« Mitraillette »

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Mon cousin s’approche de moi et me susurre d’un air goguenard : « Tu connais ce type ? »

 –  Oui,  c’est le voisin de mes parents depuis toujours.

 –  Tu sais comment on l’appelait aux chemins de fer ?

 –  Non.

  – On l’appelait « Mitraillette ».   Tu devines pourquoi…

Oui j’imagine que ses collègues de la société des chemins de fer,  ou du moins certains,  n’étaient capables de ne voir que son défaut de prononciation…

Cela ne me fait pas rire.    Albert,  le voisin de mes parents, est un homme que j’apprécie beaucoup au point d’en oublier qu’il bégaie,  sans que cela ne ralentisse son débit de parole,  au contraire,  dirais-je.  De là son surnom.  Il faut un certain entraînement pour le comprendre,  mais je l’ai.    J’ai eu le  temps d’apprendre pendant toutes ces années.

Il est des surnoms méchants qui n’apportent rien.    Ainsi le prêtre de mon enfance se faisait appeler « Clignoteur »,  à cause de ses tics faciaux.    Il  y en a d’autres qui sont flatteurs par inadvertance : un de mes amis avait reçu celui de « Gandhi »,  en raison d’une ressemblance physique certaine,  mais, et c’était involontaire de la part des auteurs,   il avait aussi un fond de sagesse et d’amour de la paix,   qui faisait que ce surnom  lui convenait parfaitement et le caractérisait bien.    Un ami de mes enfants avait hérité de celui de « Professeur Tournesol »,   et cela faisait beaucoup rire les chenapans qui le lui avaient attribué,  mais quand on sait que cet enfant plus savant que les autres est devenu un chercheur qui donne des conférences dans le monde entier,   on se dit qu’il y avait là une prémonition bien involontaire. Une fratrie de six enfants avait surnommé la cadette «  la vache sacrée »   ce qui était révélateur de l’attitude des parents et des sentiments des uns et des autres.

Quoi qu’il en soit ces sobriquets sont rarement bienveillants et celui qui les  reçoit doit apprendre à ne pas se laisser détruire.    C’est apparemment ce qui s’était passé pour « Mitraillette ».    Il s’attelait à son labeur de piocheur et prenait soin de sa femme et de leurs trois enfants,  dont aucun n’avait hérité de son défaut de prononciation.   Il devait trouver dans sa gentille famille assez de force pour faire face aux brimades,  et  donner beaucoup d’amour à ses proches,  car ses enfants poussaient bien,   en pleine santé et heureux de vivre.  Son fils suivit les traces de son père et entra à la société des chemins de fer,  mais pas comme piocheur.   Il y gravit les échelons et devint chef de gare,   une belle revanche pour « Mitraillette » qui en était très fier.    Sa fille aînée choisit le métier d’infirmière qui demande de l’énergie et du cœur,  qualités apprises au sein de sa famille.    Quant à la cadette,  une blondinette, née sur le tard,  elle se découvrit la bosse des maths et devint cadre informatique.  Les trois enfants se marièrent heureusement et il naquit une kyrielle de petits-enfants.

Aujourd’hui j’ai assisté aux funérailles d’Albert.    J’ai vu toute sa famille réunie,   j’ai entendu ses petits enfants raconter les anecdotes qui leur  étaient chères,  leurs souvenirs d’enfance avec ce grand-père dont la bouche délivrait les paroles par saccades peut-être,  mais dont l’amour ne connaissait pas le bégaiement.

J’ai pensé que cet homme simple avait réussi là où beaucoup échouent,  fonder une famille où frères et sœurs,  cousins, cousines s’entendent et se soutiennent.   Je sais à quel point c’est difficile.

J’ai eu des nouvelles  de mon cousin,    l’ancien collègue de « Mitraillette ».   Contrairement à lui,  il n’a pas été au bout de sa carrière de cheminot.    Il est resté célibataire et il tient une baraque à frites peu fréquentée.   Il est notoire qu’il boit trop.     Mais il est vrai qu’il n’a pas de sobriquet et n’en a jamais eu,   du moins à ma connaissance.    Il est de ceux qui se moquent des autres et dont on ne se moque pas.   Et je me dis aujourd’hui,  qu’il ne connaît pas l’essentiel de la vie.

Le maître d’hôtel

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Elle avait l’habitude de déjeuner dans ce restaurant cossu du centre ville.  Elle en aimait les murs en pierres, les plafonds voûtés, l’ambiance feutrée.     A la tête d’un cabinet d’avocats,  elle y invitait régulièrement son bras droit, un homme effacé mais indispensable,  afin de discuter affaires ou de célébrer un succès. Le personnel la connaissait et la choyait.  Elle appréciait Marisa,  le maître d’hôtel et Damien le sommelier.    Elle se plaisait à discuter cuisine avec l’une,  des vins qu’il lui servait avec l’autre. Damien avait appris à connaître ses goûts et ne laissait jamais son verre vide.  Il était très respectueux et très à l’écoute de  ses souhaits.    Entre Marisa et Damien,  elle trouvait un  grand confort qui contribuait autant à son plaisir que la qualité des mets et la conversation de son convive, souvent ennuyeuse à vrai dire.   Chacun à leur manière Marisa et Damien flattaient son ego de femme autoritaire et dominante sans que son collaborateur ne pipe mot.  C’était elle qui passait commande,  choisissait et goûtait le vin,  tandis que lui se taisait et  profitait en silence de ses choix toujours judicieux.  Il la laissait intelligemment occuper le devant de la scène et en tirait de multiples avantages.

Il y avait dans ce restaurant,  beaucoup de changements dans le personnel,  mais il semblait à la femme que Marisa et Damien,  si compétents l’un et l’autre, seraient toujours là pour s’occuper d’elle.

Quelle ne fut pas sa surprise,  un jour de janvier, de ne pas les trouver au poste. A leur place, une seule personne officiait : un homme grand et rondouillard, le verbe haut, qui s’empressa à l’installer, comme s’il avait toujours été aux commandes. Cette  assurance,  déplacée à son sens chez un nouveau venu,  lui déplut  immédiatement.

Où étaient donc Marisa et Damien ? Elle demanda discrètement à une serveuse, mais celle-ci mal à l’aise répondit qu’ils ne faisaient plus partie du personnel et qu’elle n’en savait pas plus.

Elle observait l’homme.   Elle le trouvait ridicule,  boudiné dans son bel habit,  avec sa démarche à petits pas et ses grosses fesses plates.   Enfin,  s’il était compétent,  elle oublierait ces détails.  Elle vit qu’un wifi était désormais disponible et elle s’adressa à lui pour en connaître le code.   « Je veux bien vous le donner, répondit-il, l’œil brillant, « mais  votre voisin va connaître un grand moment de solitude… ». Elle déjeunait comme d’habitude avec le même collaborateur incolore et l’impertinence de la réponse la laissa sans voix.

Elle entama son déjeuner et n’y pensa plus,  prise par ses affaires.  Lorsque le maître d’hôtel apporta le vin rouge pour le lui faire goûter,  elle lui demanda : « Et quelles saveurs dois-je m’attendre à trouver dans ce vin ? »,  question qu’elle avait l’habitude de poser à Damien.  Mais au lieu de lui répondre comme l’aurait fait son prédécesseur,  l’homme  agita ses bajoues et lui répondit du tac au tac : « Mais c’est vous qui allez me le dire ! ».  C’était trop,   il avait franchi la ligne rouge !   Le vin blanc de l’entrée l’ayant quelque peu désinhibée,  elle répliqua : « Mais vous en prenez bien à votre aise,  cher monsieur,  il semblerait que vous oubliiez que le client c’est moi et pas vous ! » –  Mais pas du tout, rétorqua-t-il en s’esclaffant et il servit le vin sans lui en décrire les arômes.

Elle l’entendait taquiner d’autres clients,  des hommes d’affaires comme elle et elle se dit qu’il ne ferait pas long feu dans cette maison exigeante.  Elle se promit qu’elle n’y repasserait pas avant plusieurs semaines.  Ce serait l’occasion de découvrir d’autres restaurants. Elle s’encroûtait ici !

Et ainsi fit-elle.   Au bout de trois mois,   la cuisine savoureuse  et le décor chaleureux de son restaurant favori lui manquèrent et elle y revint,  espérant que le gros maître d’hôtel n’y serait plus.    Mais hélas,  c’est lui qui l’accueillit dès l’entrée,  visiblement ravi de son retour.   Zut !  Que se passait-il? Des personnes compétentes s’en allaient et on conservait un grossier merle à la tête du personnel de salle ! Il y alla d’emblée de ses impertinences. Constatant qu’elle était seule,  il lui lança  : « Et alors, on vous fait attendre aujourd’hui ? ».  Son invité était effectivement en retard… Elle ne releva pas. Elle avait décidé de l’ignorer et de tenir ses distances. Elle se dit qu’elle allait commander un apéritif.  Elle appela l’homme : « Monsieur ! », et il répondit : »Mademoiselle ? ». Et toc ! C’était toujours flatteur d’être appelée ainsi quand on en a passé l’âge. Il s’empressa auprès d’elle.   Sans sa sécheresse habituelle, elle lui dit : « Vous pourriez me proposer un apéritif, histoire de m’aider à attendre mon invité… ». Il se mit au garde-à-vous et  lui débita la liste des apéritifs qu’il proposait. Elle le laissa puis l’arrêta et dit simplement : « Un bon vin blanc, comme j’en ai l’habitude ! ». Il s’inclina et appela le nouveau sommelier, qui lui n’était pas impertinent et qui lui servit un vin selon son goût. Son invité arriva en s’excusant platement : il avait été pris dans un embouteillage.  Ils déjeunèrent agréablement.  A un moment le maître d’hôtel vint lui-même pour remplir son verre de vin blanc, rôle normalement délégué au sommelier.  « Non merci », dit-elle avec à peine un regard «  je me réserve pour le rouge maintenant », et il n’eut plus qu’à faire demi-tour.

De ce jour les impertinences cessèrent. De son côté,  elle gardait ses distances avec le gros homme et lui se tint mieux à sa place.  Par contre elle sympathisa avec le nouveau sommelier,  qui bientôt,  lui devint aussi agréable que ne l’avait été Damien. Le maître d’hôtel resta à son poste,  faisant son cinéma auprès d’autres qui s’en souciaient moins qu’elle.  Peut-être sans cela, se serait-il cru insignifiant, mais elle évitait désormais de se laisser aller avec lui car c’était un homme qui n’acceptait pas l’autorité d’une femme contrairement à ses collègues,  hypocrites peut-être,  mais sachant mieux y faire.

 

Les bottines de Noël

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Cette année-là  s’achève dans le gris et le froid,  balayée par un vent du nord qui  ne porte  aucun soleil.

Entre elle et sa mère c’est une histoire de conflits perpétuels,   mais sans qu’il n’y ait jamais eu de rupture.

Maintenant sa mère est vieille.    Elle vit seule dans sa maison.    Elle ne manque de rien, bénéficiant d’une retraite confortable,   mais elle est d’une radinerie maladive,  sans doute d’avoir manqué dans sa jeunesse.    La dernière fois qu’elles se sont parlé au téléphone,  la vieille lui a dit qu’elle avait froid aux pieds avec ses baskets d’été…    La fille a été horrifiée.    Elle se souvient de ces baskets qu’elle lui a offertes il y a un certain temps déjà.    Sa mère les porte quotidiennement,   mais on est en décembre,  il gèle.   « Tu devrais t’acheter des bottines ! »,  dit-elle à sa mère.  Mais elle rechigne à  la dépense.

Alors  la fille en commande quatre paires en ligne pour qu’elle puisse choisir,  elle renverra celles qu’elle ne veut pas.    Elle le lui annonce.  « Mais tu es folle, répond la vieille,   cela va me coûter combien ??? » – Rien,  maman,  je te les offre…     –  Ah,  alors…

Quand elle arrive chez sa mère avec son gros colis,  elle se sent comme le Père Noël.    La vieille déballe avec délectation,  elle essaie.    Elle est ravie de la première paire et voudrait s’arrêter là.  « Continue,  essaye les autres »,  lui dit la fille.     La voilà qui essaie les quatre paires.    Il y en a deux qui lui plaisent,    la paire robuste,  qui va par tous les temps et une autre plus fine qui conviendrait pour les sorties.    La vieille bave d’envie.    Elle ne sait laquelle choisir.  En fait elle voudrait  les deux,  mais pour ses sorties quotidiennes les robustes sont plus appropriées que les fines,   qui lui plaisent cependant plus.   C’est qu’elle se retrouve coquette soudain.   « Je t’en offre une paire,  dit la fille,  mais tu peux t’offrir celle qui te fait envie… ».    La vieille ronchonne,   elle conclut : « Je prendrai les robustes,   elles me feront plus d’usage » –  Comme tu veux dit la fille.   –  Oui mais les autres me plaisent plus.    –  Eh bien,   fais-toi plaisir,  offre-toi celles- là !…

La vieille hésite.   Elle tâte le beau cuir luisant,   admire la couleur cognac.   Oui elle est tentée.   Mais sa fille se montre impitoyable,  elle n’offrira qu’une seule paire, sachant que le compte en banque de sa mère est mieux garni que le sien…

La mère fait diversion : « Comment est-ce que je dois les entretenir ? » –  Lesquelles ? répond la fille.      Et la vieille se tait.      Puis : « eh bien admettons que je prenne les fines… » .  –  Tu les imperméabilises dans un premier temps,   et puis,  lorsqu’elles seront défraîchies,   tu appliques une crème incolore et tu fais briller… »    –  Ah, et pour les autres ?  –   Eh bien tu fais la même chose…

La vieille se tourne d’un coup  vers la malicieuse,  prête à mordre.  La fille fait semblant de ne rien voir.    Mais la vieille se tait,  elle espère toujours qu’on lui offrira les deux paires…

« Bien,  dit la fille,  tu peux réfléchir quelques jours si tu veux… »

La vieille  est aux prises avec ses démons.   «Oui , finit-elle par dire,   mais si je prends les deux et que je meure,   cela ira à rien ces bottines… »

La fille la regarde.    Elle n’avait pas pensé à cela.   Elle a beau avoir dépassé le cap entre les jours vécus et ceux qui restent à vivre,  elle est encore les deux pieds dans l’existence.   Elle trouve cependant la réponse qui convient : « Mais non maman,   je les mettrai moi ces bottines,  tu sais qu’on a la même pointure… »

Alors la vieille est rassérénée.    Elle déclare : «  D’accord,  tu m’en offres une et je prends l’autre ».   –  Marché conclu, fait la fille.

Et pour fêter cela,  la vieille débouche une bonne bouteille et sort quelques friandises rassises  de ses armoires.     Elles sont là à trinquer en se regardant avec amour.    C’est que les  disputes se font rares.    Ce n’est pas la vieille qui a changé,  elle reste piquante,  méchante.   Mais la fille a enfin grandi.   Elle a appris à ne plus se laisser atteindre,   à ne plus vouloir répondre aux ignominies. Elle a fait table rase du passé,  de ses rancœurs.    Elle accepte sa mère comme elle est,   elle sait qu’elle ne changera jamais  alors autant la prendre avec philosophie.

Une fois rentrée à la maison,   elle lui téléphone: «  Je suis contente, dit la mère,   on a passé un bon moment,   je trouve que ton caractère s’améliore enfin,   à ton âge, ce n’est vraiment pas trop tôt ! »     Et la fille rit.    Sa mère a raison,   elle a fait beaucoup de progrès !   Et la fille d’ajouter : « N’oublie pas que tu es invitée, comme chaque année pour le réveillon… –   Ah ça j’espère bien,  manquerait plus que tu ne m’invites pas !!!

Des étoiles sur le rivage

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Le petit ours en peluche repose sur ma table de nuit,   une cicatrice de fil sur la poitrine.   Il avait un cœur de nacre.   Je voulais te l’offrir,  mais il s’est perdu et je ne l’ai pas  retrouvé.

Cette nuit j’ai dormi profondément. C’est sur le matin que j’ai rêvé de toi.   Nous  étions dans ta  voiture et tu te penchais sur moi pour que je t’embrasse.   Je posais  délicatement mes lèvres sur les tiennes, tout en retenue,  car je te sais rétive à mon hommage.   Je gardais les yeux ouverts et je contemplais tes abondants cheveux sombres,   ton visage d’oiseau affolé,   tes paupières closes sur tes yeux de chat…   puis je tentais de glisser ma main sur ta taille, à même ta peau,   mais tu  te rétractais et me repoussait. « Je dois y aller maintenant », disais-tu et tu me laissais.   Tu  te dirigeais  vers une boutique où tu travaillais comme vendeuse sous la surveillance d’une matrone qui ne t’aimait pas.   Je me glissais dans ce magasin de lingerie et j’y achetais des bas.   Puis je me dirigeais vers la caisse.  « Bonjour Mademoiselle, me disait la préposée… »  C’est à ce moment que je me suis réveillée.

Elodie,  Elodie…  depuis deux années que tu es entrée dans ma vie,   je ne me connais plus.

 Je te revois m’ouvrir la porte de cette école  de dessin  où j’avais décidé de m’inscrire.   Timide et accueillante tout à la fois,  tu portais une robe noire qui moulait ton corps,   tu volais plus que tu ne marchais.    Tu avais été si attentionnée pour moi.    Au début, tu m’envoyais des textos appuyés pour m’encourager à mon travail.   Puis tu m’as invitée au cinéma et tu m’as parlé de tes déboires amoureux,   tu en avais marre  de ces hommes  tous pareils…    Tes gestes étaient amples et  vifs,   ton sourire affichait de petites dents pointues.    On parlait trop fort dans les bistrots,  mais personne ne nous regardait.    Un jour au moment de se quitter,  le bisou a dérapé…   Alors tes yeux ont brillé  comme deux étoiles dans un ciel vert.  Et juste après il y a eu ce  repas de Noël au restaurant,  toutes celles de notre cours de dessin  étaient là, et toi tu t’es assise à côté de moi.  Il faisait sombre.   L’ambiance était animée.   A un moment,  j’ai senti que ma jambe me chatouillait sous la nappe  et je n’ai pas compris que c’était ta main, un peu maladroite, qui cherchait la mienne.   Ou alors je n’ai que trop bien compris et je n’ai pas osé la prendre.  Cela ne te démonta pas.  Lorsque je déclarai : « J’aime qu’un homme soit doux »,  tu répondis,  le regard en invite,  le visage incliné : «  Il y a d’autres douceurs… ».

Mais de ce jour tout  bascule.    C’est moi qui t’invite au cinéma,  c’est moi qui t’écris : « J’ai envie de ta douceur ».  Toi tu reportes,  tu trouves des excuses et finalement nous n’y allons plus.    Terminées nos sorties à deux.   Je ne t’invite plus car je sais que je n’aurai plus de réponse.    Au cours tu me lances des moqueries,  des plaisanteries vachardes et mon cœur saigne.    Je tiens mes distances.    J’ai pris mon courage et je t’ai mordue à mon tour.   Tu ne t’imaginais quand même pas que j’allais te laisser me maltraiter.   Alors depuis,  c’est le froid de l’hiver.    On s’évite.    Je me dis que je devrais trouver un autre cours,  mais je ne me décide pas. Je ne vais pas fuir devant toi.   Tu as annoncé que tu étais en couple,  tu clames ton bonheur.    Je ne sais même pas si tu es  avec un homme ou une femme.   Un homme j’imagine, c’est plus facile.    Cela ne me regarde pas.    C’est fini.

 Chaque soir,  au moment de me coucher,  je vois l’ours en peluche que j’avais pensé t’offrir et je pense à toi.    Lui aussi je devrais le remiser.   Mais je ne le fais pas.   Il n’a plus qu’une cicatrice  trop visible. Cela me servira de leçon,  on n’offre pas son cœur de nacre à la première venue.

J’ai raconté cette histoire à mon meilleur ami et il m’a dit : « Oublie-la,  c’était une chipie, une allumeuse qui voulait tester son charme. Trouves-en une autre !».  Il a raison,  et en même temps il ne comprend pas.  Comme si tu pouvais être remplacée.    Je  t’ai aimée Elodie.  Je guéris de toi un peu plus chaque jour.  Il n’y a que ces rêves qui te ramènent encore vers moi  comme des étoiles  sur le rivage  de ma conscience.

La maison qui était différente

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C’est un village de banlieue, un de ces lotissements où chaque maison est plantée dans une parcelle de quelques ares entourée de haies de thuyas.  A quelques variantes près les maisons paraissaient jumelles  sauf la leur à laquelle ils donnèrent  un aspect contemporain et original qui tranchait  au milieu de cette foule semblable.

Cette singularité avait immédiatement suscité les railleries et la curiosité des voisins.    Les enfants du quartier,  inspirés sans doute par les conversations de leurs parents,   avaient baptisé leur maison : « Le bunker ».    La maison n’était-elle pas un bloc massif qui se distinguait des petites maisons aux toits pentus qui l’entouraient ?   Mais ce rejet de la maison s’accompagna bien vite d’un rejet de leurs habitants lorsqu’ils s’installèrent.

En fait,  de la même manière que leur maison était différente de ses voisines,  eux-mêmes étaient différents. Non qu’ils soient noirs de peau ou obèses.   Simplement d’une autre essence.  On les regarda bientôt de travers,  de même les enfants du quartier se groupèrent pour moquer ceux du « bunker »…

Eux ne comprenaient pas ce rejet.   Ne saluaient-ils pas les voisins à chaque sortie ?  Pourquoi leur répondait-on si froidement ?   Lui n’était pas souvent là et cela le touchait peu,  mais elle qui restait au foyer aurait voulu lier conversation.  En vain.    A l’école, elle essayait de se rapprocher d’autres mamans,  mais elles se détournaient d’elle et l’excluaient de la conversation.   Par contre,  elles avaient souvent une remarque acerbe pour ses enfants.   Par exemple,  comme ils étaient fluets,  on lui disait : « Vous économisez sur leur nourriture ? »,  et tout allait dans le même sens,  si bien qu’elle ne chercha plus à s’intégrer dans ce village où ils étaient venus s’installer depuis une autre région afin de se rapprocher du travail du mari et éviter les longs trajets fatigants.

Il n’y avait pas que dans le proche voisinage que leur maison avait suscité des rebuffades.  Les frères de son mari, qui  étaient très traditionnels,  ne se gênaient pas pour dire : « Mais comme c’est moche cette maison ! »,  puis ils retournaient dans leur demeure  à leur image,  sans inventivité.

Elle commença à aménager le jardin.   Elle planta, avec l’aide de son mari,   des haies d’arbustes feuillus qui mettaient des couleurs au fil des saisons et attiraient les oiseaux.    Elle laissa les arbres en place au lieu de les abattre comme l’avaient fait uniformément ses voisins. Elle aimait leur ombrage en été,    les feuilles dorées en automne et l’hiver, leur silhouette de bois  qui laissait passer la lumière quand les jours étaient courts.   Plutôt que de faire un échantillonnage de plantes dans des plates bandes rectilignes, elle installa des massifs à l’anglaise et des plantes grimpantes sur la façade.    Elle  était assez détendue par rapport à l’entretien et ses massifs débordaient joyeusement tandis que les plantations de ses voisins étaient toutes contenues et  taillées sèchement.

Elle entendait des conversations entre voisines : « Tu voudrais des plantes grimpantes sur ta façade toi ? » –  Oh non ça salit !

Elle avait pris son parti de ce rejet généralisé et se réjouissait de voir son rosier grimpant prospérer et couvrir la façade d’une parure blanche et odorante qui durait de la fin du printemps aux gelées.  Il était si beau que des étrangers s’arrêtaient pour lui en demander la variété.

Un jour elle s’aperçut que sa voisine d’en face avait planté un rosier grimpant,  mais au lieu de le laisser prospérer,  elle taillait chaque branche sèchement et il ne portait pas.   Si bien qu’un matin, elle vint lui demander conseil…   Bonne joueuse,  elle accepta l’invitation et se rendit au chevet du  rosier bridé.   Elle expliqua comment courber les nouvelles branches pour obtenir une belle floraison,  plutôt que de rabattre les jeunes pousses.   Cela ne plaisait pas trop à l’autre de laisser s’épanouir ainsi une plante.    Elle transigea cependant et le résultat fut  visible rapidement.   Elle prit donc l’habitude de se faire conseiller pour ses rosiers mais aussi pour ses clématites et autres camélias.    Bientôt la rue se couvrit de rosiers grimpants.    Mais ce n’était pas à elle qu’on demandait conseil,  mais à la voisine qu’elle avait instruite.   Cela la faisait rire,  ses enfants avaient quitté l’école du village pour une autre plus largement fréquentée et en  avait ramené des amis  qui leur ressemblaient.    Elle s’était liée avec leurs parents,  car quand les enfants s’entendent,   c’est que les parents ont des points communs.   Les amis des enfants arrivaient à chaque congé,  et avec leurs mères elle discutait de livres,  d’aquarelles,  d’oiseaux et de toutes autres choses,  car elle n’était fermée à rien.    La maison devint un lieu de rencontres amicales où ces dames débarquaient portant chapeau et tenue folle,  accompagnées d’une kyrielle d’enfants délurés.   Cela  suscitait des regards mauvais,   mais elle se fichait de ce que l’ont pouvait penser et vivait sa propre vie.  Malgré l’arrachage progressif des haies de thuyas et l’installation de rosiers grimpants sur les façades,  elle garda les plus belles plantes du quartier,  car il est difficile de devenir créatif quand on est né avec l’esprit étroit.

 

Espoir

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L’orchidée blanche a une place en vue dans le living.   Elle est proche d’une fenêtre au sud,  garnie d’un store qui la protège du soleil trop fort.    Mais  aujourd’hui elle déprime.   Sa floraison se flétrit avant l’heure et ses feuilles sont molles et pendantes.   La femme ne sait que faire pour cette orchidée qu’elle soigne avec amour depuis huit ans.  Elle se désole face à cette décrépitude.

Elle se souvient du jour où elle l’a reçue.   Elle n’avait jamais cultivé d’orchidée et sa fille la lui avait offerte le jour de ses vingt ans tandis qu’elle lui avait fait monter un diamant  sur une chaîne d’or et le lui avait donné en gage  d’amour éternel.   C’était alors une période de paix transitoire entre elles  après les orages qui avaient marqué l’adolescence de cette fille si rebelle.   Elles insistaient chacune pour dire à l’autre qu’elle lui offrait un beau cadeau,  que l’orchidée était une plante rare et chère pour un petit budget,  qu’un diamant sur or blanc renfermait tout l’amour d’une mère pour  sa fille.   C’était cette difficulté à communiquer même dans les bons moments.

Au jardin le jeune chien poursuit les tourterelles.   Elles viennent quérir de la nourriture dans la mangeoire à oiseaux que la mère approvisionne chaque matin.  Il aboie puis pleure lorsqu’elles lui échappent.

 Au cours des années qui ont suivi,  mère et fille se sont vues un temps régulièrement.  La fille arborait fièrement le diamant et la mère s’en réjouissait.   Mais elle passait d’un homme à l’autre et de déception en déception.   La mère se gardait de tout commentaire sur ses choix  amoureux.   Elle avait trop bien appris que tout conseil susciterait l’ire de la fille et qu’elle en prendrait automatiquement le contre-pied.    A cette époque, elle vivait avec un alcoolique qui avait le double de son âge.   Il était divorcé et père de deux fillettes qui raffolaient de cette « grande sœur »,  mais l’homme,  disait-elle, ne pouvait oublier leur mère,  il lui en parlait longuement en buvant.   Elle en avait assez.   Elle allait rompre.   La mère se taisait.   Dans les études de la fille, tout allait  de travers.   Elle faisait la fête chaque jour jusqu’aux petites heures et quand venait le jour de l’examen, elle fumait de l’herbe et  échouait.

La voilà maintenant qui entame une période de célibat. Elle invite sa mère tous les dimanches à boire le thé dans le coquet studio qu’elle lui a loué.   La mère n’aurait pas voulu que sa fille soit mal logée malgré leurs conflits si violents.    C’est elle aussi qui lui a offert ce service à thé, et aujourd’hui elle apporte un nouveau jean.    Mais il y a un froid entre elles,  quelque chose de palpable,  une rancœur que la mère ne s’explique pas.   Elle se rappelle les accusations de sa fille : « tu me maltraites,   tu veux me détruire… »    Ce n’était bien sûr pas le cas.    Que voulait exprimer la fille par ces phrases cruelles ? C’était une incompréhension totale, mais la mère sait que la souffrance de sa fille est bien réelle.

Son célibat s’éternise et elle s’en plaint à sa mère.   Alors celle-ci ose une suggestion : « Pourquoi ne prends-tu pas Godefroid ? »  La fille la regarde et ne dit rien.    La mère se souvient de cet adolescent que sa fille fréquentait avant la crise,  un garçon robuste, équilibré,  avec une grande aisance verbale.    Elle savait qu’il était amoureux de sa fille depuis longtemps, mais qu’elle n’en avait jamais voulu.

Trois semaines plus tard elles se retrouvent comme souvent dans leur restaurant,  celui où a eu lieu l’échange de l’orchidée et du diamant.   La fille arrive très en beauté,  elle porte des vêtements neufs que la mère ne lui connaît pas,  elle a le teint rosé et les yeux fardés.   A son cou,  une pacotille.    La fille est en verve,   joyeuse,  finalement elle avoue : « Je suis de nouveau avec quelqu’un ».   Du tac au tac, la mère répond : « Avec Godefroid ? ».   La fille ébauche un sourire, détourne le visage, mais ne répond pas.

A leur rendez-vous suivant,   elle vient accompagnée d’un grand jeune homme qu’elle ne présente pas à sa mère, car elle sait qu’elle l’a reconnu.

C’est le début d’une nouvelle époque.  La fille retrouve enfin une stabilité émotionnelle.   Recadrée, elle réussit ses études.   Mais lui,  qui habite une ville éloignée,  l’emmène bientôt loin de sa mère…  sans laisser d’adresse.   Elle n’a qu’un numéro de portable qui ne répond pas,   une boîte mail tout aussi muette  et… un numéro de compte.   Leurs visites se feront de plus en plus rares,  au point qu’aujourd’hui elle n’a plus vu sa fille depuis un an.   Elle n’a plus jamais aperçu le diamant à son cou, mais il y en a un à son doigt, qu’elle n’a pas offert.

Le petit chien revient tout joyeux du jardin.   Il attrapera une tourterelle demain c’est certain !    Elle a rempoté l’orchidée qui se meurt.   L’intervention de la dernière chance pense-t-elle.    Sa hampe florale blanche s’élance  comme un chant du cygne.    Mais dans sa décadence,  la plante a produit un rejeton qui s’est révélé vigoureux et dont les feuilles se dressent fièrement dans son pot.    L’espoir ne meurt jamais, se dit la mère.

 

Le voile des convenances

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L’amaryllis blanche incline doucement la tête comme une jeune mariée sous le voile des convenances.

Cette jeune mariée n’est pas en blanc.   Elle porte un tailleur Chanel rose sur un chemisier de satin ivoire.   Cela se passe à la fin août.   Elle a acheté ces vêtements en solde quelques semaines plus tôt pendant sa pause de midi.  Elle était seule pour choisir.  Elle a suivi son instinct plutôt que le conseil de la vendeuse.

La fin août est glaciale cette année.   Pourtant on se presse dans la petite église.   On veut voir ces épousailles qui sortent de l’ordinaire.   Elle se marie son bébé sur les bras.

Oui elle a refusé de porter une robe blanche qui aurait dissimulé un ventre arrondi.    Elle en a trop connu de ces mariages « parce qu’il faut bien »,  dont l’heure est avancée subitement,  de ces gens qui jasent car personne n’est dupe.   Elle,  elle n’a pas voulu  de cela.  Surtout que son enfant n’est pas un « accident ».  Ils ont attendu qu’elle soit enceinte pour se marier civilement  pour des raisons financières,  ils n’avaient pas les moyens de payer le cumul des époux et s’ils se sont unis c’est pour que l’enfant ait les mêmes droits qu’un autre,  car à cette époque ce n’est pas le cas.    Devant Dieu,  elle refuse toute hypocrisie,  alors elle a attendu  que l’enfant ait un an,  qu’il soit bien planté dans les bras de son père et regarde tous ces gens autour de lui.   Ils peuvent médire,  elle se tient la tête haute, elle est fière de ce qu’elle est,  elle la rebelle qui s’est battue pour aller à l’université,  qui s’est dressée contre ses parents pour exister,  contre sa belle-famille qui ne l’accepte pas.

Sa belle-mère lui dit : « Je porte la robe du mariage de Jeanne ».   Jeanne c’est la sœur aînée de son mari, ses noces datent de dix ans.   Elle ne peut reprocher à sa belle-mère de dissimuler son hostilité.    Cette bigote qui est à la messe chez les Jésuites tous les jours à six heures du matin et qui prêche la charité est un dragon de famille,  une mère araignée qui a rejeté chacun des beaux-enfants lorsqu’ils se sont présentés.   Cela s’est passé cinq fois avant elle,  et au lieu de s’amenuiser le phénomène s’est amplifié,  surtout qu’elle est venue lui prendre son cadet,  son favori,  celui qu’elle se réservait pour ses vieux jours…   Pourtant elle était prête à aimer cette femme,  elle que ses parents ont dédaignée.   Elle rêvait d’une belle-mère chaleureuse, elle attendait une compensation de la vie.   Mais elle ne rencontrera  jamais qu’hostilité jusqu’au jour où  sur son lit de mort,  pour apaiser ses souffrances,  elle se mettra à masser son vieux corps et qu’elle gémira de bien-être…

Une vie de combats,  le sentiment de n’avoir rien compris aux choses.

Aujourd’hui elle est fatiguée.   Elle a cessé de se battre.   Les enfants ont grandi et ont quitté le foyer.   Ils savent se défendre.   Elle est dans sa maison et cultive des amaryllis dont la blancheur l’émerveille,  elle  qui ne s’est pas donné le droit à la robe immaculée,  mais qui est restée pure de toute hypocrisie.

L’autre nuit elle a rêvé qu’elle arrachait la perruque de sa mère en public.   Cette dernière n’en porte pas,  mais elle a rapidement compris la signification de ce rêve.    La vieille qui est si méchante avec elle, passe pour une gentille femme aux yeux de tous,   elle est maître dans l’art de la dissimulation.   Alors qu’elle, souvent on ne l’aime pas.   Est-ce cela le prix de la franchise ? Ce n’est pas qu’elle manque de tact,  qu’elle ne sache pas se taire,  mais elle a toujours refusé de « jouer le jeu »,  elle a toujours refusé les compromissions,  et cela ça ne plaît pas à ceux qui les acceptent.  Elle aurait dû mieux mesurer l’ampleur de la sanction.

En attendant, elle a acheté des bottines pour sa mère qui lui a dit qu’elle avait froid aux pieds.   La vieille a accepté sans rechigner.   Sans dire merci.

 

La femme, l’homme et le chien

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Elle et son chien c’est une histoire de complicité et d’amour.   Elle le sait,  le chien le sait.   Ce qu’elle ignore c’est qu’elle s’y révèle.

Elle est assise au milieu d’un groupe de connaissances,  en vacances,  et s’occupe de son petit chien.   L’homme la regarde sans qu’elle  s’en aperçoive,  trop affairée à caresser son chien qui jappe,   puis saute sur ses genoux et reçoit plein de câlins.   Elle le chatouille innocemment là où  il aime, sur le dos,  derrière les oreilles,  sans se douter qu’on la fixe…

C’est lorsqu’elle relève la tête qu’elle voit le regard de l’homme,  son visage.   Il est noyé,  ébaubi.   Elle ne comprend pas pourquoi.   Il voit qu’elle s’étonne.   Il se reprend,  détourne les yeux.

C’est un homme déjà âgé,  très sévère.   Il a occupé pendant de longues années un poste de direction dans une organisation internationale.   Ils ont sympathisé par hasard,   ces hasards qui font que des femmes sans importance  rencontrent des hommes brillants et les attirent,  même s’ils le cachent.

Depuis ce jour-là, elle s’est rendu  compte qu’il la scrutait.   Discrètement,  de loin.    Il est vrai qu’il est marié à une femme aussi brillante et sévère que lui.

Le chien devient un objet transitionnel entre eux. Il la salue brièvement et s’adresse au chien : « Bonjour,  Bill,  comment vas-tu aujourd’hui ?   C’est quoi ton programme pour la journée ? »

Il est très curieux  d’elle,  mais ne veut pas le montrer.   Elle sent son regard sur elle,  mais dès qu’elle lève la tête,  il s’éloigne.

Lorsqu’elle rentre le soir,   il est là à questionner Bill : « Alors Bill,  ça s’est bien passé aujourd’hui ? ».   C’est elle qui répond bien sûr. Elle n’y voit qu’un jeu anodin.

Il a une chienne qui s’appelle Zarka,  une grande chienne de berger qu’il mène d’une main ferme.  Il n’y a pas entre eux ces mouvements généreux,   ces embrassades déjantées,   cette folie d’amour qu’il existe entre Bill et elle.   Du moins pas en public.   Elle a appris que la chienne dormait avec lui.    Il s’est mordu la lèvre après avoir laissé échapper ce détail.   Il n’a pas l’habitude de parler de son intimité.    Elle a ainsi compris que lui et sa femme faisaient chambre à part.   Voilà qu’elle commence à s’intéresser à lui.   C’est émouvant quand un homme a les yeux qui se noient en vous regardant.

Ce jour-là  elle  rencontre dans la rue un vieux chien de la même race que Bill.   Elle entame immédiatement  la conversation avec  ses maîtres,  tout en s’extasiant sur le chien.    Elle le regarde,  lui parle,   lui fait des mimiques de tendresse,   cela dure cette conquête,  elle prend le temps, elle ne s’approche que petit à petit.  Doucement,   le chien change d’attitude,  il  était blasé au début,  mais tant de chaleur,  tant de sympathie le sortent de sa léthargie.   A un moment il ne résiste plus et se dresse sur ses pattes arrière pour lui lécher les mains.  Alors elle se penche et le couvre de câlins.    Elle ne sait pas  que l’homme est là,  derrière la vitre d’une boutique.    Il a observé toute la scène.

Le soir même il se trahit,   il lui dit qu’il l’a vue,  il lui reproche cette lenteur, cet apprivoisement.   Cela aurait duré dix longues minutes selon lui…    Elle sourit en elle-même.    Elle a compris maintenant croit-elle,   il est amoureux de sa chaleur,  de sa générosité,   il a envie  de ses caresses.    Il ne supporte pas qu’elle soit infidèle à Bill,  s’imagine-t-elle,  c’est ce qui explique son irritation  …

Aujourd’hui les vacances sont terminées depuis longtemps.    Elle repense à cette histoire.    C’est le jour de son anniversaire.   Le téléphone sonne.    Elle décroche.    C’est l’homme.    Il lui demande de ses nouvelles, embarrassé.    Elle répond,  mais bien vite la conversation stagne.   Ils ne se disent que des banalités,  et puis d’un coup, sur un ton paillard, il  lance : « Je suis dans ma chambre,   ma chienne vient de monter sur mon lit,  je la caresse… ».  Il se tait,  il lui cède la parole.    En un éclair elle saisit où il veut  l’emmener et elle se bloque.  Pas comme ça.  Pas si vite…  Il y  a un blanc qui dure comme une rupture.    L’homme clôture alors la conversation.   C’est fini.

Des années plus tard,  elle retourne dans ce village de vacances.  Elle le voit,  mais elle l’ignore.  Il l’a vue aussi et il appelle sa chienne à haute voix : « Zarka ! »,  espérant l’attention de la femme.    Mais elle  ne se retournera pas.

Un amant

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Elle s’est fardée et porte une robe couleur de mûre,  un manteau clair,  un feutre prune.

Lorsqu’elle arrive dans le grand hall de ce restaurant chic, le regard du maître d’hôtel se pose flatteur sur elle.  Il s’empresse d’aller l’accueillir et veut l’installer à une bonne table.   Elle vérifie  quelle table il lui a attribuée et puis revient  dans le hall : « J’attends un invité », lui explique-t-elle et il s’incline.

Elle est là de quelques secondes qu’elle l’aperçoit,  un peu égaré.  Il porte sa tenue de tous les jours,  un costume strict et bien coupé, une cravate.  C’est un homme important, un avocat de haut vol qu’elle a rencontré sur un forum de discussion où il apparaissait sous un pseudo.  Ils avaient été ravis de voir qu’ils partageaient des idées,  des goûts, des aspirations,  elle la petite ménagère incolore et lui l’homme reconnu qui croise chaque jour des personnalités.

 Cinq ans.   Cinq années de liaison, comme on dit.  Ils avaient décidé de fêter cela et il lui avait demandé quel cadeau elle souhaitait.  Voulait-elle un diamant, une montre de luxe… ?  Rien de tout cela. Elle avait choisi un moment de partage,  un déjeuner en tête à tête,  qui la changerait des rencontres clandestines dans leur hôtel.  C’est qu’ils ne se voyaient qu’à l’hôtel, car il  avait une peur maladive que sa femme n’apprenne son infidélité.  Et le fait d’être un homme   assez connu n’arrangeait rien.  Aussi mesurait-elle le prix de son cadeau,  le risque qu’il prenait à déjeuner avec elle.  Il est vrai qu’il n’était pas dans sa ville,  mais sa notoriété dépassait de loin le périmètre de la capitale.  Il avait tout prévu,  s’il rencontrait une connaissance, elle serait une cliente.  Discrétion, absence d’ambiguïté.  Tel était le mot d’ordre.

Elle rayonne.  Elle n’a aucun geste déplacé mais son regard,  son visage,  l’élan de son corps disent son amour pour lui sans qu’elle n’en ait conscience.  De son côté,  il baisse les yeux,  scrute la salle.  Il est visiblement stressé.  Ils commandent du champagne.  Petit à petit il lui semble qu’il commence à se détendre,  pas complètement.   Ah ces hommes !  Elle sourit sous cape de son embarras. Elle a décidé de profiter totalement de ce moment.  Il parle à voix amortie de sa dernière affaire,  évitant d’appuyer son regard dans le sien.   Elle s’efforce de jouer à la cliente et de garder son sérieux.  Elle a le souci de préserver son anonymat, elle a réservé une table à son nom à elle,  comme elle réserve l’hôtel chaque fois qu’ils se voient afin que son nom n’apparaisse jamais.  Il pense à tous les détails.   S’il était pris en flagrant délit,  sa vie s’écroulerait,  dit-il.  Mais il admet apprécier le frisson que la situation procure.  Le jeune sommelier la chouchoute.  Il a passé son vin en carafe pour qu’il soit bien aéré.  Le maître d’hôtel vient leur demander si tout se passe bien.  Lui ne boit rien d’autre que de l’eau maintenant.  Il conduit, dit-il.  Ils continuent le jeu de l’avocat d’affaires qui déjeune avec une cliente.  Cela le rassure lui,  cela l’amuse elle.  Elle choisit le dessert,  lui le plateau de fromages.  « Tu crois que je peux tomber la veste ? »,  lui demande-t-il.   – Bien sûr, voyons.    Elle rit en elle-même.  Il lui demande comment se comporter,  lui qui fréquente de grands  restaurants tous les jours à Bruxelles. Par la fenêtre, elle aperçoit la Meuse qui ondule au-delà des arbres dorés par l’automne.  Une jeune fille amène un plateau de fromages immense et il prend plaisir à faire son choix.  Il lui chipe un fond de vin rouge.   Il va mieux.   Il a le teint coloré et l’œil vif.  Ses gestes ne sont plus guindés. Enfin il se lâche !   Ils prennent chacun un café et savourent les mignardises.  Le repas terminé,   elle disparaît au petit coin et s’y éternise, refaisant son maquillage,  sa coiffure.

Lorsqu’elle revient son amant a le visage blême.  Il la regarde la mine tragique.  Elle s’effraie.  L’a-t-on reconnu,  a-t-il été pris en faute ?  Elle s’assied en face de lui.  Et il lui fournit l’explication : le maître d’hôtel lui a déclaré : « Ne vous inquiétez pas Monsieur,  votre femme arrive… »    Ainsi,  le jeu de l’avocat et de sa cliente n’a trompé personne.  Il en est terrorisé à retardement.  Ils s’empressent de quitter les lieux.  Pour regagner sa voiture, elle prend son bras.   Elle n’a pas l’habitude des  talons hauts et le vin lui tourne un peu la tête.   Ils vont se quitter ainsi lorsque,  rejetant toute prudence,  il l’embrasse d’une bouche voluptueuse qui s’attarde. Puis elle voit son visage, ouvert,  aimant et il lui glisse,  l’œil amusé : « Il faudra remettre ça ».

 

Couples

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On sonna à la porte.   C’était le facteur qui lui apportait un colis.   Elle lui fit son plus joli sourire et emporta son trésor.  Elle déballa.

Elle venait de s’acheter un chapeau.   Quelle folie !  Elle n’en avait jamais porté. Ce n’était plus le temps, c’était osé. Mais elle était à une étape de sa vie où elle osait : chapeau aux vastes bords,  poncho,  jeans moulants, bottines… Elle aimait se donner un look.  Elle y trouvait  grand plaisir.   Il y avait aussi ce béret prune. Pourquoi pas un béret pour les sorties plus simples ?

Elle avait fait régime,  elle faisait du sport,  elle avait retrouvé une silhouette de jeune fille.  Et elle en profitait.   Elle avait une sorte de compulsion à s’offrir des vêtements qu’elle  achetait en ligne pour mieux les choisir et les essayer longuement chez elle dans des séances délectables où elle se mirait devant les différentes glaces de la maison. Elle prenait son temps, changeait de chaussures, de sac. Comment cette robe se porterait-elle ? Avec son nouveau chapeau ? Et puis elle se pavanait très chic dans la maison. Quel plaisir !   Elle porterait cette tenue demain au restaurant avec son amie.   Elle se réjouissait de sa  surprise.  Elle avait confiance,  en elle et en l’autre.  Comme c’était bon la vie !  Elle aimait se promener dans les campagnes avec son chien,  le voir s’ébattre,  faire des bonds : il avait une joie si évidente qu’elle  était communicative.   Ah ces petits matins d’automne où la jeune buse de l’année s’envolait à quelques mètres d’elle,  le soleil encore chaud qui filtrait à travers la brume et parait la végétation de diamants,   cette rosée blanche qui scintillait sur les prés et faisait un habit rutilant aux champignons.  L’air qu’elle respirait l’exaltait,  le vin qu’elle buvait l’enivrait.  Sa joie de vivre était exacerbée,   de même que son besoin de se montrer,   d’être regardée …

Elle se rappelait une compagne de classe de sa fille. Son père se mourait d’un cancer.  Il avait une silhouette racornie et un teint de papier.  La mère par contre affichait des allures affriolantes.  Elle portait des jupes très courtes,  déplacées sur ses grosses cuisses,  des décolletés plongeants malgré l’hiver et un maquillage forcé : yeux charbonneux,  bouche écarlate. Mais son visage témoignait d’une grande détresse.  Elle voyait rarement le couple ensemble, mais le contraste la laissait dans l’expectative.

Aujourd’hui elle comprenait que cette femme se raccrochait à la vie.  Elle clamait le désir de vivre de tout son corps alors que son mari s’évaporait.

Elle tourna la clé dans la serrure et rentra de sa balade avec le chien,  le corps et l’esprit alertes. Elle flatta   le jeune chien qui s’ébrouait.   Son mari était avachi dans un fauteuil.   Il somnolait,   le cheveu gras,   le visage couvert d’une barbe négligée.  Elle savait qu’il resterait ainsi tout le jour,  emmuré dans ses pensées sombres, indifférent à tout,  qu’il ne sortirait de cet état que pour crier sa colère et ses rancœurs  devant le ronronnement de la télévision.  EIle,  il  ne la voyait plus alors qu’elle était belle,  il ne l’entendait plus alors qu’elle chantait.   Elle avait tout fait pour l’aider, en vain.   Ainsi  chez elle aussi la vie se défendait face à cette débâcle,   à ce gouffre sombre et béant qu’elle côtoyait chaque jour, à ce corps qui s’allongeait à côté d’elle chaque nuit tel un gisant.

Elle but une tasse de ce thé au parfum de bruyère que son fils leur avait rapporté d’Ecosse,  puis elle s’assit devant l’ordinateur et posta une photo d’elle sur facebook,  une photo dans sa dernière tenue qu’elle avait prise elle-même en plaçant l’appareil sur un trépied et en enclenchant le retardateur.