Une princesse de conte de fées

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Elle s’est installée dans la plus belle villa du quartier,   après que l’épouse légitime s’en  soit allée.    Elle a pris sa place sans coup férir,   après s’être fait prier pour quitter son cagibi miteux.    Elle promène sa silhouette effilée en tournant gracieusement sa tête ornée de longs cheveux blonds qu’elle teint soigneusement pour qu’il n’y ait jamais de repousse.    Elle ne se gêne pas pour mentir et dire qu’elle est naturellement blonde.    Elle a  les yeux très bleus et le teint hâlé grâce à ses séances de banc solaire.

C’est une revanche pour elle de revenir dans ce quartier où elle a grandi,   enfin,  pas tout à fait,  elle a grandi dans la cité ouvrière toute proche,   dans une famille d’accueil où les filles étaient râblées et les garçons vulgaires.    Elle s’est toujours sentie différente et lorsqu’elle a appris qu’on était allé la chercher à la pouponnière,   cela n’a fait que confirmer sa croyance.   Peu assidue aux études,  elle n’a pas décroché de diplôme,   son salut devant lui  venir de sa naissance et de l’arrivée du prince charmant  qui lui donnera enfin ce qu’elle mérite :   or,  bijoux,  adulation …      Elle a soigneusement ajusté sa mini-jupe,  ouvert  son corsage juste ce qu’il faut et s’en est allée tourbillonner devant les fils de famille,   aux poches bien garnies.    Et un bellâtre,   sensible à sa beauté  ostentatoire,  l’a remarquée et s’est laissé embobiner au point de l’épouser.

Seulement voilà,  quand la porte se referme et que les masques tombent,   elle n’a plus grand-chose à offrir.    Aussi au bout de quelques temps,  le bellâtre,  cet enfant gâté,  qui voulait faire d’elle son trophée,  s’en alla respirer d’autres parfums.    Et cocue, elle se retrouva au grand plaisir de ses beaux-parents qui n’avaient jamais approuvé que leur fils élevé avec le plus grand soin marie cette arriviste sans éducation.    Aussi furent-ils ravis de la voir divorcer et s’en aller,  pleine d’orgueil bafoué, sans la moindre pension alimentaire.  Retourner vivre chez ses « parents » était impensable.    Elle ne s’était pas privée de les traiter de haut durant son mariage et même avant.    Ils devaient ricaner maintenant de la savoir à la rue.  Elle n’eut d’autre choix que de se trouver un travail,   ce qu’elle fit sans trop de difficulté,   car elle était jolie,  séductrice et ses quelques années de mariage dans un « bon milieu »  lui avaient appris  les manières.   Elle devint donc vendeuse dans une boutique de vêtements de luxe pour hommes.    Et bien sûr se remit en chasse d’un prince charmant digne de ce nom,   ajoutant à son scénario de princesse égarée,   celui de princesse trahie.   Certes elle était à nouveau en contact avec des hommes aisés,   cependant,  mine de rien,  les années  avaient passé,   et les proies les plus désirables avaient été capturées.   Mais il en fallait bien plus pour la démonter,   elle aurait ce qui lui revenait de droit,  dût-elle l’arracher à une autre.   Il lui fallut quelques années,   des années où elle accumula de la rancœur,   où elle devint princesse  victime du mauvais sort,   pour prendre dans ses filets une proie de choix,  enfin de son choix,   qui sans qu’elle n’en ait conscience ressemblait comme deux gouttes d’eau à son ex-mari,   un autre bellâtre plus attaché aux apparences qu’aux véritables qualités humaines.   Ainsi,  il délaissa pour elle épouse et enfants,  du moins c’est ce qu’il lui dit, et l’installa dans sa luxueuse villa  à deux pas de là où elle avait grandi.    Elle s’empressa d’abandonner son travail,   croyant mener enfin une vie de princesse en son château,  vie à laquelle elle avait toujours su qu’elle avait droit. Elle ne comprit pas qu’on lui demandait seulement d’être une potiche à exhiber,   un matelas confortable pour la nuit et  une soubrette en  talons hauts pour la journée.    Et tout vira de nouveau à l’aigre sur base d’un malentendu fondamental.    En trois ou quatre ans,  elle se retrouva à nouveau à la rue et s’offusqua de la lettre que son compagnon – il s’était bien gardé de l’épouser – adressa aux services sociaux pour qu’elle obtienne logement et allocations.    « Il me tue », s’écria-t-elle,  face au texte de cette lettre qui lui renvoyait l’image de ce qu’elle  était et non pas de ce qu’elle imaginait être.   La lettre disait ceci : « Pouvez-vous faire rapidement le nécessaire pour Madame X,   une femme sans formation,  sans ressources et sans logement,   se retrouvant dans une situation de  grande précarité. »

Elle réussit à échapper au « logement social » grâce à la naïveté d’une amie qui lui loua un studio pour une bouchée de pain.    Avec de l’argent grappillé  on ne sait où,    elle s’acheta un cabriolet rutilant  qu’elle exhibait  en se promenant,   affublée de lunettes de soleil et d’un foulard telle Grace Kelly sur la corniche.     Bien sûr elle partit pour un troisième tour,   un quatrième…   Cela tournoyait de plus en plus vite si bien qu’elle finit par s’accrocher à son boulot et à son logement.   Celui qui la voudrait devrait d’abord lui passer la bague au doigt et lui signer un contrat en béton.  De sorte qu’elle vieillit maintenant seule dans un petit appartement,  avec un petit salaire.     Elle se console  chaque soir  de l’idiotie des hommes avec une bouteille de whisky.   Elle a compris que le prince charmant ne viendrait plus,  mais ce n’est quand même pas pour cela qu’elle épousera ce petit veuf bien propre, retraité des postes,  qui lui a fait sa demande.    Elle n’est quand même pas tombée si bas !

 

La prof de gym et son élève

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Olga,  soixante-cinq ans, retraitée de l’enseignement, donne un cours de gymnastique pour les seniors.   Cela l’amuse beaucoup de voir ces femmes vieillissantes qui sont moins souples qu’elle et qui viennent lui demander conseil.   Elle s’offre de bonnes parties de rigolade et cela tourne rond tandis que le cours lui apporte de quoi  améliorer ses fins de mois.   C’est que sa carrière n’a pas été complète et, divorcée depuis  près de trente ans,   elle ne roule pas sur l’or.  Elle connaît  toutes les ficelles pour épargner le moindre sou,   elle porte en permanence un jogging informe  sur son corps râblé.  Au premier regard,  on voit  qu’elle n’a plus approché d’homme depuis de longues années et que cela ne lui manque pas.  Elle donne cours à sa manière.   Elle est soucieuse de préserver la santé de ses élèves et leur enseigne le bon maintien et l’entretien de leurs articulations.   Jamais elle ne donne d’encouragement,  elle se contente de corriger les défauts,  parfois sèchement.    On s’en accommode ou on s’en va.    Elle-même s’accommode bien de la nonchalance de la plupart,  alors chacun ronronne dans son train-train.

Un jour arrive Elodie.   C’est une femme au foyer  qui prend de l’âge et se soucie d’entretenir son corps d’une façon plus méthodique.   Elle a toujours pris soin d’elle et cela se voit.    Certes  elle n’a plus son corps de vingt ans,  mais elle « porte beau ».    Elle arrive vêtue d’un body  moulant et de collants noirs,   les ongles faits,  le visage maquillé.   Sa démarche est souple,   elle ne souffre d’aucune douleur  contrairement aux autres élèves.    Le petit groupe l’accueille gentiment,   mais elle reste un peu à l’écart d’être nouvelle.    Elle a du mal à participer aux rigolades,  par contre elle s’applique aux exercices qu’elle réussit plutôt bien.    Tant qu’elle reste effacée et silencieuse tout se passe bien.     Olga la toise et se contente de corriger ses exercices.   Elodie rentre ensuite chez elle retrouver un mari qui la choie depuis trente ans. Ils s’offrent un restaurant gastronomique et parlent de leurs prochaines vacances dans un endroit paradisiaque.

Au fil du temps,  Elodie gagne en confiance et se met à participer aux conversations.    Elle sait amuser la galerie,  elle ne manque pas d’humour,   habituée à cet exercice par son mari qui en déborde.   Mais elle est naïve.   Femme au foyer,  elle n’est pas rompue aux roueries de l’existence.   Elle aime se mettre en valeur au cours de gym et arbore de jolies tenues seyantes et colorées,  elle arrive perchée sur des talons hauts,  alors qu’Olga ne quitte jamais ses baskets,  elle parle de ses prochaines vacances,   de son étoilé favori…  Quand elle réussit un exercice,    elle aimerait qu’Olga reconnaisse ses mérites.   Elle a gardé une âme d’écolière.   Alors Olga la raille : « C’est bien, tu auras un bon point ».   Par  contre,  à la moindre imperfection,  elle ne la rate pas : « Tiens-toi plus droite ! Attention tu pousses trop le menton en avant ».    Elodie finit par prendre la mouche.   C’est qu’elle est susceptible.   Alors elle répond vertement à certaines railleries d’Olga,  qui rétorque en rigolant : « Hahaha,  ça va mal si on ne peut plus faire de l’humour   –   Mais moi aussi je fais de l’humour »,  siffle Elodie…    Bref  cela s’envenime.    Aujourd’hui  Olga s’est lancée dans une tirade  sur les méfaits des talons hauts pour la santé  du dos.    Elodie a laissé passer.    Eh oui,   on est tellement plus jolie en talons hauts et vêtements sexy  qu’en baskets et tenue lâche.     Elle a bien compris maintenant qu’Olga l’envie.    Elle se dit qu’elle doit grandir,   ne plus se laisser atteindre par les railleries d’Olga puisqu’en fait Olga ne rêve que d’une chose,   c’est d’être une femme choyée comme elle qui mène une vie d’enfant gâté.    Lui demander de lui faire des compliments,   c’est de la stupidité !   Réveille-toi Elodie !

Mais un jour la voiture d’Elodie tombe en panne, alors que son mari est en conférence à l’étranger.    C’est le jour du cours de gym.   Elle téléphone à Olga pour s’excuser de son absence et lui en donne la raison.   Et voilà que Olga,  à sa grande surprise,  a une réaction à laquelle elle ne s’attendait pas : « Alors,  tu es seule et sans voiture,  dans ton coin isolé,   veux-tu que je vienne te chercher pour venir au cours ?  Veux-tu que je t’emmène pour faire les courses ? »    Elodie est sidérée,   elle accepte de vive joie.      Et les voilà elle et Olga dans la caisse à savon de cette dernière,  en route pour le super marché.   Elles font chacune leurs provisions,   Olga en produits blancs,   Elodie choisit les marques comme d’habitude.    Elles se retrouvent dans la villa cossue d’Elodie autour d’un thé qu’Elodie fait infuser avec soin pour Olga.     Au grand étonnement d’Elodie,   Olga s’épanche  sur ses problèmes de santé et Elodie l’écoute attentivement,  ce dont Olga lui est reconnaissante.    Personne ne s’intéresse dit-elle à ce qu’elle peut ressentir,   elle doit juste « animer » ses cours et les rendre agréables pour la plupart de ses élèves dont certaines ont été jusqu’à lui reprocher de vouloir parler d’elle. « Merci Elodie de m’écouter et de me comprendre.   Dans ma famille,  on se contentait de souligner ce qui n’allait pas, on n’avait jamais de récompense pour ce qui allait bien,  j’en ai beaucoup souffert ».   «  Pourquoi fais-tu pareil alors ? », pense Elodie, mais elle se tait.    Puis Olga,  s’intéresse à Elodie : « N’est-ce pas difficile de rester toujours seule à la maison avec un mari absent la plupart du temps ? »   –  Oh,  répond Elodie,  je fais son secrétariat,  je réponds au téléphone…     Et soudain  Olga : « Et tu fermes les yeux,  lorsqu’il part en conférence avec une maîtresse ? »  –   Joker,  dit Elodie en souriant…     Elles se sont comprises.    Elles ont remis les pendules à l’heure et signé tacitement un traité de paix.

Le soir même le mari d’Elodie lui a donné son feu vert pour qu’elle loue une voiture  le temps que le joli coupé qu’il lui a offert   regagne son garage.

Mais entre Olga et Elodie,  rien n’est plus pareil.    Du jour au lendemain elles sont devenues amies et c’est Olga qui a fait le premier pas.    Elodie,  ne l’oubliera pas.

 

Miroirs

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Elle a préparé la table pour le réveillon de Noël.   Elle a dû tirer l’allonge car ils seront nombreux.    Sept en tout.    Elle et son mari reçoivent sa mère, sa fille et son fils accompagnés chacun de leur conjoint.    Elle a acheté une nouvelle nappe et des décorations.   Des décorations rouges,  la couleur préférée de sa fille,   des bougeoirs en forme de nénuphars et des bougies rouges sur la nappe taupe.   Des fruits d’automne sont éparpillés entre les assiettes de porcelaine blanche et les verres en cristal.

Elle n’a pas lésiné sur les frais,  elle a choisi des fruits de mer chez le meilleur traiteur,   des huîtres,  du homard,  des langoustines,  des tourteaux…    Elle sait que sa mère et sa fille en raffolent.    Elle aussi.    Le sapin est garni et il brille dans le salon.    A son pied de multiples cadeaux sont amassés.   Le champagne trône dans le seau à glace.

Son fils arrive en premier.   Il est allé chercher sa grand-mère à l’autre bout du pays.  Cela lui a fait deux heures de route.   La vieille est à peine arrivée qu’elle distribue ses instructions et ses remarques acerbes.    Les huîtres ont-elles été bien ouvertes ?   N’a-t-on pas perdu du jus ?   « Oh si,    je vois qu’on a perdu du jus,   qui est l’incapable qui les a ouvertes ? »,  dit-elle en regardant sa fille qui ne répond pas,  un sparadrap sur la main.    Et la vieille ajoute : « Et en plus il y a des  éclats !  Quel mauvais travail ! ».    Elle est en forme et ne va plus s’arrêter.    Voilà sa belle-fille qui arrive.   Douce,  gentille,   elle demande si elle peut  aider.    Enfin sa fille et son beau-fils  sonnent à la porte à peine en retard.   Elle les accueille dans le hall et propose à sa fille de mettre son manteau au vestiaire.   Celle-ci répond en soupirant : « Oh non ça m’embête je le laisse là »,  en le déposant sur l’escalier, et sans autre mot pour sa mère elle va rejoindre les autres.    Inquiète la mère demande à son beau-fils : « Elle est de mauvaise humeur ? », et d’une mimique celui-ci lui fait savoir qu’elle ne doit pas prêter attention.     Avec lui, elle range les manteaux puis ils se dirigent vers le salon.      La grand- mère accapare sa  petite-fille.   C’est son dieu,  elle ne voit qu’elle.     Il  semble à la mère que sa fille a encore grandi.   Et puis elle comprend en voyant ses bottines : des talons de douze centimètres.   Sachant qu’elle mesure plus d’un mètre septante cinq,   on comprend pourquoi elle domine  son monde…   Ses cheveux courts sont gras,  elle n’a pas pris la peine de les laver,   son maquillage est exagéré.   Elle va vite prendre la parole et ne plus la laisser à quiconque.    Elle domine de la taille,  elle domine du verbe.   Les autres n’ont qu’à se taire et à approuver béatement.    La vieille l’adule,   applaudit à son arrogance.   La fille parle d’une voix forte et fluide de sujets qu’elle est seule à maîtriser et qui n’intéressent qu’elle.   La vieille est aux petits soins pour son idole.   « Prends les huîtres pleines  de jus ! ».    Et le beau-fils dans sa barbe qui murmure suffisamment haut pour qu’on puisse l’entendre sauf la vieille qui est aussi sourde d’oreille que de cœur : « Oui et laisse le moins bon aux  autres surtout ! ».    La vieille devient la risée de la tablée,    le jeu est mené par sa fille et son beau-fils.    Quand l’aïeule demande au mari : « Ce sont des huîtres de Zélande au moins ? » et que le mari répond : « Non de Cancale »,  la fille susurre à son père : « Mauvaise réponse… il fallait dire,   oui,  ce sont des huîtres de Zélande ».   Elle se dit que sa fille est fine pour gérer la drôlesse.    Est-ce pour cela que la vieille l’adore ou sa fille est-elle plus fine parce qu’elle  ne subit aucune attaque ?  Ou n’est-ce pas simplement qu’elles se ressemblent ?  Que l’une voit dans l’autre ce qu’elle aurait voulu être et que la jeune est ravie des baffes que la vieille distribue alentour,  sauf à elle bien-entendu ?  « Veux-tu du pain ?  de la mayonnaise ? », dit la vieille à sa petite-fille,  et avant qu’elle ne réponde, elle hèle  le mari comme s’il était le serveur.     Son fils et son beau-fils le nez  dans leur assiette s’amusent à imiter les réflexions de la vieille  qui se goinfre.   Elle mange beaucoup plus que sa part,  de sorte que la mère doit se passer de homard.    Sa fille continue de pérorer sous le regard admiratif de sa grand-mère.    Son fils tente d’intervenir pour diversifier la conversation et exister un peu,  mais il se fait clouer le bec par sa sœur.   « Oui, tais-toi, toi ! »,  lui lance  la vieille en écho.    Sa douce petite belle-fille lui murmure : « Elles sont imbuvables.. .».   La mère répond par une grimace qui signifie qu’on ne peut que les supporter.      Quelle idée elle a eue de vouloir rassembler ses enfants et sa mère!    Elle a rêvé d’une belle tablée harmonieuse,   d’une famille unie, du cliché de Noël.   Elle n’a pas encore compris que chez elle ce n’est pas possible,  qu’il y a deux troublions qui gâchent la fête.

Enfin tout le monde s’en va.    Il n’y a eu d’éclat que de coquille d’huître…    Elle a stressé toute la soirée.   L’aïeule va se coucher,  elle loge chez elle.  Son mari la reconduira le lendemain matin après le petit-déjeuner.

C’est alors que calmement la vieille dit : « Ah quelle belle soirée !   Quelle belle famille nous formons ! ».   Et elle est sincère.  Elle peut mourir tranquille,  sa relève est assurée.  Sa petite-fille persécutera le reste de la famille,  après qu’elle-même l’aura fait toute sa vie.

 

L’avocat des riches

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C’est un  avocat de haut niveau,   c’est son amant.     Elle l’admire,  elle la femme effacée qui vit très modestement.    Il parade devant elle et cela lui fait du bien,   cette admiration qu’elle a pour lui.

C’est que dans ses affaires il côtoie le grand monde.  Milliardaires, héritiers de grandes fortunes  défilent dans son bureau ou plutôt c’est lui qui est convoqué dans les leurs.   Ces hommes  ont l’assurance et l’arrogance de ceux à qui tout appartient.    Il ne le lui dit pas,  mais elle devine qu’ils le traitent comme un larbin,  un de plus,  parmi la cour de leurs domestiques.    Ils l’invitent dans leur antre,  il voit leur luxe et il se sent tout petit.

 C’est si bon d’être dans ses bras à elle,  qu’il pense  naïve au point de croire qu’il est un grand homme alors qu’il n’est un serviteur des riches dont il ne fait pas partie et ne fera jamais partie à moins de gagner à la loterie.   Il prend d’ailleurs un billet chaque semaine.

Ces bénis du ciel  jouent à des jeux pervers.   Ainsi un l’a fait venir jusque dans sa salle de bain pour lui montrer son corps nu,  superbe à un âge avancé.   Il a piscine intérieure,  médecin personnel,  kinésithérapeute et coach à domicile,  lui dit-il,  la mine déconfite.     Cet autre le convie pour un séjour dans une de ses résidences en même temps qu’un avocat concurrent qui convoite le pactole que représente un  client aussi aisé.    Et il les regarde se bagarrer,   comme un spectateur de combat de coqs qui comptera les coups et applaudira à la  mise à mort.

Elle le recueillera et le reconstruira dans leur hôtel  quand il aura subi les pires humiliations,   elle se réjouira avec lui lorsqu’il aura pris une revanche symbolique sur un rival ou mieux sur un client.

Ces clients-là, elle ne les connaît que par lui,  mais elle les imagine.   Ils ont tant d’argent qu’ils ne savent plus quoi en faire,   alors après avoir vécu le frisson de la possession d’une grande fortune,   les jeux du sexe et les partouzes,  ils cherchent l’adrénaline ailleurs.   Dans l’escroquerie par exemple.    Ils s’amusent à frauder le fisc,   non pas pour gagner encore plus d’argent,  mais pour se sentir vivre à nouveau,  car  ayant tout épuisé des plaisirs légaux,   ils tentent le crime et un jour ils se font prendre.    Non pas à leur grand dam,  mais plutôt à leur grande satisfaction,   car de nouveaux frissons apparaissent, des jeux de pouvoir encore inexpérimentés,   de nouveaux larbins,   les juges,  les avocats pénalistes.    Bref,  ils n’ont pas fini de s’amuser…

Elle, elle n’envie personne. Elle  ne joue pas dans la cour des grands et cela lui convient bien.   Elle aime regarder Dowton Abbey à la télévision et admirer les décors et les toilettes,   comme on regarde des œuvres d’art dans un musée.    Au fond, elle a plus de chance que lui.    Elle n’achète pas de billet de loterie,  car elle sait que c’est un impôt supplémentaire,  dont elle peut se passer.

Jusqu’il y a peu,  elle lui disait que c’était son métier,   que c’était ainsi qu’il gagnait sa vie et qu’il devait garder une distance,  comme un médecin par rapport à ses malades,   que lorsqu’il rentrait le soir chez lui,  il pouvait déposer son costume des grands soirs,  cesser de paraître ce qu’il n’était pas et reprendre sa vie.    Il se consolait ainsi, pensait-elle.     Mais voilà que quelque chose est venu bouleverser cette vie privée qu’elle croyait  protégée.    Peut-être emporté par ses récits,   son fils a conquis le cœur d’une héritière,   une fille aux parents richissimes qui l’invitent lui le simple avocat et sa famille dans des restaurants de luxe ou pour de somptueuses vacances.   Il ne peut refuser,  mais n’a pas les moyens  de rendre la pareille…  Il dissimule mal son agacement,   son dépit face au beau-père de son fils qui lui fait des cadeaux aussi onéreux qu’humiliants…

Alors il n’est plus à l’abri nulle part sinon dans ses bras.  Il la pense crédule,  il fait la roue,   lui offre un lainage en cachemire,  des dessous de soie.    Elle applaudit, elle le remercie,   elle le laisse croire qu’il l’impressionne,   il n’a plus que cela…    que serait-il sans elle ?

Mais elle,   elle a le sentiment d’en avoir fait le tour,  de tout connaître de lui. Elle s’ennuie de ses histoires toujours semblables,  de son corps usé avant l’âge.   Bientôt,  elle va le laisser à sa vie et se choisira un amant plus jeune et plus fringant.

 

« Mitraillette »

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Mon cousin s’approche de moi et me susurre d’un air goguenard : « Tu connais ce type ? »

 –  Oui,  c’est le voisin de mes parents depuis toujours.

 –  Tu sais comment on l’appelait aux chemins de fer ?

 –  Non.

  – On l’appelait « Mitraillette ».   Tu devines pourquoi…

Oui j’imagine que ses collègues de la société des chemins de fer,  ou du moins certains,  n’étaient capables de ne voir que son défaut de prononciation…

Cela ne me fait pas rire.    Albert,  le voisin de mes parents, est un homme que j’apprécie beaucoup au point d’en oublier qu’il bégaie,  sans que cela ne ralentisse son débit de parole,  au contraire,  dirais-je.  De là son surnom.  Il faut un certain entraînement pour le comprendre,  mais je l’ai.    J’ai eu le  temps d’apprendre pendant toutes ces années.

Il est des surnoms méchants qui n’apportent rien.    Ainsi le prêtre de mon enfance se faisait appeler « Clignoteur »,  à cause de ses tics faciaux.    Il  y en a d’autres qui sont flatteurs par inadvertance : un de mes amis avait reçu celui de « Gandhi »,  en raison d’une ressemblance physique certaine,  mais, et c’était involontaire de la part des auteurs,   il avait aussi un fond de sagesse et d’amour de la paix,   qui faisait que ce surnom  lui convenait parfaitement et le caractérisait bien.    Un ami de mes enfants avait hérité de celui de « Professeur Tournesol »,   et cela faisait beaucoup rire les chenapans qui le lui avaient attribué,  mais quand on sait que cet enfant plus savant que les autres est devenu un chercheur qui donne des conférences dans le monde entier,   on se dit qu’il y avait là une prémonition bien involontaire. Une fratrie de six enfants avait surnommé la cadette «  la vache sacrée »   ce qui était révélateur de l’attitude des parents et des sentiments des uns et des autres.

Quoi qu’il en soit ces sobriquets sont rarement bienveillants et celui qui les  reçoit doit apprendre à ne pas se laisser détruire.    C’est apparemment ce qui s’était passé pour « Mitraillette ».    Il s’attelait à son labeur de piocheur et prenait soin de sa femme et de leurs trois enfants,  dont aucun n’avait hérité de son défaut de prononciation.   Il devait trouver dans sa gentille famille assez de force pour faire face aux brimades,  et  donner beaucoup d’amour à ses proches,  car ses enfants poussaient bien,   en pleine santé et heureux de vivre.  Son fils suivit les traces de son père et entra à la société des chemins de fer,  mais pas comme piocheur.   Il y gravit les échelons et devint chef de gare,   une belle revanche pour « Mitraillette » qui en était très fier.    Sa fille aînée choisit le métier d’infirmière qui demande de l’énergie et du cœur,  qualités apprises au sein de sa famille.    Quant à la cadette,  une blondinette, née sur le tard,  elle se découvrit la bosse des maths et devint cadre informatique.  Les trois enfants se marièrent heureusement et il naquit une kyrielle de petits-enfants.

Aujourd’hui j’ai assisté aux funérailles d’Albert.    J’ai vu toute sa famille réunie,   j’ai entendu ses petits enfants raconter les anecdotes qui leur  étaient chères,  leurs souvenirs d’enfance avec ce grand-père dont la bouche délivrait les paroles par saccades peut-être,  mais dont l’amour ne connaissait pas le bégaiement.

J’ai pensé que cet homme simple avait réussi là où beaucoup échouent,  fonder une famille où frères et sœurs,  cousins, cousines s’entendent et se soutiennent.   Je sais à quel point c’est difficile.

J’ai eu des nouvelles  de mon cousin,    l’ancien collègue de « Mitraillette ».   Contrairement à lui,  il n’a pas été au bout de sa carrière de cheminot.    Il est resté célibataire et il tient une baraque à frites peu fréquentée.   Il est notoire qu’il boit trop.     Mais il est vrai qu’il n’a pas de sobriquet et n’en a jamais eu,   du moins à ma connaissance.    Il est de ceux qui se moquent des autres et dont on ne se moque pas.   Et je me dis aujourd’hui,  qu’il ne connaît pas l’essentiel de la vie.

Le maître d’hôtel

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Elle avait l’habitude de déjeuner dans ce restaurant cossu du centre ville.  Elle en aimait les murs en pierres, les plafonds voûtés, l’ambiance feutrée.     A la tête d’un cabinet d’avocats,  elle y invitait régulièrement son bras droit, un homme effacé mais indispensable,  afin de discuter affaires ou de célébrer un succès. Le personnel la connaissait et la choyait.  Elle appréciait Marisa,  le maître d’hôtel et Damien le sommelier.    Elle se plaisait à discuter cuisine avec l’une,  des vins qu’il lui servait avec l’autre. Damien avait appris à connaître ses goûts et ne laissait jamais son verre vide.  Il était très respectueux et très à l’écoute de  ses souhaits.    Entre Marisa et Damien,  elle trouvait un  grand confort qui contribuait autant à son plaisir que la qualité des mets et la conversation de son convive, souvent ennuyeuse à vrai dire.   Chacun à leur manière Marisa et Damien flattaient son ego de femme autoritaire et dominante sans que son collaborateur ne pipe mot.  C’était elle qui passait commande,  choisissait et goûtait le vin,  tandis que lui se taisait et  profitait en silence de ses choix toujours judicieux.  Il la laissait intelligemment occuper le devant de la scène et en tirait de multiples avantages.

Il y avait dans ce restaurant,  beaucoup de changements dans le personnel,  mais il semblait à la femme que Marisa et Damien,  si compétents l’un et l’autre, seraient toujours là pour s’occuper d’elle.

Quelle ne fut pas sa surprise,  un jour de janvier, de ne pas les trouver au poste. A leur place, une seule personne officiait : un homme grand et rondouillard, le verbe haut, qui s’empressa à l’installer, comme s’il avait toujours été aux commandes. Cette  assurance,  déplacée à son sens chez un nouveau venu,  lui déplut  immédiatement.

Où étaient donc Marisa et Damien ? Elle demanda discrètement à une serveuse, mais celle-ci mal à l’aise répondit qu’ils ne faisaient plus partie du personnel et qu’elle n’en savait pas plus.

Elle observait l’homme.   Elle le trouvait ridicule,  boudiné dans son bel habit,  avec sa démarche à petits pas et ses grosses fesses plates.   Enfin,  s’il était compétent,  elle oublierait ces détails.  Elle vit qu’un wifi était désormais disponible et elle s’adressa à lui pour en connaître le code.   « Je veux bien vous le donner, répondit-il, l’œil brillant, « mais  votre voisin va connaître un grand moment de solitude… ». Elle déjeunait comme d’habitude avec le même collaborateur incolore et l’impertinence de la réponse la laissa sans voix.

Elle entama son déjeuner et n’y pensa plus,  prise par ses affaires.  Lorsque le maître d’hôtel apporta le vin rouge pour le lui faire goûter,  elle lui demanda : « Et quelles saveurs dois-je m’attendre à trouver dans ce vin ? »,  question qu’elle avait l’habitude de poser à Damien.  Mais au lieu de lui répondre comme l’aurait fait son prédécesseur,  l’homme  agita ses bajoues et lui répondit du tac au tac : « Mais c’est vous qui allez me le dire ! ».  C’était trop,   il avait franchi la ligne rouge !   Le vin blanc de l’entrée l’ayant quelque peu désinhibée,  elle répliqua : « Mais vous en prenez bien à votre aise,  cher monsieur,  il semblerait que vous oubliiez que le client c’est moi et pas vous ! » –  Mais pas du tout, rétorqua-t-il en s’esclaffant et il servit le vin sans lui en décrire les arômes.

Elle l’entendait taquiner d’autres clients,  des hommes d’affaires comme elle et elle se dit qu’il ne ferait pas long feu dans cette maison exigeante.  Elle se promit qu’elle n’y repasserait pas avant plusieurs semaines.  Ce serait l’occasion de découvrir d’autres restaurants. Elle s’encroûtait ici !

Et ainsi fit-elle.   Au bout de trois mois,   la cuisine savoureuse  et le décor chaleureux de son restaurant favori lui manquèrent et elle y revint,  espérant que le gros maître d’hôtel n’y serait plus.    Mais hélas,  c’est lui qui l’accueillit dès l’entrée,  visiblement ravi de son retour.   Zut !  Que se passait-il? Des personnes compétentes s’en allaient et on conservait un grossier merle à la tête du personnel de salle ! Il y alla d’emblée de ses impertinences. Constatant qu’elle était seule,  il lui lança  : « Et alors, on vous fait attendre aujourd’hui ? ».  Son invité était effectivement en retard… Elle ne releva pas. Elle avait décidé de l’ignorer et de tenir ses distances. Elle se dit qu’elle allait commander un apéritif.  Elle appela l’homme : « Monsieur ! », et il répondit : »Mademoiselle ? ». Et toc ! C’était toujours flatteur d’être appelée ainsi quand on en a passé l’âge. Il s’empressa auprès d’elle.   Sans sa sécheresse habituelle, elle lui dit : « Vous pourriez me proposer un apéritif, histoire de m’aider à attendre mon invité… ». Il se mit au garde-à-vous et  lui débita la liste des apéritifs qu’il proposait. Elle le laissa puis l’arrêta et dit simplement : « Un bon vin blanc, comme j’en ai l’habitude ! ». Il s’inclina et appela le nouveau sommelier, qui lui n’était pas impertinent et qui lui servit un vin selon son goût. Son invité arriva en s’excusant platement : il avait été pris dans un embouteillage.  Ils déjeunèrent agréablement.  A un moment le maître d’hôtel vint lui-même pour remplir son verre de vin blanc, rôle normalement délégué au sommelier.  « Non merci », dit-elle avec à peine un regard «  je me réserve pour le rouge maintenant », et il n’eut plus qu’à faire demi-tour.

De ce jour les impertinences cessèrent. De son côté,  elle gardait ses distances avec le gros homme et lui se tint mieux à sa place.  Par contre elle sympathisa avec le nouveau sommelier,  qui bientôt,  lui devint aussi agréable que ne l’avait été Damien. Le maître d’hôtel resta à son poste,  faisant son cinéma auprès d’autres qui s’en souciaient moins qu’elle.  Peut-être sans cela, se serait-il cru insignifiant, mais elle évitait désormais de se laisser aller avec lui car c’était un homme qui n’acceptait pas l’autorité d’une femme contrairement à ses collègues,  hypocrites peut-être,  mais sachant mieux y faire.

 

Les bottines de Noël

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Cette année-là  s’achève dans le gris et le froid,  balayée par un vent du nord qui  ne porte  aucun soleil.

Entre elle et sa mère c’est une histoire de conflits perpétuels,   mais sans qu’il n’y ait jamais eu de rupture.

Maintenant sa mère est vieille.    Elle vit seule dans sa maison.    Elle ne manque de rien, bénéficiant d’une retraite confortable,   mais elle est d’une radinerie maladive,  sans doute d’avoir manqué dans sa jeunesse.    La dernière fois qu’elles se sont parlé au téléphone,  la vieille lui a dit qu’elle avait froid aux pieds avec ses baskets d’été…    La fille a été horrifiée.    Elle se souvient de ces baskets qu’elle lui a offertes il y a un certain temps déjà.    Sa mère les porte quotidiennement,   mais on est en décembre,  il gèle.   « Tu devrais t’acheter des bottines ! »,  dit-elle à sa mère.  Mais elle rechigne à  la dépense.

Alors  la fille en commande quatre paires en ligne pour qu’elle puisse choisir,  elle renverra celles qu’elle ne veut pas.    Elle le lui annonce.  « Mais tu es folle, répond la vieille,   cela va me coûter combien ??? » – Rien,  maman,  je te les offre…     –  Ah,  alors…

Quand elle arrive chez sa mère avec son gros colis,  elle se sent comme le Père Noël.    La vieille déballe avec délectation,  elle essaie.    Elle est ravie de la première paire et voudrait s’arrêter là.  « Continue,  essaye les autres »,  lui dit la fille.     La voilà qui essaie les quatre paires.    Il y en a deux qui lui plaisent,    la paire robuste,  qui va par tous les temps et une autre plus fine qui conviendrait pour les sorties.    La vieille bave d’envie.    Elle ne sait laquelle choisir.  En fait elle voudrait  les deux,  mais pour ses sorties quotidiennes les robustes sont plus appropriées que les fines,   qui lui plaisent cependant plus.   C’est qu’elle se retrouve coquette soudain.   « Je t’en offre une paire,  dit la fille,  mais tu peux t’offrir celle qui te fait envie… ».    La vieille ronchonne,   elle conclut : « Je prendrai les robustes,   elles me feront plus d’usage » –  Comme tu veux dit la fille.   –  Oui mais les autres me plaisent plus.    –  Eh bien,   fais-toi plaisir,  offre-toi celles- là !…

La vieille hésite.   Elle tâte le beau cuir luisant,   admire la couleur cognac.   Oui elle est tentée.   Mais sa fille se montre impitoyable,  elle n’offrira qu’une seule paire, sachant que le compte en banque de sa mère est mieux garni que le sien…

La mère fait diversion : « Comment est-ce que je dois les entretenir ? » –  Lesquelles ? répond la fille.      Et la vieille se tait.      Puis : « eh bien admettons que je prenne les fines… » .  –  Tu les imperméabilises dans un premier temps,   et puis,  lorsqu’elles seront défraîchies,   tu appliques une crème incolore et tu fais briller… »    –  Ah, et pour les autres ?  –   Eh bien tu fais la même chose…

La vieille se tourne d’un coup  vers la malicieuse,  prête à mordre.  La fille fait semblant de ne rien voir.    Mais la vieille se tait,  elle espère toujours qu’on lui offrira les deux paires…

« Bien,  dit la fille,  tu peux réfléchir quelques jours si tu veux… »

La vieille  est aux prises avec ses démons.   «Oui , finit-elle par dire,   mais si je prends les deux et que je meure,   cela ira à rien ces bottines… »

La fille la regarde.    Elle n’avait pas pensé à cela.   Elle a beau avoir dépassé le cap entre les jours vécus et ceux qui restent à vivre,  elle est encore les deux pieds dans l’existence.   Elle trouve cependant la réponse qui convient : « Mais non maman,   je les mettrai moi ces bottines,  tu sais qu’on a la même pointure… »

Alors la vieille est rassérénée.    Elle déclare : «  D’accord,  tu m’en offres une et je prends l’autre ».   –  Marché conclu, fait la fille.

Et pour fêter cela,  la vieille débouche une bonne bouteille et sort quelques friandises rassises  de ses armoires.     Elles sont là à trinquer en se regardant avec amour.    C’est que les  disputes se font rares.    Ce n’est pas la vieille qui a changé,  elle reste piquante,  méchante.   Mais la fille a enfin grandi.   Elle a appris à ne plus se laisser atteindre,   à ne plus vouloir répondre aux ignominies. Elle a fait table rase du passé,  de ses rancœurs.    Elle accepte sa mère comme elle est,   elle sait qu’elle ne changera jamais  alors autant la prendre avec philosophie.

Une fois rentrée à la maison,   elle lui téléphone: «  Je suis contente, dit la mère,   on a passé un bon moment,   je trouve que ton caractère s’améliore enfin,   à ton âge, ce n’est vraiment pas trop tôt ! »     Et la fille rit.    Sa mère a raison,   elle a fait beaucoup de progrès !   Et la fille d’ajouter : « N’oublie pas que tu es invitée, comme chaque année pour le réveillon… –   Ah ça j’espère bien,  manquerait plus que tu ne m’invites pas !!!

Des étoiles sur le rivage

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Le petit ours en peluche repose sur ma table de nuit,   une cicatrice de fil sur la poitrine.   Il avait un cœur de nacre.   Je voulais te l’offrir,  mais il s’est perdu et je ne l’ai pas  retrouvé.

Cette nuit j’ai dormi profondément. C’est sur le matin que j’ai rêvé de toi.   Nous  étions dans ta  voiture et tu te penchais sur moi pour que je t’embrasse.   Je posais  délicatement mes lèvres sur les tiennes, tout en retenue,  car je te sais rétive à mon hommage.   Je gardais les yeux ouverts et je contemplais tes abondants cheveux sombres,   ton visage d’oiseau affolé,   tes paupières closes sur tes yeux de chat…   puis je tentais de glisser ma main sur ta taille, à même ta peau,   mais tu  te rétractais et me repoussait. « Je dois y aller maintenant », disais-tu et tu me laissais.   Tu  te dirigeais  vers une boutique où tu travaillais comme vendeuse sous la surveillance d’une matrone qui ne t’aimait pas.   Je me glissais dans ce magasin de lingerie et j’y achetais des bas.   Puis je me dirigeais vers la caisse.  « Bonjour Mademoiselle, me disait la préposée… »  C’est à ce moment que je me suis réveillée.

Elodie,  Elodie…  depuis deux années que tu es entrée dans ma vie,   je ne me connais plus.

 Je te revois m’ouvrir la porte de cette école  de dessin  où j’avais décidé de m’inscrire.   Timide et accueillante tout à la fois,  tu portais une robe noire qui moulait ton corps,   tu volais plus que tu ne marchais.    Tu avais été si attentionnée pour moi.    Au début, tu m’envoyais des textos appuyés pour m’encourager à mon travail.   Puis tu m’as invitée au cinéma et tu m’as parlé de tes déboires amoureux,   tu en avais marre  de ces hommes  tous pareils…    Tes gestes étaient amples et  vifs,   ton sourire affichait de petites dents pointues.    On parlait trop fort dans les bistrots,  mais personne ne nous regardait.    Un jour au moment de se quitter,  le bisou a dérapé…   Alors tes yeux ont brillé  comme deux étoiles dans un ciel vert.  Et juste après il y a eu ce  repas de Noël au restaurant,  toutes celles de notre cours de dessin  étaient là, et toi tu t’es assise à côté de moi.  Il faisait sombre.   L’ambiance était animée.   A un moment,  j’ai senti que ma jambe me chatouillait sous la nappe  et je n’ai pas compris que c’était ta main, un peu maladroite, qui cherchait la mienne.   Ou alors je n’ai que trop bien compris et je n’ai pas osé la prendre.  Cela ne te démonta pas.  Lorsque je déclarai : « J’aime qu’un homme soit doux »,  tu répondis,  le regard en invite,  le visage incliné : «  Il y a d’autres douceurs… ».

Mais de ce jour tout  bascule.    C’est moi qui t’invite au cinéma,  c’est moi qui t’écris : « J’ai envie de ta douceur ».  Toi tu reportes,  tu trouves des excuses et finalement nous n’y allons plus.    Terminées nos sorties à deux.   Je ne t’invite plus car je sais que je n’aurai plus de réponse.    Au cours tu me lances des moqueries,  des plaisanteries vachardes et mon cœur saigne.    Je tiens mes distances.    J’ai pris mon courage et je t’ai mordue à mon tour.   Tu ne t’imaginais quand même pas que j’allais te laisser me maltraiter.   Alors depuis,  c’est le froid de l’hiver.    On s’évite.    Je me dis que je devrais trouver un autre cours,  mais je ne me décide pas. Je ne vais pas fuir devant toi.   Tu as annoncé que tu étais en couple,  tu clames ton bonheur.    Je ne sais même pas si tu es  avec un homme ou une femme.   Un homme j’imagine, c’est plus facile.    Cela ne me regarde pas.    C’est fini.

 Chaque soir,  au moment de me coucher,  je vois l’ours en peluche que j’avais pensé t’offrir et je pense à toi.    Lui aussi je devrais le remiser.   Mais je ne le fais pas.   Il n’a plus qu’une cicatrice  trop visible. Cela me servira de leçon,  on n’offre pas son cœur de nacre à la première venue.

J’ai raconté cette histoire à mon meilleur ami et il m’a dit : « Oublie-la,  c’était une chipie, une allumeuse qui voulait tester son charme. Trouves-en une autre !».  Il a raison,  et en même temps il ne comprend pas.  Comme si tu pouvais être remplacée.    Je  t’ai aimée Elodie.  Je guéris de toi un peu plus chaque jour.  Il n’y a que ces rêves qui te ramènent encore vers moi  comme des étoiles  sur le rivage  de ma conscience.

La maison qui était différente

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C’est un village de banlieue, un de ces lotissements où chaque maison est plantée dans une parcelle de quelques ares entourée de haies de thuyas.  A quelques variantes près les maisons paraissaient jumelles  sauf la leur à laquelle ils donnèrent  un aspect contemporain et original qui tranchait  au milieu de cette foule semblable.

Cette singularité avait immédiatement suscité les railleries et la curiosité des voisins.    Les enfants du quartier,  inspirés sans doute par les conversations de leurs parents,   avaient baptisé leur maison : « Le bunker ».    La maison n’était-elle pas un bloc massif qui se distinguait des petites maisons aux toits pentus qui l’entouraient ?   Mais ce rejet de la maison s’accompagna bien vite d’un rejet de leurs habitants lorsqu’ils s’installèrent.

En fait,  de la même manière que leur maison était différente de ses voisines,  eux-mêmes étaient différents. Non qu’ils soient noirs de peau ou obèses.   Simplement d’une autre essence.  On les regarda bientôt de travers,  de même les enfants du quartier se groupèrent pour moquer ceux du « bunker »…

Eux ne comprenaient pas ce rejet.   Ne saluaient-ils pas les voisins à chaque sortie ?  Pourquoi leur répondait-on si froidement ?   Lui n’était pas souvent là et cela le touchait peu,  mais elle qui restait au foyer aurait voulu lier conversation.  En vain.    A l’école, elle essayait de se rapprocher d’autres mamans,  mais elles se détournaient d’elle et l’excluaient de la conversation.   Par contre,  elles avaient souvent une remarque acerbe pour ses enfants.   Par exemple,  comme ils étaient fluets,  on lui disait : « Vous économisez sur leur nourriture ? »,  et tout allait dans le même sens,  si bien qu’elle ne chercha plus à s’intégrer dans ce village où ils étaient venus s’installer depuis une autre région afin de se rapprocher du travail du mari et éviter les longs trajets fatigants.

Il n’y avait pas que dans le proche voisinage que leur maison avait suscité des rebuffades.  Les frères de son mari, qui  étaient très traditionnels,  ne se gênaient pas pour dire : « Mais comme c’est moche cette maison ! »,  puis ils retournaient dans leur demeure  à leur image,  sans inventivité.

Elle commença à aménager le jardin.   Elle planta, avec l’aide de son mari,   des haies d’arbustes feuillus qui mettaient des couleurs au fil des saisons et attiraient les oiseaux.    Elle laissa les arbres en place au lieu de les abattre comme l’avaient fait uniformément ses voisins. Elle aimait leur ombrage en été,    les feuilles dorées en automne et l’hiver, leur silhouette de bois  qui laissait passer la lumière quand les jours étaient courts.   Plutôt que de faire un échantillonnage de plantes dans des plates bandes rectilignes, elle installa des massifs à l’anglaise et des plantes grimpantes sur la façade.    Elle  était assez détendue par rapport à l’entretien et ses massifs débordaient joyeusement tandis que les plantations de ses voisins étaient toutes contenues et  taillées sèchement.

Elle entendait des conversations entre voisines : « Tu voudrais des plantes grimpantes sur ta façade toi ? » –  Oh non ça salit !

Elle avait pris son parti de ce rejet généralisé et se réjouissait de voir son rosier grimpant prospérer et couvrir la façade d’une parure blanche et odorante qui durait de la fin du printemps aux gelées.  Il était si beau que des étrangers s’arrêtaient pour lui en demander la variété.

Un jour elle s’aperçut que sa voisine d’en face avait planté un rosier grimpant,  mais au lieu de le laisser prospérer,  elle taillait chaque branche sèchement et il ne portait pas.   Si bien qu’un matin, elle vint lui demander conseil…   Bonne joueuse,  elle accepta l’invitation et se rendit au chevet du  rosier bridé.   Elle expliqua comment courber les nouvelles branches pour obtenir une belle floraison,  plutôt que de rabattre les jeunes pousses.   Cela ne plaisait pas trop à l’autre de laisser s’épanouir ainsi une plante.    Elle transigea cependant et le résultat fut  visible rapidement.   Elle prit donc l’habitude de se faire conseiller pour ses rosiers mais aussi pour ses clématites et autres camélias.    Bientôt la rue se couvrit de rosiers grimpants.    Mais ce n’était pas à elle qu’on demandait conseil,  mais à la voisine qu’elle avait instruite.   Cela la faisait rire,  ses enfants avaient quitté l’école du village pour une autre plus largement fréquentée et en  avait ramené des amis  qui leur ressemblaient.    Elle s’était liée avec leurs parents,  car quand les enfants s’entendent,   c’est que les parents ont des points communs.   Les amis des enfants arrivaient à chaque congé,  et avec leurs mères elle discutait de livres,  d’aquarelles,  d’oiseaux et de toutes autres choses,  car elle n’était fermée à rien.    La maison devint un lieu de rencontres amicales où ces dames débarquaient portant chapeau et tenue folle,  accompagnées d’une kyrielle d’enfants délurés.   Cela  suscitait des regards mauvais,   mais elle se fichait de ce que l’ont pouvait penser et vivait sa propre vie.  Malgré l’arrachage progressif des haies de thuyas et l’installation de rosiers grimpants sur les façades,  elle garda les plus belles plantes du quartier,  car il est difficile de devenir créatif quand on est né avec l’esprit étroit.

 

Espoir

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L’orchidée blanche a une place en vue dans le living.   Elle est proche d’une fenêtre au sud,  garnie d’un store qui la protège du soleil trop fort.    Mais  aujourd’hui elle déprime.   Sa floraison se flétrit avant l’heure et ses feuilles sont molles et pendantes.   La femme ne sait que faire pour cette orchidée qu’elle soigne avec amour depuis huit ans.  Elle se désole face à cette décrépitude.

Elle se souvient du jour où elle l’a reçue.   Elle n’avait jamais cultivé d’orchidée et sa fille la lui avait offerte le jour de ses vingt ans tandis qu’elle lui avait fait monter un diamant  sur une chaîne d’or et le lui avait donné en gage  d’amour éternel.   C’était alors une période de paix transitoire entre elles  après les orages qui avaient marqué l’adolescence de cette fille si rebelle.   Elles insistaient chacune pour dire à l’autre qu’elle lui offrait un beau cadeau,  que l’orchidée était une plante rare et chère pour un petit budget,  qu’un diamant sur or blanc renfermait tout l’amour d’une mère pour  sa fille.   C’était cette difficulté à communiquer même dans les bons moments.

Au jardin le jeune chien poursuit les tourterelles.   Elles viennent quérir de la nourriture dans la mangeoire à oiseaux que la mère approvisionne chaque matin.  Il aboie puis pleure lorsqu’elles lui échappent.

 Au cours des années qui ont suivi,  mère et fille se sont vues un temps régulièrement.  La fille arborait fièrement le diamant et la mère s’en réjouissait.   Mais elle passait d’un homme à l’autre et de déception en déception.   La mère se gardait de tout commentaire sur ses choix  amoureux.   Elle avait trop bien appris que tout conseil susciterait l’ire de la fille et qu’elle en prendrait automatiquement le contre-pied.    A cette époque, elle vivait avec un alcoolique qui avait le double de son âge.   Il était divorcé et père de deux fillettes qui raffolaient de cette « grande sœur »,  mais l’homme,  disait-elle, ne pouvait oublier leur mère,  il lui en parlait longuement en buvant.   Elle en avait assez.   Elle allait rompre.   La mère se taisait.   Dans les études de la fille, tout allait  de travers.   Elle faisait la fête chaque jour jusqu’aux petites heures et quand venait le jour de l’examen, elle fumait de l’herbe et  échouait.

La voilà maintenant qui entame une période de célibat. Elle invite sa mère tous les dimanches à boire le thé dans le coquet studio qu’elle lui a loué.   La mère n’aurait pas voulu que sa fille soit mal logée malgré leurs conflits si violents.    C’est elle aussi qui lui a offert ce service à thé, et aujourd’hui elle apporte un nouveau jean.    Mais il y a un froid entre elles,  quelque chose de palpable,  une rancœur que la mère ne s’explique pas.   Elle se rappelle les accusations de sa fille : « tu me maltraites,   tu veux me détruire… »    Ce n’était bien sûr pas le cas.    Que voulait exprimer la fille par ces phrases cruelles ? C’était une incompréhension totale, mais la mère sait que la souffrance de sa fille est bien réelle.

Son célibat s’éternise et elle s’en plaint à sa mère.   Alors celle-ci ose une suggestion : « Pourquoi ne prends-tu pas Godefroid ? »  La fille la regarde et ne dit rien.    La mère se souvient de cet adolescent que sa fille fréquentait avant la crise,  un garçon robuste, équilibré,  avec une grande aisance verbale.    Elle savait qu’il était amoureux de sa fille depuis longtemps, mais qu’elle n’en avait jamais voulu.

Trois semaines plus tard elles se retrouvent comme souvent dans leur restaurant,  celui où a eu lieu l’échange de l’orchidée et du diamant.   La fille arrive très en beauté,  elle porte des vêtements neufs que la mère ne lui connaît pas,  elle a le teint rosé et les yeux fardés.   A son cou,  une pacotille.    La fille est en verve,   joyeuse,  finalement elle avoue : « Je suis de nouveau avec quelqu’un ».   Du tac au tac, la mère répond : « Avec Godefroid ? ».   La fille ébauche un sourire, détourne le visage, mais ne répond pas.

A leur rendez-vous suivant,   elle vient accompagnée d’un grand jeune homme qu’elle ne présente pas à sa mère, car elle sait qu’elle l’a reconnu.

C’est le début d’une nouvelle époque.  La fille retrouve enfin une stabilité émotionnelle.   Recadrée, elle réussit ses études.   Mais lui,  qui habite une ville éloignée,  l’emmène bientôt loin de sa mère…  sans laisser d’adresse.   Elle n’a qu’un numéro de portable qui ne répond pas,   une boîte mail tout aussi muette  et… un numéro de compte.   Leurs visites se feront de plus en plus rares,  au point qu’aujourd’hui elle n’a plus vu sa fille depuis un an.   Elle n’a plus jamais aperçu le diamant à son cou, mais il y en a un à son doigt, qu’elle n’a pas offert.

Le petit chien revient tout joyeux du jardin.   Il attrapera une tourterelle demain c’est certain !    Elle a rempoté l’orchidée qui se meurt.   L’intervention de la dernière chance pense-t-elle.    Sa hampe florale blanche s’élance  comme un chant du cygne.    Mais dans sa décadence,  la plante a produit un rejeton qui s’est révélé vigoureux et dont les feuilles se dressent fièrement dans son pot.    L’espoir ne meurt jamais, se dit la mère.