme un peu plus jeune qu’elle.   Il  approchait la cinquantaine et son visage disgracieux  la rebuta.  Mais il était attentionné,  gentil,  il avait un regard sensible et elle se sentit bien.   Elle n’était pas amoureuse cependant,  elle ne voulait pas le retrouver dans une chambre d’hôtel.

 Il s’était mis à l’affût et la guettait patiemment, l’appâtant avec des compliments bien tournés,  restaurant patiemment la piètre image qu’elle avait d’elle-même.   Il n’avait pas de doute,  il savait qu’elle viendrait se blottir dans ses bras.   Et c’est ce qui arriva.   Une fois son plaisir pris,  il commença à formuler des exigences. Ô non pas comme des ordres,  mais par des suggestions ingénieuses.   C’était si joli la lingerie noire,  cela lui irait si bien…  Et si elle  avait quelques kilos en moins,   elle serait encore plus belle…  Il avait toujours rêvé d’un pétale de rose,  mais les femmes de sa vie le lui avaient refusé,  elle serait si merveilleuse si…

Elle sortait de leurs rendez-vous effondrée,  consciente de ne pas s’être respectée,  juste pour complaire à cet homme.   Elle se consolait avec une bouteille de vin.    Combien de fois écrivit-elle un texte de rupture sans l’envoyer ?  A chaque fois son premier mail du matin la cueillait au réveil et la replaçait sous sa tyrannie enveloppante. Elle  n’était pas dupe qu’il la bonimentait.   Mais c’était si agréable…  Elle était si heureuse de le satisfaire,   comme le chien son maître.  Elle faisait des dépenses exagérées pour être belle pour lui,  pour se sentir exister dans les yeux d’un homme,   mais l’avait-il à peine vue et complimentée qu’il s’employait déjà à la dévêtir.    Elle buvait en journée pour se montrer toujours chaleureuse et sensuelle lorsqu’il lui écrivait.   Elle était l’esclave de son ordinateur qui lui délivrait ses messages.

Lui ronronnait dans cette relation dont il se plaisait à dire qu’elle était la plus belle de celles qu’il avait connues.    Il dénigrait ses précédentes partenaires,   trop soucieuses d’elles-mêmes,   trop égoïstes, trop exigeantes, de même que sa femme,   tandis qu’elle, lui disait-il,  était toujours d’humeur égale,  ne lui faisait jamais de reproche et lui permettait d’assouvir ses fantasmes les plus osés sans jamais rechigner.    Il s’installait dans le confort,  dans le bien-être.   Il rayonnait.   Il se voyait finir ses jours dans cet oasis de quiétude qu’elle lui offrait dès qu’il en avait envie. 

Un jour elle décida d’arrêter l’alcool,  consciente qu’elle prenait une pente glissante.  Elle pensa naïvement que la qualité de ses mails s’en ressentirait,  qu’il percevrait la différence.   Mais il ne perçut rien.   Il regretta bien qu’elle soit moins érotique dans ses  écrits,  mais sans plus.   Ce fut cependant le début de la fin.  Cette fois-là,  il l’emmena au restaurant,  un restaurant  où on ne le connaissait pas.   Il avait réservé une table agréable.   Il se comporta de façon tellement capricieuse avec le maître d’hôtel en réclamant un vin particulier que finalement il renvoya sans même le goûter,   un dessert qui n’était pas sur la carte et dont il laissa la plus grande partie,  qu’elle le vit enfin à nu.   Il offrit un coquet  pourboire comme si cela excusait tout. Elle en fut dégoûtée mais n’en montra rien.   Lui, tant qu’à faire,  lui suggéra une petite intervention de chirurgie esthétique afin qu’elle soit « enfin parfaite ».

Quelques jours plus tard ils avaient rendez-vous à l’hôtel.   Elle avait l’intention de lui dire en face qu’elle avait décidé de rompre.   Mais soudain elle comprit qu’elle ne pourrait pas,  que son emprise sur elle n’avait pas de limite.  Alors tôt le matin,  avant qu’il n’ait envoyé un mail qui l’envoûterait,  elle posta son message de rupture.

La réponse ne se fit pas attendre : il était « soufflé,  abasourdi,  il ne s’y attendait pas du tout… ».   Mais elle ne réagit pas. Elle ne remit pas le doigt dans l’engrenage.  Le silence s’installa.

Elle avait eu peur de regretter sa décision,  mais au fur et à mesure que les heures et puis les jours passèrent,  elle ressentit une libération,   comme si les barreaux de sa cage avaient disparu.   Elle se sentit vivre  comme elle ne l’avait plus  ressenti  depuis longtemps.  Son humeur entra dans une longue période de beau fixe.

Jeunesse assassine

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Elle a trente-cinq  ans,  il a dépassé la soixantaine.   La vie a délavé son regard,  le rendant   brillant dans le filet serré de ses rides.   Elle affiche des allures détachées, arrivant  toujours un peu en retard,  comme il convient,  promenant son long corps fluide dans des pantalons trop larges qui la font paraître plus maigre qu’elle n’est.   Célibataire en alternance,   elle entraîne dans son sillage un joli garçon pour quelques mois, puis retrouve sa solitude sous un bronzage permanent qui sied à ses pulls aux couleurs douces,  à ses yeux bleus.

Ils se sont rencontrés par un de ces hasards de la vie qui provoquent les situations les plus improbables.  Il  parlait, une coupe de champagne à la main sans même l’avoir remarquée,  qui écoutait respectueusement la conversation des plus âgés.   Et puis,  elle l’a salué en lui tendant la main.  Et il a été ébloui par cette blondeur,  cette lumière qu’elle dégageait. C’était comme si la jeunesse  avait surgi devant lui dans toute son incandescence.  Il  s’est incliné profondément devant elle, prenant sa main et la portant à ses lèvres.   Elle l’a regardé surprise,  un peu mal à l’aise.  Il s’est senti ridicule et ému tout à la fois.

 Ils furent amenés à se revoir.   Mais il la reconnaissait maintenant.   Il éprouvait un sentiment étrange,  une attirance sereine,  un plaisir tranquille qui n’attendait rien sinon  de s’amuser de ses paroles souvent creuses,  de sourire devant sa serviabilité désarmante et ses bonnes manières qu’on ne prendrait jamais en défaut.   Quelques années plus tôt,   peut-être y aurait-il eu encore cet  élan du corps, ce brasero du désir qui tourmente la chair et l’esprit.   Mais aujourd’hui,  tout cela est fini.   Et cela lui convient bien.

Ce n’est pas qu’il soit désincarné.   Il habite son corps,  accueillant le soleil sur sa peau,  le parfum  des arbres,  les chants d’oiseaux au printemps et le silence de la mer. Il aime le goût du sel sur ses lèvres lorsqu’il grimpe dans les sentiers. Le cycle de sa vie est entré dans son dernier quart.  Il a accompli ses devoirs : se marier,  engendrer des enfants,  les  élever et les rendre indépendants.   Maintenant,  il peut enfin vivre pour lui.  Il ne se laissera plus dévorer par une passion.   Il n’est pas un acteur qui s’offre une jeunesse en guise de canne pour ses vieux jours.

Et pourtant…

Cet après-midi là,  ils étaient assis l’un en face de l’autre.   Elle s’enflammait sur une question de politique,  tandis que lui-même avouait sa passion pour l’aquarelle à sa voisine, faisant mention  de la prochaine exposition de ses peintures.   Et soudain,  elle s’intéressa à lui, à son activité de peintre.   A sa plus grande surprise,  il se sentit exister pour elle. Ce n’était plus seulement que bonnes manières et civilités.   Elle nota le lieu et les dates de l’exposition.   Dans son regard apparaissait autre chose que cette indifférence polie,   une lumière s’y était dressée qu’il n’y  avait jamais vu.   Alors il comprit que cet océan tranquille de ses sentiments  était resté étale parce qu’il avait cru qu’il ne pourrait jamais éveiller de l’intérêt dans les yeux d’une jeune femme. Il  rentra perplexe chez lui.   Le lendemain, il  trouva un texto.  Pure formule de politesse.  Il fut dépité.  Comme convenu cependant,  il lui envoya une invitation pour le vernissage.

Cela se passait dans la galerie d’une amie qui exposait ses propres toiles,  des huiles ambrées très différentes de ses aquarelles transparentes.   Il y avait foule,   des garçons servaient des petits fours et du champagne.   Il portait un smoking noir et un nœud papillon.    Très pris,  il n’avait pas le temps de la guetter.   De toute façon,  si elle arrivait ce serait tard.  La tête lui tournait un peu lorsqu’il crut l’apercevoir.  Elle était seule et il ne put s’empêcher de s’en réjouir.  Quel gamin il faisait !

Très consciencieuse,  elle avait pris un catalogue et examinait chaque aquarelle avec soin.   Il se dit qu’elle préparait quelque chose à dire et sourit en son for intérieur.  Enfin,  elle s’approcha de lui.   Il joua la surprise.  Elle lui posa des questions sur la technique qui montraient qu’elle n’y connaissait rien,  mais qu’elle s’intéressait à ce qu’il faisait de sa vie,  elle qui ne faisait rien de la sienne.    « Jet setteuse »,  elle passait son existence en vanités,   ce qui suscitait encore plus son attendrissement.   Il devinait chez elle un fond de mélancolie,  un sentiment du non-sens de la vie qui l’émouvait et en même temps  une fascination pour ceux qui avaient un but,  qui laisseraient une trace de leur passage ici-bas.  Il répondit à chacune de ses questions avec grand sérieux,  puis il s’occupa d’autres visiteurs et ne la revit pas.   Le lendemain, il reçut un texto très formel où elle le remerciait pour la soirée et le félicitait pour la qualité de son travail.   A nouveau il était dépité.

Il  savait maintenant que les choses n’iraient pas autrement que de mondanités en formules toutes faites. Cela faisait un certain temps qu’il l’observait sans la comprendre,  mais aujourd’hui tout était clair.   Il n’avait certes pas rêvé d’une romance,  mais d’une relation plus vraie que la lisse apparence des bienséances.  Mais qu’offrait-elle d’autre à ses compagnons de quelques mois sinon de la suivre dans ses errances entre Gstaad  l’hiver et Saint-Tropez l’été  avant de les laisser choir ? Il réalisait qu’elle était incapable de sortir de son carcan tel l’escargot de sa coquille.   L’émoi avait été de courte durée.   Il retomba en sérénité.   La vieillesse pouvait commencer.

 

 

 

 

 

L’enseignant

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Alain est un homme intelligent et cultivé.   Né dans le milieu ouvrier,  il a étudié les mathématiques parce qu’il avait le don et que le métier d’enseignant lui semblait alors le sommet de la réussite.    Après trente ans de carrière,  il a conscience qu’il est resté de condition modeste,  qu’il aurait pu  entreprendre des études plus ambitieuses et surtout offrir une meilleure vie aux siens.   Il s’est marié avec Jacqueline,  qui dès qu’elle a eu la bague au doigt,  s’est empressée d’arrêter son ingrat travail de secrétaire.   Aujourd’hui, elle traîne désabusée dans la maison,  s’occupant d’un minimum de ménage et passant son temps à râler.   Au lit c’est le calme plat.   Il y  a longtemps qu’ils vivent comme frère et sœur.   Son bonheur,  c’est Claire,  la fille qu’il a eue avec Jacqueline,  une jolie blondinette qu’il a encouragée à entreprendre des études de médecine.  S’il n’a pas eu d’ambition pour lui,  sa fille, elle, ne connaîtra pas son destin médiocre.

Un jour,  en revenant  du kot de Claire,  un malheur lui arriva.  Sa petite voiture  fut percutée par un camion et on le retrouva dans le coma.   Il fut transféré dans un hôpital universitaire.   Jacqueline lui rendit visite au début,  mais rapidement elle le laissa seul.   De toute façon,  il ne réagissait pas.   Alors à quoi bon ?  Claire passait quand elle le pouvait,  mais ses études lui prenaient tant de temps  qu’elle non plus n’était pas très présente.

Un soir il se sentait si seul,  si abandonné sur son lit d’hôpital,  que des larmes coulèrent de ses yeux clos.    Soudain,  il perçut une présence.   Une main de femme essuyait ses larmes.  Il se sentit tellement reconnaissant vis-à-vis de cette main attentive,  qu’il en entrouvrit les yeux.  Il aperçut alors une silhouette en blouse blanche assise à son chevet.  Son physique lui parut ingrat,  mais seul son geste rempli d’amour  lui importa.

Les jours passèrent et chaque soir cette femme venait s’asseoir un moment auprès de lui et caressait son visage et son corps,  toujours plus longuement et plus intimement.   Empli d’un nouvel espoir,  il décida qu’il était temps de revenir à la vie.

C’est alors que défilèrent les infirmières,  les stagiaires et finalement eut lieu le grand événement du jour,  la tournée du chef de service et de son troupeau.  Ce chef était une femme et il reconnut  celle qui avait séché ses larmes.   Elle parlait d’un ton sévère à ses ouailles et il se sentit tout petit et craintif face à cette tête aux cheveux frisottants, au nez trop long surmonté de lunettes fines,  garnie d’un double menton. Le Docteur Anne Bror avait la cinquantaine et dirigeait le service d’une main de fer. Sa démarche était masculine,  elle ne portait que des pantalons sur son corps resté fin quoique ventru.   Il remarqua une alliance à son doigt.    Le soir quand tout dormit à nouveau,  il sentit qu’on se glissait dans sa chambre.   Anne Bror,  s’approcha de lui et, tétanisé,  il reçut son baiser gourmand.   Elle n’en resta pas là et bientôt ils devinrent amants.

Sa récupération fut étonnamment rapide.   Sa femme et sa fille lui trouvèrent bonne mine et  il put rentrer chez lui.   Anne Bror le contacta et lui proposa un rendez-vous dans un hôtel.   Il  s’y rendit et toujours aussi impressionné par le statut de cette femme,   il la prit avec énormément de soin et lui procura un plaisir intense.   Elle jouissait fort et bien,  et cela le gratifia,  car Jacqueline lui disait qu’il était mauvais amant,  ce qui sabotait sa confiance en lui.  Anne le trouva beau, ce qu’aucune femme ne lui avait dit auparavant.   Elle lui disait aimer sa finesse d’esprit,  la justesse de ses analyses,  ses qualités d’observateur qu’elle  découvrait  chaque jour plus amplement.  Anne était mariée, mais son appétit était tel qu’elle souhaitait pimenter son ordinaire,  goûter au frisson de l’interdit. Elle ne voulait en aucun cas se séparer de son mari.   Elle le dit clairement à Alain.  Son mari  était le père de sa fille, Daphné,  la prunelle de ses yeux.    Cette dernière adorait son père,  si drôle, si séducteur.   Anne n’avait pas beaucoup de temps pour s’échapper de son travail et rejoindre Alain à l’hôtel,  alors  elle décida qu’ils échangeraient par mail. Ainsi,  en plus d’être son amant,  il devint son confident et son conseiller.    Il illuminait sa vie,  disait-elle, et lui était  heureux d’obtenir un peu de reconnaissance qui venait d’une femme qu’il admirait et qui lui paraissait un exemple de réussite  et d’excellence.   Les années passaient.   Les confidences étaient quotidiennes et  quasi à sens unique.   Si Anne lui parlait régulièrement de Daphné,  de ses patients,  et qu’il l’écoutait attentivement et la conseillait au mieux,  elle s’intéressait peu à sa fille Claire et à son métier d’enseignant.   Au début,  elle avait été effrayée d’apprendre que Claire fréquentait la même faculté de médecine que Daphné,  elle avait eu peur qu’elles ne se rencontrent et deviennent amies.   Mais il la rassura en faisant remarquer que sa fille était la cadette de Daphné de plusieurs années et que ce serait vraiment un manque de chance si elles se liaient.   Elles ne fréquentaient d’ailleurs pas les mêmes cercles.  Si Daphné partageait avec quelques amies aisées une colocation de luxe et passait ses soirées dans des clubs branchés,  Claire bossait dur dans une chambre mal chauffée.

Anne disait tout à Alain,  ayant acquis une confiance totale en lui.   Elle savait qu’il conserverait ses secrets et que  dans sa situation,  c’était plus sage de s’ouvrir à un modeste inconnu qu’à un psychiatre professionnel qui ne garderait peut-être pas tout pour lui,  car il y a peu de discrétion entre membres de la faculté.   C’est ainsi qu’il apprit  que Daphné,  arrivée en dernière année,  se trouvait dans l’incapacité d’écrire son mémoire de fin d’études.   Dissipée et fêtarde,  à l’image de son père,  elle n’avait pas travaillé suffisamment pendant son année.   Mais sa mère ne s’arrêta pas à ce petit obstacle,  elle trouva un « nègre » qui, pour une coquette somme d’argent, fit le travail de Daphné et elle décrocha ainsi son diplôme…    Dans la foulée,   alors qu’elle n’avait pourtant pas les grades nécessaires,  elle obtint par les relations d’Anne,  un poste d’assistante dans une clinique renommée.   Tout lui réussissait alors qu’elle avait peu de mérite.   Mais Alain ne bronchait pas.   Il partageait innocemment la joie  d’Anne face au succès de Daphné.  Que lui importaient les tricheries et les passe-droits puisque Claire réussissait sans cela.   Et n’était-elle pas aussi heureuse que Daphné même si elle ne partait pas en croisière aux Caraïbes pour ses vacances  d’été ?  Claire avait ses rêves et ils lui suffisaient.  De même le luxe de la vie d’Anne ne le blessait pas.   Il avait toujours vécu modestement et à son âge, il n’ambitionnait rien de plus pour lui.  L’envie lui  était chose inconnue.

Puis ce fut au tour de Claire d’être diplômée.  Accompagné de Jacqueline,  il se rendit à la proclamation.   Claire était superbe dans sa toge noire et rouge.  Elle irradiait de bonheur.   A sa plus grande émotion,  elle reçut plusieurs prix : meilleur mémoire,  meilleur stage… Ils firent des photos et s’offrirent un bon restaurant.  Il se dépêcha d’écrire sa fierté à Anne.   Et il tomba des nues…  Au lieu de se réjouir du succès de Claire,  comme il s’était réjoui de celui de Daphné,  elle se montra cassante et dévalorisante : ces prix ne signifiaient rien,   ce n’était que miroirs aux alouettes,  que Claire ne prétende pas obtenir un assistanat en vue grâce à cela…

Il fut très chagriné,  mais n’en laissa rien voir.   Il encouragea Claire à postuler dans cet hôpital prestigieux dont le nom lui faisait briller les yeux depuis tant d’années. Elle espérait pouvoir se familiariser avec les techniques les plus novatrices et recevoir l’enseignement des meilleurs en matière d’oncologie,  la discipline qui la fascinait.   Elle visait l’excellence et avait toujours travaillé dur pour y arriver.

Alain  rejoignit Anne comme d’habitude et il oublia sa réaction déplacée, refusant de voir que c’était de l’envie,  l’attribuant à une mauvaise humeur passagère.  Enseignant, il croyait encore à la valeur du mérite,   il avait toute confiance dans le système : quand on travaille on réussit,  et Claire,  si brillante,  aurait son poste.    Mais ce ne fut pas le cas.   Elle obtint bien sûr un assistanat,  mais fut reléguée dans un hôpital de province qui ne pourrait lui offrir qu’un enseignement de seconde zone.   Et quand elle sut  qui avait décroché le poste qu’elle briguait,  elle déclara à son père,  d’un ton rempli d’une amertume qu’il ne lui connaissait pas : « C’est encore une fille dont le père a des relations … ».   Et elle pleura à grosses larmes.  Alors il se dit  que lui aussi « avait des relations » et que non cela ne se passerait pas comme cela,  Claire obtiendrait ce à quoi elle avait droit. Il contacta Anne en lui demandant d’intervenir pour Claire comme elle l’avait fait pour Daphné afin de réparer cette injustice.  Il reçut une réponse cinglante : «Mais tu me  demandes l’impossible,  je ne peux pas intervenir pour Claire,  tu oublies que notre relation est clandestine,  tu connais mes limites depuis le début,  ne me demande pas de les franchir ».

Il s’effondra sur sa chaise.   Tous ses rêves s’étaient envolés.    Il n’était plus que tristesse et déception.  Il avait choyé le corps d’Anne pendant des années,  alors qu’elle se préoccupait peu du sien, ses caresses à la clinique n’ayant été qu’un appât.   Il l’avait écoutée et soutenue alors qu’elle n’avait cure de lui et qu’elle se contentait de le saupoudrer de quelques compliments passe partout.  Aujourd’hui,  il  étouffait sous son égoïsme.    Elle avait fracassé ses idéaux  en faisant gagner les siens par des tricheries et des passe-droits. Elle n’était elle-même ni très intelligente,  ni très cultivée,  il s’en était étonné.   Il ne comprenait pas comment elle  pouvait faire une aussi belle carrière.   Maintenant il savait.  Elle était maligne,  elle avait pour elle la ruse et un esprit retors.  Elle savait comment avancer ses pions,  se jouer d’autrui pour en tirer avantage comme elle l’avait fait avec lui,  pauvre naïf !   Combien de petites Claire étaient passées aux  oubliettes,  pour que les Daphné du monde gardent leur place au soleil ?   C’en fut trop.    Il rompit.   Sans explication – qu’aurait-il pu lui dire ? Elle était tellement sûre d’elle, sûre de l’avoir à sa botte, qu’elle en resta abasourdie.   Elle lui écrivit : « Mais que va devenir ma vie sans toi ? ».   Et ce fut tout.

Plus tard il apprit par les réseaux sociaux que Daphné s’était fiancée à un jeune homme très riche rencontré dans une soirée huppée,   quant à Claire, elle épousa un infirmier.  Elle était devenue une jeune femme amère qui ne croyait plus en rien,  car ses efforts et les valeurs qu’il lui avait enseignées  avaient été bafoués, ses rêves détruits.

 

 

La secrétaire

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Elle se souvenait de cette secrétaire qui empruntait les couloirs de la firme où elle travaillait.  Elle s’y déplaçait d’une façon discrète et voyante tout à la fois.   Plutôt,  menue,  elle portait  jusqu’aux reins une épaisse chevelure blond platine qui faisait comme un voile sur ses tailleurs noirs sensuels.  Ses jambes gainées de bas résille  se plantaient gracieuses sur ses pieds chaussés d’escarpins à talons hauts.    Perle noire sur les  coraux bigarrés  des tenues de ses collègues,  distante et gentille, elle se réfugiait dans son bureau pour effectuer son travail,  mais quand elle en sortait,  elle guettait son image dans chaque vitre,  le visage détaché et serein.   Elle l’avait déjà vue en ville,   seule,  marchant de cette allure légère,  ne se préoccupant  que de son reflet.

La secrétaire était mariée.   Un jour son époux était venu la voir à son bureau et elle avait été le témoin involontaire de leur discussion.  Elle avait été effarée d’entendre parler cet homme.   Son français souffrait de beaucoup d’imperfections et ses réflexions révélaient une intelligence limitée.  Sa tenue était négligée,   un veston avachi couvrait un pull en laine déformé,  déplacé pour la saison,  ses ongles étaient sales et son visage mal rasé.  Il lui parlait comme un enfant à sa mère,  revendicatif,  immature. Elle lui répondait d’un ton apaisant,  très doux. «  Quel couple mal assorti ! », avait-elle pensé.  Comment avait-elle pu épouser un homme si peu attrayant ?   Elle l’avait entendue en parler auparavant.   Elle disait : « Mon mari est un brave ouvrier,  il est honnête,  il est courageux.  Que pourrais-je désirer de plus ? »  On aurait dit qu’elle se rassurait elle-même.   Une autre fois, la secrétaire lui avait confié qu’elle aurait aimé suivre une formation en informatique,  mais qu’elle y renonçait car cela aurait  encore augmenté « la distance avec son mari ».

 Ils avaient une petite fille prénommée Laetitia, dont elle apprit à travers de rares confidences qu’elle tenait de son père le langage malhabile et le manque de vivacité d’esprit.    Elle sut aussi par inadvertance  que la famille vivait dans un logement social dont les murs étaient humides et tachés de moisissures.      Le grand- père maternel était divorcé et courait le guilledou.  Quant à la grand-mère,  elle s’échinait comme femme d’ouvrages dans une école.

Les années passaient et la secrétaire restait la même,  sereine et légère,  maintenant le cap.   Un jour elle déménagea et elle ne la revit plus jamais.   La vie continua sans doute pour elle au même rythme,  tandis qu’elle avançait dans la sienne.

Elle se souvient d’elle ces temps-ci.  Dans sa maison qui pourrait être coquette mais qu’elle néglige,   elle se remémore la belle silhouette de la secrétaire  et se regarde dans un miroir.   Elle y voit une femme de plus de cinquante ans,  qui a épaissi et dont la coiffure et la tenue sont informes.      Son mari évite l’intimité et se réfugie dans des voyages à l’étranger en compagnie d’une jolie collègue.   Quant à ses enfants,  elle ne les voit plus qu’aux occasions.    Le matin lorsqu’elle se lève,  la journée s’annonce vide et sans autre projet que les corvées ménagères.  Et soudain,  elle décide de faire régime,   de se remettre au jogging.   Ah quel plaisir de s’occuper de soi !    Elle cherche de nouvelles recettes,   savoureuses mais peu caloriques.    Ses kilos ne tardent pas à fondre.    Elle habite à nouveau son corps.   Et enfin elle peut s’offrir des vêtements seyants,   comme elle n’en a plus porté depuis longtemps.   Non elle ne choisira pas de tailleur strict,   elle préfère un jean serrant,   une blouse décolletée,   un maquillage discret  qui illumine son regard.    Alors elle se pavane devant les miroirs,   elle traverse les rues en se mirant dans les vitrines,  elle se fiche du regard des autres,  elle avance sereine et détachée.     Et lorsqu’elle se lève le matin,  elle a un projet : celui de prendre soin d’elle pour être belle  et traverser la vie dans la contemplation d’elle-même, sans autre souci que celui de sa propre image.