La secrétaire

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Elle se souvenait de cette secrétaire qui empruntait les couloirs de la firme où elle travaillait.  Elle s’y déplaçait d’une façon discrète et voyante tout à la fois.   Plutôt,  menue,  elle portait  jusqu’aux reins une épaisse chevelure blond platine qui faisait comme un voile sur ses tailleurs noirs sensuels.  Ses jambes gainées de bas résille  se plantaient gracieuses sur ses pieds chaussés d’escarpins à talons hauts.    Perle noire sur les  coraux bigarrés  des tenues de ses collègues,  distante et gentille, elle se réfugiait dans son bureau pour effectuer son travail,  mais quand elle en sortait,  elle guettait son image dans chaque vitre,  le visage détaché et serein.   Elle l’avait déjà vue en ville,   seule,  marchant de cette allure légère,  ne se préoccupant  que de son reflet.

La secrétaire était mariée.   Un jour son époux était venu la voir à son bureau et elle avait été le témoin involontaire de leur discussion.  Elle avait été effarée d’entendre parler cet homme.   Son français souffrait de beaucoup d’imperfections et ses réflexions révélaient une intelligence limitée.  Sa tenue était négligée,   un veston avachi couvrait un pull en laine déformé,  déplacé pour la saison,  ses ongles étaient sales et son visage mal rasé.  Il lui parlait comme un enfant à sa mère,  revendicatif,  immature. Elle lui répondait d’un ton apaisant,  très doux. «  Quel couple mal assorti ! », avait-elle pensé.  Comment avait-elle pu épouser un homme si peu attrayant ?   Elle l’avait entendue en parler auparavant.   Elle disait : « Mon mari est un brave ouvrier,  il est honnête,  il est courageux.  Que pourrais-je désirer de plus ? »  On aurait dit qu’elle se rassurait elle-même.   Une autre fois, la secrétaire lui avait confié qu’elle aurait aimé suivre une formation en informatique,  mais qu’elle y renonçait car cela aurait  encore augmenté « la distance avec son mari ».

 Ils avaient une petite fille prénommée Laetitia, dont elle apprit à travers de rares confidences qu’elle tenait de son père le langage malhabile et le manque de vivacité d’esprit.    Elle sut aussi par inadvertance  que la famille vivait dans un logement social dont les murs étaient humides et tachés de moisissures.      Le grand- père maternel était divorcé et courait le guilledou.  Quant à la grand-mère,  elle s’échinait comme femme d’ouvrages dans une école.

Les années passaient et la secrétaire restait la même,  sereine et légère,  maintenant le cap.   Un jour elle déménagea et elle ne la revit plus jamais.   La vie continua sans doute pour elle au même rythme,  tandis qu’elle avançait dans la sienne.

Elle se souvient d’elle ces temps-ci.  Dans sa maison qui pourrait être coquette mais qu’elle néglige,   elle se remémore la belle silhouette de la secrétaire  et se regarde dans un miroir.   Elle y voit une femme de plus de cinquante ans,  qui a épaissi et dont la coiffure et la tenue sont informes.      Son mari évite l’intimité et se réfugie dans des voyages à l’étranger en compagnie d’une jolie collègue.   Quant à ses enfants,  elle ne les voit plus qu’aux occasions.    Le matin lorsqu’elle se lève,  la journée s’annonce vide et sans autre projet que les corvées ménagères.  Et soudain,  elle décide de faire régime,   de se remettre au jogging.   Ah quel plaisir de s’occuper de soi !    Elle cherche de nouvelles recettes,   savoureuses mais peu caloriques.    Ses kilos ne tardent pas à fondre.    Elle habite à nouveau son corps.   Et enfin elle peut s’offrir des vêtements seyants,   comme elle n’en a plus porté depuis longtemps.   Non elle ne choisira pas de tailleur strict,   elle préfère un jean serrant,   une blouse décolletée,   un maquillage discret  qui illumine son regard.    Alors elle se pavane devant les miroirs,   elle traverse les rues en se mirant dans les vitrines,  elle se fiche du regard des autres,  elle avance sereine et détachée.     Et lorsqu’elle se lève le matin,  elle a un projet : celui de prendre soin d’elle pour être belle  et traverser la vie dans la contemplation d’elle-même, sans autre souci que celui de sa propre image.

Un mariage à Venise (second épisode, le premier ayant été publié le 18 avril de cette année…)

 

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Voilà,  tout est dit,  pense-t-il,  il a joué cartes sur table,   il a fixé son budget,   important certes, mais dans les limites de ce qu’il peut offrir sans se mettre en danger tout en préservant son estime de lui-même.   Il a été clair.   Il n’ira pas au-delà.   Il craignait leur réaction,  il en avait les mains moites,  le cœur qui battait  trop vite et trop fort.   Mais la future belle-famille a très bien réagi.   Ils ont dit qu’ils comprenaient,   ils lui ont assuré qu’il ne devait pas s’en faire.   Il en a conclu qu’ils allaient prendre l’essentiel des frais en charge…

Il est rassuré.   Il a encore gagné !   Il se sent si heureux,   si fier de lui.    Son fils va  avoir un mariage hollywoodien,   lui sera à l’honneur,   il recevra les invités en grand seigneur,   en homme qui a réussi.    Il se voit déjà gorgé de champagne, déguisé en noble vénitien, invitant la belle-mère à danser  dans un palais romantique près du pont des Soupirs au son  d’un orchestre baroque.   Ah il n’appelle plus cela « le grand barnum »  maintenant qu’il sait qu’il en tirera la gloire sans pour autant en assumer  les frais.    Il sait par son fils que la fortune de la belle-famille est colossale et  ce sont eux qui veulent  ce déploiement de luxe.    N’est-il pas normal que ce soit eux qui paient ?    Lui se serait contenté d’un mariage en Belgique,  comme tout le monde…     Mais tout le monde n’envoie pas son fils étudier la finance à Stanford…  Tout le monde n’a pas un  fils, si beau,  si brillant.  Ne mérite-t-il pas un tel mariage ?   Après tout,   ce qui arrive est dans l’ordre des choses.

Il se sent léger et plein d’enthousiasme.   Il en parle à ses amis et lit l’envie dans leurs yeux. Généreux,   Il les réconforte en les invitant pour la grande fête,  tous frais payés bien entendu.   Il a presque retrouvé l’allant de sa jeunesse.   Ses affaires s’en ressentent et son chiffre d’affaires est à la hausse.   Dans la foulée,  il s’offre une Rolex.    C’est qu’il se sent de plus en plus important,  il gonfle comme une outre !

Quand a lieu le mariage déjà ?  Dans un an tout juste.    Tiens ne faudrait-il par réserver les lieux ?  Il lui semble que rien ne se prépare.    Son fils a le même sentiment.     Il avoue à son père qu’il a dû batailler avec ses beaux-parents pour fixer la date car eux reportaient sine die…    Décidément,  ces riches  n’ont pas les pieds sur terre,   ils ne connaissent pas les contraintes de la réalité.    Heureusement que son fils est là pour les leur rappeler…

Voici qu’il  rentre justement.   Il paraît très énervé.    Une contrariété dans la banque où il travaille ?

Non ce n’est pas cela.   Voilà, dit-il, que les beaux-parents ergotent sur le coût du mariage.   Il croit rêver.   Ils dépensent sans compter pour le moindre de leur caprice,   Aurore ne porte que des vêtements de couturier et voilà qu’ils deviennent pingres  pour son mariage !    Père et fils n’y comprennent plus rien.   Bon,  ce n’est qu’une lubie.   Cela va leur passer.  Satanés riches,   ils sont exaspérants !

D’ailleurs ce dimanche on célèbre les fiançailles et ce n’est pas le moment de gâcher la fête en créant des conflits.   Le temps est au beau en ce mois de juin et la grande maison des beaux-parents est décorée de centaines de fleurs,   le parc  s’orne de guirlandes multicolores et les serveurs circulent entre les tables.    L’ambiance est au plus haut grâce aux nombreux amis d’Aurore et de son fils revenus des quatre coins du monde pour l’occasion.    Seule ombre au tableau,   la présence de son neveu,  un chômeur,  un bon à rien, qui le dérange d’autant plus qu’il lui rappelle d’où il vient.    Il l’évite avec soin.

La  semaine qui suit,  il plane.   Comme il se sentait à son aise dans tout ce luxe,   surtout que la belle-famille avait  proclamé qu’elle prendrait tous les frais  en charge.    Mais une grosse contrariété survient.    Un client important lui fait savoir qu’il rompt ses contrats.   Quelle poisse !   Il  est à terre,   il n’en faudrait pas plus aujourd’hui.   Soudain son gsm envoie une petite sonnerie,  celle qui annonce l’arrivée d’un sms.     Il regarde.    C’est la belle-mère.    Elle a envoyé en quelques lignes le décompte des fiançailles.   C’est énorme.   Et elle lui demande de régler la moitié…

 

A  suivre…

Et qui seront pharmaciens…

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A l’heure où  tombent les résultats scolaires ou universitaires,   je ne sais si je dois rire ou pleurer devant certaines coïncidences.

Je me souviens de ce garçon qui étudiait la psychologie avec moi et qui était fasciné par mon fiancé informaticien.   Il cachait son admiration sous un mépris de façade.   J’ai perdu ce condisciple de vue depuis de longues années et c’est par hasard que j’ai fait la connaissance de son fils unique,   Sébastien,   un gaillard de 25 ans,  très imbu de sa personne et …  informaticien…

Le phénomène inverse,  moins connu – enfin presque –  se retrouve également.    Elisabeth ne sera pas pharmacienne parce que maman l’est et voudrait qu’elle reprenne la pharmacie familiale…    Elle sera vendeuse de vêtements dans une boutique,  fashionista,  parce que maman,  eh bien maman ne l’est pas. Maman est petite, râblée et mal fagotée.   Papa ne la regarde plus depuis longtemps …   Maman a raté sa vie et son couple en se concentrant sur ses études et sa profession. Elisabeth  ne veut pas cela,  elle veut profiter de la vie,  s’éclater,  ne pas pâlir sur les bouquins,  mais voyager,   bronzer en se servant de l’argent que maman a amassé en sacrifiant son plaisir et en faisant de son enfance un enfer…

Sébastien est devenu informaticien parce c’était ce que papa voulait pour lui,   Elisabeth est devenue vendeuse pour ne pas être comme maman qu’elle voyait malheureuse.    L’un et l’autre ont cherché le bonheur,   l’un en se soumettant au souhait paternel,  l’autre en s’ y opposant.

Pourtant c’est tellement confortable parfois d’avoir un modèle qu’il suffit de suivre.    Je me souviens de mon fils de huit ans à qui l’on demandait : « Et qu’est-ce que tu feras plus tard ? ». Il  répondait  avec assurance :  « Je ferai comme mon papa ! ».    Certains poussaient le vice jusqu’à lui demander : « Et il fait quoi ton papa ? ».   Alors,  très fier,  il rétorquait : « Je ne sais pas  » ….     Marcher dans les pas de papa ou maman,   ou suivre leur désir,   est une option confortable quand la relation est bonne.    Lorsqu’elle est mauvaise,   tout se gâte…

 

Si la plupart des parents ont pour souhait de voir leur enfant les dépasser tel n’est pas toujours le cas.    Mon père était ouvrier et ma mère femme d’ouvrages.   Lorsque je me suis révélée un crack aux  études,   ils l’ont très mal pris.    Pour la façade ils  se disaient fiers,  mais quand les tentures étaient tirées,  les remarques acerbes pleuvaient.    Ils n’avaient de cesse de me casser.    Leur ego était en danger.     Ils n’étaient pas les seuls dans le cas.    Il est bien connu que Yehudi Menuhin ne supportait pas le talent de son fils…

Bien sûr tout n’est pas la « faute » des parents.   Encore s’agit-il de se trouver,  de partir à la découverte de soi-même.    Je me souviens  avoir vu le notaire Mariage, auprès de qui j’ai conclu un acte d’achat,  se lamenter à propos de son fils Benoît,  qui après avoir fait le droit avait, disait-il,  jeté son diplôme sur le bureau de son père en lui disant : « Voilà,  tu es content ?  Maintenant je ferai ce que je veux de ma vie ! « Heureux était-il de le savoir et d’en avoir la possibilité.    Tant sont dans l’interrogation,  l’angoisse.    Personnellement,  je ne cherchais qu’à comprendre,  aussi ai-je opté pour la psychologie.

Plus tard je serai….    Telle est la question !    Encore faut-il que nos aspirations rencontrent celles de la société pour ceux qui ne sont pas nés dans un berceau doré…

Les vocations artistiques ne peuvent parfois se réaliser qu’à l’âge mûr,  lorsqu’on a acquis l’indépendance matérielle.    Mais la société, atteinte de jeunisme,  ne s’intéresse pas à ces vieux de la vieille qu’elle met au rebut une fois dépassée la quarantaine…

La réflexion est illimitée,  chaque histoire est différente.   Ceci n’est qu’un petit  échantillon que je vous livre.  Et je suis bien consciente que la majorité d’entre nous travaillent pour vivre et non pour se réaliser.

 

(Im)puissant

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Il est le cadet d’une famille de trois enfants,   le seul garçon,  celui sur qui la mère a focalisé toute son attention et toutes ses ambitions.   Elle l’a élevé en contrôlant chacun de ses mouvements et elle a décidé qu’il serait médecin.   Castré dès l’enfance,  il a toujours obéi à cette mère dragon et a suivi l’exemple de son père,  un homme qui rase les murs.   Médecin !   Quel rêve pour cette institutrice de village qui se voyait notable et est juste considérée comme une mégère qui veut tout régenter.

Aujourd’hui il a cinquante ans.   Il vit toujours chez Maman qui dirige tout dans sa vie.   Il porte les horribles pulls qu’elle lui tricote,  les chemises d’un autre âge qu’elle choisit pour lui.  Malgré ses vêtements de petit vieux,  il a l’air d’un gamin.  Ses cheveux sont coupés en brosse,  il a un visage fin aux traits acérés et un corps fluet. Il est perclus d’eczéma et porte des sparadraps sur les doigts. Son cabinet miteux est adossé à la maison de ses parents, une ancienne ferme dont il a transformé une étable.  La plaque a été griffée par des chenapans et il attend les rares patients en lisant une bande dessinée ou un ouvrage religieux.   Il passe  la plupart de ses weekends dans des monastères et ses vacances sont consacrées à des pèlerinages en tous genres.  On pourrait le plaindre s’il n’était éminemment antipathique.

Toute cette énergie rentrée,  toutes ces frustrations,  il essaie de les compenser en trouvant son plaisir, en exerçant sa puissance à sa manière.

C’est ainsi qu’il a repris la clientèle d’un médecin âgé d’un village voisin.   Ce médecin âgé était celui d’Elsa,  la quarantaine jolie,  et naturellement,  lorsqu’elle a eu besoin d’un avis médical, elle s’est tournée vers le remplaçant.   Elle a été étonnée de son allure,  de sa timidité,  mais elle a voulu l’encourager et le soutenir.  Il s’est détendu et a pris de l’assurance.  Tout a bien été tant qu’il s’est agi de routine.   Lorsqu’elle avait un problème,  elle connaissait en général la solution et lui demandait juste de lui prescrire ce qu’il fallait.    Il ouvrait de grands yeux étonnés et obéissait.   Il avait l’impression d’avoir Maman en face de lui…

Mais un jour,  elle eut un problème qu’elle ne comprenait pas et qui l’inquiéta.   Ses jambes s’étaient couvertes de marbrures bleues sur la face postérieure.    Elle alla donc à sa consultation et se montra inquiète et fragile, en demande d’être rassurée.   Il le perçut immédiatement et alors,  enfin,  il se sentit fort.   Il prit un air important,  redressa sa taille ridicule et d’une voix hautaine il déclara : « Je soupçonne une grave maladie systémique », et il énuméra les pires diagnostics.   « C’est très sérieux,  il faut faire une biopsie en urgence,  je vais vous envoyer chez un de mes confrères qui fera cela sans délai et me communiquera les résultats ».   Elle était terrifiée.   Il vit la peur dans ses yeux et malgré ses efforts,  il ne put dissimuler un sourire de jouissance.   Il prit son téléphone afin de lui prendre rendez-vous pour la biopsie.  Tétanisée, elle le laissa faire.   Il souriait maintenant franchement, affichant une satisfaction trop forte pour être  dissimulée.   Elle rentra chez elle effondrée.    Mais rapidement, elle reprit ses esprits.    Elle n’allait pas se laisser faire une biopsie comme cela,  elle n’était pas un mouton que l’on tond.    Elle appela un ami médecin qui habitait malheureusement trop loin de chez elle pour qu’elle puisse le prendre comme médecin traitant,  mais qui était toujours disponible pour la conseiller.    Cet ami écouta l’histoire et lui dit qu’elle devait voir un dermatologue,   il prit rendez-vous pour elle rapidement vu son anxiété.    Cela la rassura.   Mais lorsque vint le jour de la visite chez le dermatologue,  elle était sur les dents.    Le dermatologue était un homme gentil,  un peu sévère.   Il examina ses jambes et déclara qu’il s’agissait d’un « livedo ».   Voyant qu’elle ne comprenait pas,   il lui expliqua que c’était une pathologie veineuse bénigne que l’on contractait l’hiver en se poussant près d’une source de chaleur.   Il lui fit un clin d’œil et ajouta : « Je parie que vous vous asseyez sur un radiateur… ».    Elle sourit à son tour,  car c’était exactement cela.    « Pas de biopsie alors ?   –   Sûrement pas ! , répondit le dermatologue.  C’est tout à fait bénin.   Eloignez-vous du radiateur et tout rentrera dans l’ordre.  Qui vous a dit que vous aviez une maladie grave ?  Le livedo est une pathologie très courante,  il faut être très peu compétent pour ne pas savoir la diagnostiquer…   Votre médecin n’a pas le chauffage ? »,  insinua-t-il ironiquement.   Et elle répondit : « Comme je le connais,  il doit dormir avec les vaches… »,  et ils éclatèrent de rire.

Elle rentra chez elle très joyeuse et tira les conclusions qui s’imposaient.   Elle devait changer de médecin traitant.   Mais elle avait besoin d’une ordonnance et elle se rendit donc chez l’eczémateux.

La voyant arriver,  il prit son air important. Il arborait un affreux pull over rose bonbon et s’apprêtait à la croquer à nouveau.  Mais elle avait repris du poil de la bête.   Elle demanda son ordonnance, qu’il lui fit,  et ensuite elle lui annonça qu’elle avait consulté un dermatologue et qu’il pouvait annuler la biopsie.   Il releva la tête et pâlit.    A ce moment, elle remarqua une nouvelle fois  des sparadraps sur ses mains.   Alors elle ne put se retenir : « Tiens, vous vous êtes encore fait taper sur les doigts ? »,  et devant sa mine déconfite elle rit franchement et  partit sans adieu.  Il resta à son bureau tête basse. Il n’y avait personne dans la salle d’attente.

 

 

Le bal des oeillères

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Ce soir c’est bal dans la salle des fêtes du village.  Adossée à l’église,  cette salle se donne  odeur de sainteté.   La plupart des habitants sont venus s’amuser comme d’autres des villages voisins.  Tout le monde se connaît,  mais personne ne semble s’étonner de voir cette gamine de même pas dix ans,   seule devant une limonade.   Les yeux lui piquent à cause de la fatigue et de la fumée de cigarette.     Elle s’incline et finit par s’endormir sur un coin de table.    Il est bien plus de minuit et ses parents sont ivres au comptoir,   menant l’ambiance,   tout le monde s’amuse autour d’eux,  à commencer par l’instituteur,   le sien justement.

 

L’instituteur la voit tous les jours.   Elle est éveillée et surclasse ses condisciples.   Elle arrive la première à pied le matin,   et ne repart  que le soir à la fin de l’étude,  longtemps après avoir terminé ses devoirs.   C’est un garçon manqué  se dit-il, malgré ses jambes frêles,   d’ailleurs elle a toujours des bleus.  C’est étonnant car à la récréation elle se mêle peu aux autres,   elle reste calmement à l’écart.    Elle doit être maladroite,  ce n’est pas possible d’avoir autant de bleus surtout pour une fille.  Il connaît bien les parents,  d’honnêtes ouvriers dont elle est la fille unique.   Elle ne peut être que gâtée.   Lorsqu’ il n’y a pas école,  elle court la campagne par tous les temps. Elle est toujours sur les chemins alors que les autres enfants restent au chaud chez eux.  Ses parents sont très populaires dans le village,   son père appartient à toutes les confréries locales,   la mère l’accompagne.   Ils se disent très fiers de leur fille,   qui est toujours en tête à la distribution des prix.   Personne ne s’étonne qu’elle fuie sa maison.   En fait,  elle essaie de se réfugier chez les parents de ses petites voisines,  mais ils sont peu désireux de l’accueillir.    C’est une sauvageonne,   qu’elle batte la campagne ou qu’elle reste chez elle !  On ne se mêle pas des affaires des autres.

Au bal,   on détourne les yeux quand un du village,  trop imbibé lui pince les tétons ou pousse sa grosse langue dans sa bouche.   C’est le bal des œillères.  Elle, elle sait qu’elle n’a personne à qui se plaindre,  qu’on ne la croira pas.   Elle a appris cela très tôt.     Quand elle a voulu raconter les coups de son père, les humiliations de sa mère  à une tante   ou à une voisine,  elle s’est fait rabrouer : « Mauvaise fille,   comment peux-tu dire du mal de tes parents,   de si braves gens ! ».   Alors elle ne dit plus rien.   Elle se demande même si ce n’est pas elle qui est mauvaise,   si elle ne mérite pas les coups et les humiliations quotidiennes.    Bah,  quelle importance !   A l’école au moins elle se sent bien,  c’est le seul endroit,   et elle n’est pas près d’avoir terminé les études.  Elle va se battre pour aller le plus loin possible.    Ce ne sera pas facile sans soutien familial.   « Sans soutien »,  l’expression est faible.   Ce serait plutôt : « malgré tous les bâtons qu’ils vont lui mettre dans les roues »…   Au point qu’un jour,  elle claquera la porte et s’en ira seule affronter le monde,  qui n’est pas plus gentil avec vous parce que vous avez eu une enfance malheureuse.    Au contraire,  le monde est friand de proies vulnérables.     Mais ils ne l’auront pas.    Elle bâtira une vie digne de ce nom.

Alors aujourd’hui,   quand son village natal fait des commérages parce qu’elle est partie loin de chez ses vieux parents dont elle ne s’occupe pas –  c’est faux,  elle leur téléphone tous les jours,  mais ils se gardent bien d’en parler afin de continuer à lui faire du mal et à en retirer des avantages  – elle répond : « Que celui qui m’a protégée me critique,  je l’écouterai.   Mais que les autres se regardent d’abord dans un miroir ! ».

 

De la difficulté d’exister

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Dans la famille catholique où elle était née et avait toujours  été maltraitée tant physiquement que moralement,  Estelle,  avait pour habitude de recevoir de sa mère le jour du dimanche des rameaux des branches de buis bénit,   synonymes de paix.    La mauvaise femme  les lui donnait en souriant et quelques minutes après elle lui jetait des paroles méchantes au visage. Entre autres choses,  elle la disqualifiait et portait les étrangers aux nues.   Elle avait toujours une « idole » avec qui comparer Estelle,   à son détriment bien entendu.    Et pour l’instant son idole était Sandra,  une nièce par alliance,  avec qui elle allait déjeuner tous les mardis.  Tout cela n’avait jamais empêché Estelle de prendre soin de sa mère tout au long de sa vie.

Elle lui demandait depuis des années de ne plus lui offrir ces rameaux  « de paix ».    Elle le lui avait encore demandé quelques jours auparavant.   Elle n’était plus prête à avaler des couleuvres,  enfin elle se sentait capable de dire non,  de refuser de toujours courber l’échine,   en un mot d’exister !

Son fils recevait ce jour-là dans son nouvel appartement sa grand-mère et Sandra.  Cette dernière  était une femme du même âge qu’Estelle,  mais moins cultivée,  moins jolie.  Lorsqu’elle était revenue d’Amérique où elle avait vécu durant trente ans,  elle s’était trouvée face à Estelle et avait suivi un régime drastique afin d’être aussi mince qu’elle,   mais elle n’avait pas tenu bon.    Elle avait voulu faire du yoga parce qu’Estelle le pratiquait,  mais elle avait rapidement abandonné et ainsi de suite.   Lorsqu’elles se rencontraient,   Sandra ne pouvait retenir quelques persiflages,  mais aller plus loin l’aurait mise dans son tort.   Par contre elle se rengorgeait lorsque la mère d’Estelle lui envoyait une parole méchante devant elle.

Estelle était présente lors de cette visite de sa mère et de Sandra chez son fils. A sa demande,   elle était venue nettoyer,  faire la vaisselle et préparer la table pour les recevoir plaisamment.    Lorsque celles-ci arrivèrent, elle alla les accueillir à la porte.    Les deux comparses entrèrent et se dirigèrent vers la cuisine où la mère commença à ouvrir son sac et la première chose qu’elle en sortit  ce furent des rameaux de buis qu’elle tendit à Estelle : « En signe de paix ! »,  lui dit-elle.     Le sang d’Estelle ne fit qu’un tour face à l’hypocrisie crasse de la vieille.  Elle  répondit calmement  à sa mère,   devant Sandra : « Non je ne les prendrai pas,  car tu donnes la paix d’une main et tu sèmes la zizanie de l’autre ».   Il y eut un froid glacial.    Estelle se retira dans le salon  pendant que son fils faisait visiter les chambres à sa grand-mère et à Sandra.   Cela se fit en quelques minutes.   Puis,  alors que la vieille s’installait à la table qu’Estelle avait dressée,   Sandra s’approcha d’Estelle d’un pas rapide  et d’une voix courroucée lui déclara : « Tu m’as manqué de respect en étant désagréable avec  ta mère devant moi,  je ne me suis pas sentie accueillie,   je m’en vais », et elle ajouta  quelques paroles  fort fielleuses pour bien profiter de l’opportunité.    Ensuite  elle emmena la mère d’Estelle,  surprise mais ravie de la querelle, arborant un large sourire et narguant Estelle du regard.  Une fois de plus elle avait gagné, pensait-elle…

Estelle  n’avait pas voulu répondre à Sandra,  car  vu l’état de colère de cette dernière,  toute réplique n’aurait fait qu’amplifier la dispute et elle avait vu la mine déconfite de son fils,  dont l’invitation à la grand-mère était gâchée.

Elle demeura donc seule avec  lui.    A sa grande surprise,   il y alla de cruels reproches.   « Mais pourquoi faut-il que tu aies saboté l’après-midi ?   Tu n’aurais pas pu partir quand elles sont arrivées ?   Tu pourris ma vie !    Je vais devoir téléphoner à Grand-mère et à Sandra pour m’excuser et les  réinviter ! »

Estelle était stupéfaite.   Elle avait trouvé l’attitude de sa mère provocatrice et celle de Sandra déplacée. De quoi se mêlait-elle celle-là ?   Pour qui se prenait-elle pour se permettre de la juger et de la condamner?      Son fils connaissait suffisamment sa grand-mère pour comprendre la réaction d’Estelle  et aurait dû avoir assez de jugeote pour voir que Sandra profitait de l’occasion. Et au lieu de cela,  c’était à Estelle qu’il faisait des reproches !  En fait,  pour lui la seule conduite à tenir devant une personne qui ne vous respectait pas était de courber l’échine.    Que sa mère se redresse, le déboussolait.

Cette réaction   déprimait  Estelle.    Elle avait sacrifié ses meilleures années  pour que son fils soit choyé.  Aujourd’hui   elle faisait encore sa lessive,   elle retapait ses meubles,  elle l’aidait à déménager et il préférait soutenir une cousine éloignée qui ne lui était rien,  simplement parce qu’elle avait été la plus offensive sur le moment.  Quelle lâcheté, pensait-elle !

Elle se mit à réfléchir.   Son fils était adulte,  il avait un travail,  un appartement et quand elle avait eu besoin de son soutien,   il avait choisi de rallier la cause de l’ennemi.

Elle traversa une période de dépression. Finalement,  elle  émergea de son marasme.   Elle avait pris une décision. Ces dernières années,   elle avait appris l’espagnol durant ses moments de loisir et avait découvert l’Espagne qu’elle avait beaucoup aimée,  en particulier l’Andalousie.    Elle s’apprêtait à abandonner ses  économies à son fils et à lui consacrer son troisième âge.    Son esprit fit un virage à cent quatre-vingt degrés.     Cet épisode changea complètement sa façon de voir sa vie.  Sa mère était trop machiavélique pour elle,   elle en serait toujours  victime.    Sandra la  détestait.   Son fils devait faire seul son chemin maintenant qu’il était adulte.

Elle décida de partir   d’emblée  en Andalousie.    Elle s’envola donc au soleil,   et visita de nombreuses maisons.    Elle en choisit une peinte à la chaux qui avait vue sur la mer sans être dans un complexe touristique,  l’acheta et s’y installa.    Et pour la première fois de sa vie,  elle vécut pour elle-même,  dépensant ses économies et l’argent de sa retraite à se faire plaisir au lieu de les consacrer à des cadeaux pour son fils. Il y avait tout à côté une plage sauvage peu fréquentée par les touristes où elle pouvait profiter du soleil et se baigner,  les restaurants des locaux étaient bon marché et elle se fit de nouveaux amis.   Quand sa mère lui déclara affolée : « Mais qui va s’occuper de moi maintenant ? ».   Elle répondit : « Eh bien demande à ceux que tu as toujours portés aux nues,  aux  étrangers à qui tu as donné ton amour tandis que tu maltraitais ta propre fille ».  Et  la seule question qu’elle se posa fut de se demander pourquoi elle n’avait pas pris cette décision plus tôt.

Quant à son fils il prit l’habitude de venir passer ses vacances en Andalousie et, de voir sa mère exister enfin, il découvrit une autre façon de se comporter de sorte que lui aussi se mit à redresser l’échine et il cessa d’abuser de la bonne volonté de sa mère.

Un mariage à Venise

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Il est très énervé.   Il ferme la porte de ses bureaux  avec  anxiété.   Ce soir il dîne avec le futur beau-père de son fils afin de discuter de la répartition des frais  du mariage à venir.

Il s’était tant réjoui lorsque son aîné lui avait annoncé qu’il avait demandé Aurore  en mariage et qu’elle avait dit oui.   Son fils avait fait cela dans les règles : il l’avait emmenée dans un lieu mythique,   avait posé un genou au sol  et lui avait offert un diamant dont lui, son père,  préférait ne pas connaître le prix…

Ces fiançailles couronnaient sa  propre réussite, pensait-il alors.   Lui qui était né dans la pauvreté,   avait  bâti sa petite entreprise avec ténacité.   Il avait déjoué tous les obstacles  et  avait fini par trouver des  clients importants.   Il  avait pu élever ses quatre enfants  dans un grand confort et leur offrir les meilleures écoles.   Son fils aîné avait étudié dans une prestigieuse université étrangère  où il avait rencontré Aurore, une compatriote,   fille de parents très fortunés.   Quelle fierté avait été la sienne alors !   Lui, le petit rien du tout,   celui qui ne pouvait pas s’offrir de friandises à la récré,  avait réussi à caser son aîné auprès d’une héritière !  Son second étudiait  aussi dans un établissement renommé et il en serait de même pour ses deux cadettes.   Il se devait d’offrir aux autres ce qu’avait reçu  l’aîné.   Cela entamait ses finances,   mais comme ses enfants avaient eu le bon goût de naître chacun à plusieurs années d’intervalle,   les frais s’échelonnaient et il pouvait y faire face sans réduire le train de vie auquel ils étaient habitués.   Parfois,  lui qui était par nature  économe,  frémissait de les voir acheter des vêtements griffés qui lui semblaient hors de prix.   Mais si cela pouvait les rendre heureux…   et puis,   là où ils évoluaient, la marque au joueur de polo et ses semblables  étaient  de mise…

Sa joie de voir son fils se fiancer avec Aurore s’était pourtant rapidement teintée de scepticisme.   Cette dernière s’était révélée une jeune fille ravissante  certes,  mais affichant des allures de princesse égocentrique et dépensière.    Et lorsqu’il avait été invité chez ses parents,  il avait été ébloui du luxe de leur demeure,   mais gêné par leurs manières ostentatoires.   Ils l’abreuvaient des photos de leur dernier caprice : un yacht sur lequel ils iraient à Bora Bora.  Ils le faisaient construire et choisissaient avec soin les moindres  finitions.    Ils les lui montraient en photos et il trouvait cela aussi vulgaire que coûteux.    Ils faisaient aussi des cadeaux à son fils : un séjour de luxe  au bout du monde,  par exemple.   Et il s’était senti obligé de rendre la pareille en invitant Aurore pour des vacances d’été à sa mesure. Il grimaçait dans sa barbe au souvenir de la facture. Pour ne rien arranger,  ses affaires n’étaient plus ce qu’elles étaient.    Il avait connu des années dorées – époque où il avait décidé d’envoyer son aîné dans cette université renommée – mais aujourd’hui,   son esprit n’était plus aussi affûté et il se sentait dépassé par les progrès technologiques.   Il renâclait à vendre ses produits en ligne et perdait en conséquence  des parts de marché.   Heureusement,   durant ses glorieuses,   il avait mis beaucoup d’argent  de côté,  et cet argent lui permettrait de faire face à l’éducation de ses trois autres enfants et  assurerait sa retraite.   Enfin… peut-être…   Il n’était pas prêt  à investir ses économies dans du capital à risque,   et de ce fait,   avec les taux bas,  son épargne ne rapportait pas ce qu’il en avait escompté.

Une fois fiancés,  les jeunes gens avaient parlé mariage.   Un jour lui et sa femme avaient à nouveau étaient conviés chez  les parents d’Aurore  –  lui les invitait toujours au restaurant –  et ceux-ci leur avaient exposé leurs projets pour le mariage de leur fille unique.    Il était sorti de là cassé,   écroulé.     Ils n’élaboraient rien moins qu’un  « grand barnum »,  comme il se plut rapidement à dire.  Trois jours de festivités,   sept cents invités,  le  tout à Venise.    Se prenaient-ils pour Georges  Clooney?   Aurore poussait des cris de joie quand sa mère décrivait les fêtes à venir,   le bal costumé dans un immense palais vénitien loué pour l’occasion,   la cérémonie sur la lagune…    Son fils,  se taisait et ses yeux brillaient.    Lui n’avait rien dit non plus…   Il n’était pas de taille à s’opposer aux désirs de ces nantis.    Il n’avait pas osé dire non,  cela va être trop cher…

Mais la question le travaillait tant et si bien qu’il convia  le « beau-père » au  restaurant pour mettre la question sur le tapis.    Il  avait le sentiment d’avoir le choix entre la peste et le choléra.  Soit  il payait sa part et ses économies y passaient,   soit il les laissait prendre en charge la plus grande part et c’était sa dignité qui était piétinée.  Il redeviendrait le petit minable au pantalon rapiécé dans la cour de l’école…   Non,  ce n’était pas possible.    Il devait les arrêter tant qu’il en  était encore temps.   Il devait leur dire que les jeunes gens devaient se contenter d’un mariage plus normal,   très beau certes,   mais ici sur place,  pour ne pas avoir à payer le logement de plus de sept cents personnes  à Venise…     Pourra-t-il forcer ces gens à renoncer  à  leurs envies,    pourra-t-il priver Aurore de son mariage de star ?   Il craint que non hélas…

Il retourne le problème dans sa tête.   Il ne peut pas payer une somme aussi importante  sans nuire à l’avenir de ses cadets,   sans mettre sa retraite en péril.    Mais s’il ne paie pas,   il perdra sa fierté,   son estime de lui-même et il sait qu’il en a besoin  pour monter au créneau tous les jours,   que sans cette confiance en lui acquise par sa réussite,  il n’est plus rien.     Alors que va-t-il décider ???

Un mystérieux correspondant

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Il porte un prénom étranger,  d’une langue qu’elle ne maîtrise  pas.   Il n’affiche pas de photo.    Elle ne le connaît que par ses mots.

Il tient un blog littéraire où il écrit des poésies qu’elle trouve sublimes de mélancolie.    Elle s’y est abonnée.     Elle attend ses commentaires sur son propre blog,  mais ils sont rares.

Qu’est-ce qui justifie cette attirance qu’elle éprouve pour lui ?   Le mystère dont il s’entoure,   l’intelligence de ses paroles ?   La beauté de ses poésies ?   Leur mélancolie ?   Elle y voit comme un reflet de la sienne.     Elle aime cette distance entre eux.    Elle ne voudrait pas le connaître mieux.    Elle serait immanquablement déçue.     Les hommes la déçoivent tous maintenant.     Elle ne connaît plus le sentiment amoureux et s’il  lui arrive encore l’ombre d’un émoi,  il cesse rapidement.    Elle est devenue trop affûtée avec le temps,    elle devine  les petits secrets de ces messieurs,  leurs médiocrités.     Alors toute magie cesse  avant  de s’être épanouie.    Tandis qu’ici…    elle ne sait rien et ne peut donc rien deviner,   si ce n’est cette mélancolie,   cette élégance du verbe,   cette noblesse  de la pensée…

Il assortit chaque poésie d’une œuvre d’art,   une peinture abstraite d’un artiste japonais.    Ses vers sont minéraux ou appartiennent au monde végétal.   Ils sont baignés d’une lumière lunaire.    On le dirait venu d’une autre planète ou au contraire faisant partie totale de cette terre,   partageant sa minéralité,    ses mains n’étant que le prolongement de racines elles-mêmes ancrées dans le sol.      Il a un univers si personnel qui l’attire d’autant plus qu’elle est fascinée par la lune et les arbres qui s’enlacent dans une clarté diaphane.   Elle aime contempler ce spectacle la nuit dans sa chambre en se demandant ce qu’il regarde à cet instant.

Le savoir là quelque part induit une paix radieuse en elle.     C’est tellement différent des passions qu’elle a pu connaître  naguère.    Ce calme,  cette sérénité sont un bienfait.   On dirait que la jeunesse lui est revenue comme une vague douce et chaude.   Elle n’attend même pas son prochain commentaire,    sa prochaine publication.      Un jour elle recevra un mail et il y aura une sorte de message qui ne la bouleversera pas  mais l’emplira de gratitude pour la beauté de ses mots toujours si parfaits.      Sur sa photo de profil,    il  y a un loup.      Comme cela lui ressemble.   Est-il humain ?     Cette osmose avec la nature lui apporte une assise pour ses pas.    Elle regarde le lierre aux troncs différemment.  S’il y a attachement dans ses vers c’est entre la mousse et le banc,  entre le lichen et la pierre,    entre la branche et l’arbre.

Un jour pourtant quelque chose l’a agacée.    Il a mis ses adjectifs au féminin.    Erreur d’inattention ?   Cela ressemble si peu à son perfectionnisme.    A-t-il voulu se glisser dans la peau d’une femme ?    Voilà qui lui déplaît.   Elle gomme tous ces « e » et tout rentre dans l’ordre.    Enfin presque,  le tableau n’est plus parfait.

Les poèmes qui suivent sont à l’image de ceux qu’elle connaît,   elle y retrouve le même univers où elle aime se baigner,  où elle se sent chez elle.      Oui elle se sent comprise par cet homme.   Tout ce qu’il évoque lui parle,   il dit ce qu’elle aurait voulu exprimer sans jamais y parvenir.     Comment peut-il la comprendre si bien ?      Un jour  il a mis un « j’aime » sur un des articles de son blog.    Evénement.   Tiens il a changé son avatar.     Le loup est devenu un personnage de manga.    Elle n’y prête pas attention.   C’est si petit.    Et puis,   poussée par la vieille envie de savoir,  elle clique sur l’image et découvre …    un visage féminin…

Elle est bouleversée.    Son socle d’harmonie vient de voler en éclats.    Elle fait une recherche et découvre que son correspondant est en fait une correspondante.    La magie a disparu.    Le monde vient de retrouver sa morosité.     Mais reste une question qui se dessine peu à peu,   pourquoi une telle attirance pour une femme ?

 

Grincheuse

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Stéphane est installé dans son fauteuil,  les pieds sur la table.   Il regarde la télévision tandis que Clara, sa femme, débarrasse la table en ronchonnant.    Elle a fait une crise en servant le repas.    En remarquant le parmesan râpé sur la table,  elle s’est écriée à l’adresse de son mari : « Pour une fois tu n’as pas mangé tout le fromage comme le faisait Marie-Sophie ! ».   Marie-Sophie est la sœur aînée de Clara.   Elles se détestent depuis l’enfance.    Forte en thème au bagout acéré  Marie-Sophie  fait une belle carrière dans l’industrie.  Elle est l’ancienne tortionnaire d’une smala de six enfants dont elle était l’aînée et Clara la cadette.    Oh c’est qu’elle a dégusté la petite qui bégayait et était faiblarde!    Marie-Sophie ne l’épargnait pas.   Elle a été étonnée lorsqu’elle a vu Clara épouser ce beau brun,   fils de bonne famille.  Une sympathie croissante a rapproché  Stéphane et Marie-Sophie,  sans  ambiguïté, simplement   un respect et une estime mutuels.   Stéphane a essayé pendant de longues années de réconcilier les deux soeurs,  ne comprenant pas que la haine de Clara étant si profondément enracinée,  c’était mission impossible.    Il sait bien sûr que Marie-Sophie n’est pas à une rosserie près,  mais cela le fait rire,   en  mettant du piment  s’il en fallait à sa riche personnalité.    Lui se sentirait très heureux avec Clara,   cette femme douce,   bonne ménagère,  travailleuse acharnée  si elle n’était pas toujours à ravaler ce qui lui déplaît  et à le cracher quand  il  est trop tard pour réparer,  s’enfermant dans des bouderies qui peuvent durer des jours.

Lorsqu’ils se sont rencontrés  Stéphane a apprécié chez Clara,  sa gentillesse,  sa modestie,  son intelligence si bien dissimulée derrière sa mise peu avantageuse.  Elle l’enveloppait de sa présence,   lui préparait des petits plats à son goût.    Il savait qu’elle vivait avec sa mère veuve,   une femme possessive et égoïste,  dont elle s’occupait trop en lui sacrifiant sa jeunesse.    Il s’est senti sauveur en l’arrachant à cette vie.   Et Clara,   courageusement a pris ses distances vis-à-vis de sa mère et s’est installée chez Stéphane  qui a entrepris de jouer les Pygmalion.  Il voulait lui ôter ses sabots d’Hélène et lui offrir des pantoufles de vair.    Clara  dissimulait ses tendres yeux en amande derrière des lunettes rébarbatives,   elle se fagottait.   Alors il lui a offert des lunettes fines,   l’a poussée à aller chez la coiffeuse,   l’a entraînée dans les boutiques.    Il l’a encouragée à s’affirmer professionnellement,  à se mettre en valeur.   Stéphane était heureux  de promener à son bras la nouvelle Clara.    Un temps, même Marie-Sophie a cru sa sœur transformée.  Mais entre les jeunes époux  rapidement le pli a été pris.    Même s’ils travaillaient chacun,   Clara a très vite accaparé toutes les tâches ménagères,    n’a jamais exprimé ce qu’elle ressentait lorsque à tort ou à raison elle se sentait lésée.  Alors Stéphane a pris ses aises,   s’est laissé gâter,   comme naguère la mère de Clara.   Quand les enfants sont nés,   Clara s’en est occupée avec froideur,  laissant à Stéphane le soin de prendre toutes les décisions les concernant,   de régler tous les problèmes qu’elle fuyait alors qu’elle aurait pu au moins le soutenir.    C’est qu’elle est lâche Clara,  elle évite le conflit à tout prix,   même si ses enfants doivent en pâtir.

Ils sont devenus un vieux couple.   Stéphane est un homme épanoui.    Il sait maintenant que  s’il est responsable de son propre bonheur,  c’est à Clara de construire le sien.  Elle traîne dans la maison en négligé,  il a renoncé à lui demander de prendre soin d’elle-même.  Elle s’est couverte de kilos  de chair molle et ne crache pas sur une bouteille d’alcool.   Elle aime se poser en victime et a rejoint les commères du quartier pour se plaindre des maris égoïstes qui ne pensent qu’à eux.    Elle ne fait même plus correctement le ménage,   c’est Stéphane qui se charge de la lessive et du  repassage,   de passer l’aspirateur et de prendre les poussières,  ce qui lui laisse finalement beaucoup de temps libre alors que Clara ne cessait de dire que cela lui prenait des heures,  que cela l’exténuait.   Elle va maintenant à la messe plusieurs fois par semaine,  elle a un confesseur et devient de plus en plus austère.    «  On dirait sa mère », pense Stéphane et il décroche  son téléphone pour inviter un de ses nombreux amis à une partie de tennis.  C’est si sympa le tennis,  il y  rencontre de jolies femmes qui aiment rire et plaisanter …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Deux soeurs, deux robes …

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Elodie et sa sœur ont toujours été très différentes.   Plus âgée de deux ans,  Elisabeth,  a été la forte en thème,  la fille qui réussissait tout ce qu’elle entreprenait,  celle que les garçons regardaient,  la préférée de leurs parents …

La vie a passé.   Elisabeth est devenue professeur d’université,  elle s’est mariée avec un homme riche et brillant qui lui a donné une fille douce et jolie avec qui elle a beaucoup de tensions à cause de son caractère intransigeant et de son besoin de tout contrôler.

La petite sœur aussi a eu une fille,   une fille qui ressemble à sa tante.   Forte,  charismatique,  à qui tout réussit.     Sa tante l’a remarquée et a décidé de la promouvoir dans « son monde »,   un monde de grands bourgeois que sa sœur cadette ne fréquente pas.

Ainsi un jour,  elle décide de présenter en même temps sa nièce et sa fille – qui se connaissent à peine et ne s’apprécient guère –  à une sorte de bal des débutantes,   un événement mondain dont Elodie est habituellement exclue.

Elisabeth s’occupe de tout.   Elle veut que cela soit parfait.   Elle préférerait que sa sœur ne soit pas présente,  mais le code exige qu’elle accompagne sa fille.    Elle l’emmène donc choisir leurs robes dans un magasin bas de gamme qu’elle a choisi.  « Ne t’en fais pas, dit-elle,  ce sera dans  tes moyens et personnellement je ne veux pas  dépenser trop,   j’ai de nombreux bals cette année,  et j’ai besoin d’une robe différente à chaque fois ».  Elodie est reconnaissante à sa sœur de vouloir lui éviter un faux pas et elle la suit donc docilement.

Elisabeth inspecte les rayonnages et choisit des modèles pour elles deux.    Elle met sur les bras d’Elodie des modèles que celle-ci juge peu attrayants.    Les robes sont classées par couleur.   Au rayon bleu pâle,  Elisabeth ne s’arrête pas.   Mais c’est la couleur préférée d’Elodie…   Alors elle s’y attarde.   Elisabeth fronce le sourcil.    «C’est trop décolleté ! Il faut une robe discrète pour les mamans !»,  s’exclame-t-elle et puis il n’y a que de grandes  tailles.   Elodie appelle la vendeuse : « Vous n’avez  pas de petite taille dans cette couleur ? »  – Oh, répond la vendeuse,  c’est la couleur de l’année,  cela a beaucoup de succès,  je regarde…    et elle sort une merveilleuse robe cintrée,  sans décolleté  qui plaît tout de suite à Elodie.    Elisabeth ne dit rien,  elle ne peut objecter que cette robe soit trop décolletée ou trop voyante.     Finalement elles passent à l’essayage dans deux cabines voisines.    Elodie enfile immédiatement la robe qu’elle a choisie…  et qui lui va parfaitement.     Elle ouvre le rideau et se regarde dans le grand miroir.    Ce bleu pâle convient à son teint un peu hâlé,   rappelle la couleur de ses yeux et la coupe met sa taille en valeur.    On en oublie que c’est une robe bon marché dans un coton bas de gamme…

Elisabeth a plus de mal,  la voilà qui sort de sa cabine avec une robe qui marque son ventre.   Elodie voit le visage ridé de sa sœur.   C’est que le tabac,   les nuits blanches et les nombreux séjours au soleil  ne lui ont pas fait de cadeau.   Elle essaie plusieurs robes avant de se  décider finalement pour un modèle rose foncé, resserré sous la poitrine qui dissimule ses rondeurs,  mais sans grâce,  pense Elodie.      Elles sortent ensemble du magasin avec leur achat.   Elodie est ravie de son choix. Sa sœur s’éclipse la mine fermée.

C’est Elisabeth,  bien sûr qui se chargera d’emmener les cousines choisir leur tenue.   Elodie lui fait confiance,  et elle sait que sa fille prendra ce qui lui convient.

Le grand jour arrive.   Elodie est stressée,  mais passer sa robe qui lui va si bien la rassérène.    Elle se maquille avec sagesse et arrange ses cheveux elle-même.   Sa fille a déjà rejoint Elisabeth.    Tout ce petit monde se retrouve à la salle de bal.

Elodie arrive et aperçoit sa sœur qu’elle n’a plus vue depuis plusieurs semaines.   Surprise !   Elle porte une robe bustier en satin de soie orange vif et  dont on voit au premier coup d’œil qu’elle vient de chez un couturier.   Rien à voir avec celle qu’elle avait choisie en compagnie d’Elodie.    Surtout Elisabeth a fortement minci.   Elle a dû faire un régime drastique,  mais si cela arrange sa ligne,  cela n’améliore pas son visage dont les rides se marquent d’autant plus.    On ne peut penser à tout.    Elle arbore  un sourire mielleux  en accueillant sa sœur.    Celle-ci ne peut s’empêcher de s’étonner : « Tu ne portes pas la robe que nous avons choisie ensemble ? » –  Non,  répond Elisabeth en se détournant,  je l’ai portée à une autre soirée…

Plus tard,  Elodie montre les photos du bal à une amie qui ne connaît pas sa sœur.    « Oh,  s’exclame celle-ci,  ta mère est très élégante ! »  –  Ma mère ?  répond Elodie.   –   Oui,   cette dame avec une si belle robe…     Et Elodie de rire : « Mais ce n’est pas ma mère,   c’est ma sœur aînée… »