Une Saint-Valentin insolite

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Elle déjeune dans ce restaurant qu’il lui a conseillé.   C’est une salle au plafond  orné de vitraux Art Nouveau,  typiquement bruxellois. Les tables sont alignées les unes contre les autres,  une banquette commune courant le long du mur.    En général, elle n’aime pas les tables  rapprochées,  mais sa voisine est charmante et elle n’est pas d’humeur à ronchonner.    Elle plane.   Le patron,  qui l’a accueillie à l’entrée sort tout droit d’une comédie à l’italienne.   Il parle un français imparfait avec un accent très prononcé,   il fait preuve d’une grande exubérance,  ce qui la fait rire.    Comme la vie est belle lorsqu’on est amoureux !  C’est étonnant que son amant  apprécie  ce restaurant,  il y règne un brouhaha chaleureux et il lui a toujours dit préférer le calme.

Elle vient de le revoir après qu’il se soit fait piéger par sa femme  comme un débutant  quelques semaines auparavant.  En ce jour de la Saint-Valentin,   ils ont eu leurs retrouvailles.   Il n’a plus droit à l’erreur,  lui a-t-il dit,   mais il l’a fait venir dans ses bureaux.   Quelle audace !   Elle s’est fait passer pour une cliente  discrète. Il lui a bien dit : « Pas de tenue sexy !,  Marie,  la réceptionniste, devine tout ! ».   Elle a donc opté pour un pantalon,  un pull en cachemire  sobre qu’elle a recouvert d’un manteau cintré,  elle a serré son cou dans un foulard en soie et chaussé  des bottines simples.   C’est qu’il faisait froid ce matin, heureusement qu’elle a pu garer sa voiture tout à côté.  Sans trembler, elle a actionné la sonnette et la grande porte de chêne s’est ouverte silencieusement devant elle.   Elle est entrée sans appréhension.   Tout de suite une bonne chaleur l’a envahie.   Elle a aperçu la fameuse Marie tout au fond,  assise à une petite table.    Un visage  jeune sans maquillage,  de longs cheveux auburn et une voix très douce.   Elle s’est sentie tout de suite à l’aise.   Quelle idée qu’elle puisse deviner quelque chose ?   Elle s’est annoncée : « Bonjour Madame,  j’ai rendez-vous avec  Maître B ». Marie a souri et a décroché son téléphone,   puis : « Il viendra vous chercher d’ici quelques minutes ».   Elle s’est assise dans un des fauteuils en cuir qui garnissent le hall et a attendu.  Peu de temps après, elle a entendu un pas alerte dans l’escalier, elle a levé les yeux et l’a aperçu, très guilleret,  qui lui faisait un petit signe de la main auquel bien sûr elle n’a pas répondu,  étant dans le champ de vision de Marie.   Ils ont fait mine de se voir pour la première fois.   Elle est étonnamment détendue,   elle  joue son rôle parfaitement,  celui  de la nouvelle cliente qui rencontre le Maître pour la première fois.    C’est qu’il est un avocat connu sur la place de Bruxelles.    Elle ne se rend pas compte de son importance quand ils se retrouvent dans leur tanière habituelle,   cet hôtel cosy à l’autre bout de la ville.   Mais pour l’instant il n’ose plus,  et dans le même temps  il commet une imprudence encore plus grande à ses yeux.    Quelle volupté !   La porte de l’ascenseur se referme sur eux.   Ils s’embrassent furtivement.    Ils ne vont qu’au premier étage et déjà la porte s’ouvre.   Il faut  reprendre contenance,   ils traversent un long couloir sur lequel  s’ouvrent des bureaux de collaborateurs qui le saluent.   A nouveau elle se comporte de façon tout à fait naturelle,  elle ne se connaissait pas ce talent de comédienne…

Les voici arrivés.   Il la fait entrer et ferme la porte à clé d’un air entendu.    Il la débarrasse de son manteau et le pend   à côté de sa toge qu’elle voit pour la première fois.    C’est un grand bureau lumineux,  parqueté en chevrons,   une cheminée à l’ancienne  se dresse  contre le  mur,  supportant sur son manteau  une sculpture d’un artiste connu.   Et enfin commencent les vraies retrouvailles…

Une heure et demie plus tard il la raccompagne jusqu’à la porte,  poignée de mains cordiale,  « Vous me recontactez n’est-ce pas ? –  Bien sûr Maître,  à bientôt. »

Et voilà,   prendra-t-elle un dessert ?   Non,  un café lui suffira,  elle a un peu de route à faire et puis il lui faut être présente à la maison pour accueillir son mari  qui rentrera du bureau avec un bouquet de fleurs après avoir sans doute batifolé de son côté.    Il se doutera qu’elle a vu quelqu’un,   mais ils ne parleront de rien.    C’est ainsi depuis des années,   chacun ferme les yeux sur les écarts de l’autre et ils vivent dans une grande harmonie,  leurs caractères s’accordant parfaitement,   ne se heurtant qu’exceptionnellement grâce  à  ces bouffées  d’oxygène qu’ils s’offrent à l’extérieur.  Quelle différence avec le couple que forment son amant et sa femme !   Cette dernière ne supporte pas le moindre faux pas, alors s’ensuivent des  tensions continues, une détestable  ambiance de suspicion…    Décidément,  il y en a qui ne savent pas vivre,  pense-t-elle en lançant un  regard tendre à son mari qui lui sourit en retour dans le calme bienfaisant de leur chaumière.

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Un libertin

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Il rentre chez lui en planant.   Quelle après-midi riche en sensations !  Il a joui par tous les pores de sa peau grâce à cette nouvelle maîtresse pleine d’idées.   Dans son hall,   il vérifie sa tenue  dans le miroir,   surveille s’il n’y a pas de cheveu sur sa veste qui pourrait le trahir,   car Madame ne supporterait pas la moindre infidélité.   Un délicieux frisson le parcourt.   Quel plaisir il aura d’être là, à côté d’elle en se remémorant son après-midi de sexe tandis qu’elle va faire claquer ses talons hauts sur leur beau parquet,  ce qu’il a en horreur,  mais qu’il n’oserait jamais lui reprocher.  Elle se sera offert une nouvelle robe et paradera devant lui pour qu’il l’admire,  ce qu’il fera avec hypocrisie.   Sa nouvelle maîtresse a les jambes tellement plus fines,   le corps tellement plus ferme.   Il aime se gausser de Madame.

En attendant  qu’elle rentre de son club de bridge,  il passe à la cuisine et inventorie le contenu du réfrigérateur pour voir ce qu’il va lui préparer pour leur repas du soir.   C’est lui qui se charge systématiquement des courses et de la confection des repas.   Madame est bien trop princesse pour s’abaisser aux tâches ménagères…   Pour le ménage,  la lessive, le repassage,  il emploie quelqu’un.    Ses moyens le lui permettent largement.    Comme sa femme n’est pas encore rentrée,  il envoie un petit mail à sa maîtresse pour la remercier de ses douceurs.   Il est si galant !

Ah comme sa vie a changé depuis cet accident de voiture !   Il était alors un mari fidèle qui moisissait avec sa femme  égoïste et irrespectueuse de lui.   Déjà, elle n’en fichait pas une dans le ménage,  ne se préoccupait que de ses amusements et au lit c’était la catastrophe :  Madame ne trouvait pas son plaisir et l’en rendait responsable :  il était un amant nul,  lui disait-elle.    Quelle chance il avait qu’elle n’aille pas voir ailleurs !.    Et puis,  sur l’autoroute,  le crash.   Il roulait alors dans des voitures peu fiables qu’il achetait d’occasion.    Il ne se souvenait plus de rien,  mais quand il s’était réveillé,  une douce infirmière faisait sa toilette.    Ah quel délice!   Une femme qui s’occupait de lui.   Avait-il connu ça depuis les soins austères que lui prodiguait sa mère ?  Il s’était rapidement rétabli,  mais avait pris conscience qu’il avait failli perdre la vie.   Ce fut le déclic,   sa vie était courte et il la gâchait à se morfondre auprès d’une enquiquineuse.   Il devint soudain audacieux et  fit des avances à l’infirmière qui à son grand étonnement y céda immédiatement.  C’est qu’il se croyait moche,   comme  lui disait sa femme.   Et voilà qu’on le  trouvait beau.   L’infirmière jouit fort et bien et le trouva bon amant.     Une révélation !   Il n’allait pas s’arrêter là.   Et ainsi commença la ronde des maîtresses :  il y eut Madame Hard,  une magistrate qui l’initia au sexe torride,   Madame X  qui était si expérimentée… et elles se succédèrent.    Il gagna une immense confiance en lui.   Ses affaires s’en ressentirent,   il se mit à engranger beaucoup d’argent  et  beaucoup de plaisir…

Mais pourtant il ne voulait pas quitter sa légitime.   C’est qu’il en avait peur et que la braver dans son dos était l’ultime extase.   Il changeait de maîtresse quand il le désirait et variait ainsi son menu.    Lorsque Madame exigeait qu’il l’honore,  avec toujours aussi peu de réussite,   il se renfrognait,   il continuait de craindre ses sarcasmes tandis qu’il s’appliquait en vain.

Ce soir-là,  elle mangea goulûment ce qu’il lui avait préparé.   Elle n’avait  décidément aucune finesse,  ce n’était pas pour rien qu’elle était  si malhabile aux choses de l’amour,   mais heureusement il connaissait maintenant bien d’autres mains.    Elle lui parlait candidement de son après-midi de futilités,   des nouveaux escarpins très chers qu’elle s’était acheté.   Des talons aiguilles précisa-t-elle l’œil coquin.   Et en lui-même il fit la grimace pensant à son onéreux parquet en chêne.    Ils s’installèrent ensuite devant la télévision et elle choisit un film érotique sur leur chaîne payante : « L’Amant de Lady Chatterley »…   L’angoisse le saisit,  elle va  vouloir faire l’amour et lui n’a plus de jus. Il a tout donné déjà et ne pourra pas assurer…   Effectivement,  elle lui envoie des œillades, dévoile ses  cuisses.  Il lui faut trouver une parade,  vite,  vite…

Lorsqu’elle s’approche de lui dans une attitude sans équivoque,  il la repousse avec un sourire innocent et,  désolé,  lui déclare : « Oh non ma chérie,  j’ai une affreuse migraine ce soir,  je vais prendre un calmant et me coucher rapidement ».   Elle est désarçonnée.   « Ah bon, tu souffres de migraine maintenant ? »  –  Oui,  j’ai consulté et il paraît que cela va continuer.    Quelle malchance j’ai ! Elle réprime un geste d’agacement…      Riant dans sa barbe,   il gagne la chambre d’amis.

Moralité : « Mesdames,  quand Monsieur a la migraine,  ayez la puce à l’oreille : c’est qu’il y a anguille sous roche ! »

 

Un mari fidèle…

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Il lui a dit dès le début qu’il ne quitterait jamais son épouse.   Histoire connue.   Elle a accepté les miettes de la table.    Elle est la femme de l’ombre.

Au fil du  temps, elle s’est attachée à lui.    Il lui est devenu indispensable.    Ils  prennent toutes les précautions possibles pour que Madame ne se doute de rien  lorsqu’il la rejoint.

Ils  sont  en  correspondance permanente via leur adresse mail.    C’est l’équilibre dans la clandestinité.  Ils en oublient que c’est fragile.

Les années passent,   ils sont chacun une part de l’autre.    Lui a trouvé auprès d’elle le plaisir physique qu’il n’a pas chez lui,   une écoute,  une bienveillance qu’il ignorait jusque là.   Elle se love à chaque fois dans les bras d’un amant attentionné,   soucieux de son bien-être,  comme elle n’en a jamais connu.    Il est son soutien,  son confident.  Lui partage tous ses soucis, les problèmes avec les enfants,  avec sa femme…  elle trouve à chaque fois les mots qu’il faut pour lever ses doutes et le rassurer.   Il lui dit qu’il ne pourrait plus se passer d’elle,  qu’elle lui est devenue indispensable comme le soleil à l’arbre. Et l’inverse est vrai aussi.

Et puis arrive ce qui devait arriver.   Madame tombe sur un mail sans équivoque.   Elle crise.   La fidélité et la confiance sont tout pour elle,  s’imagine-t-il.    Comment a-t-il pu lui faire ça ?  Il est bouleversé,  il culpabilise à mort  et bien sûr  il vient se confier à sa maîtresse.   Sa femme ne lui pardonnera pas,  elle va le quitter,   tout est fichu.   Et sa maîtresse lui répond : « Mais non,  elle ne te quittera pas,   elle a des défauts mais pas celui d’être idiote,  tu n’imagines quand même pas qu’elle va renoncer à sa vie de plaisirs permanents,  juste pour une question de principe.   Elle te le fera croire,  bien sûr,  et elle prétendra qu’elle te pardonne,  du bout des lèvres,   en réclamant encore plus d’avantages matériels parce que si tu crois que pour elle ce qui compte d’abord c’est ta fidélité,  tu te trompes,   ce qui importe  ce sont les  avantages matériels que tu lui apportes et parader en  tant que Madame Machin…  Mais il ne veut pas l’entendre.    Il lui dit que sa femme ne laissera  pas passer son infidélité,  qu’il est sûr qu’elle va le quitter,   qu’il est un moins que rien, un salaud qui a trompé une femme parfaitement fidèle.    Et voilà que la maîtresse se met à espérer,  que ce soit lui qui ait raison,  que la légitime prenne ses clics et ses clacs et qu’outrée elle s’en aille,  bardée d’une coquette pension alimentaire.

Mais bien sûr c’est lui qui se trompe.   Tout se déroule comme elle l’avait prévu. Madame lui donne l’absolution en échange d’un beau voyage et d’une augmentation de son argent de poche.    Il est content,  il remercie son amante pour sa clairvoyance,  il n’oubliera jamais ce qu’elle a fait pour lui.   Seulement maintenant,  il n’a plus droit au moindre faux pas.    Sa femme exige le contrôle de son portable,  et il le lui cède,  c’est quand même la moindre des choses…    Alors il ne lui  écrira plus que de son bureau,  finis les weekends à s’envoyer des mots doux,  ses vacances seront des semaines de silence.    Quant aux rendez-vous ,  il n’est plus question d’y penser.    Il est si reconnaissant à sa femme d’avoir l’immense bonté de lui pardonner à lui, ce salaud infidèle.

Elle est effondrée.   La légitime vient d’avoir sa peau,  elle  n’a plus qu’à  soigner  son cœur brisé tandis que l’autre crise tous les soirs et abreuve son mari d’injures.    Nul doute,  se dit l’amante,  elle jouit enfin,  cette garce si rétive au plaisir qu’elle n’a  aucun mérite d’être fidèle.

Un jour elle a demandé à son amant : « Mais toi,  pourquoi ne la quittes-tu pas ? ».   Et il a répondu,  je n’ai pas envie d’être plumé.  Elle a exigé que je mette  une part importante de  mes biens à son nom et j’ai eu la faiblesse de le faire.    L’amante a pensé qu’il était irrémédiablement idiot  et soumis…  Oui,  il est soumis à sa femme et quelque part il doit aimer cela… comme la braver sans doute. L’adultère ne serait  pas aussi savoureux pour lui,  s’il ne comportait pas de risque.  Il en  a le goût,  son statut d’homme d’affaires à succès en témoigne.

En attendant, elle souffre et elle le lui dit  en pensant   qu’elle est  bien bête  d’avoir aimé un homme qui appartenait à une autre.  Que va devenir sa vie sans lui,  sans sa tendresse,   sans son regard qui lui dit qu’elle est belle ?   Son monde s’est écroulé.   Elles sont loin ses belles paroles où il  déclarait qu’il ne pouvait vivre sans elle.    Entre elle et Madame,  il n’a pas hésité.

Voilà  trois jours seulement que la crise s’est déclenchée.   Elle n’est pas terminée d’ailleurs,   Madame engueule Monsieur tous les soirs,   mais il est assuré qu’il n’y aura pas de divorce.     Alors l’amante reçoit ce mail de lui : « Je suis en train d’élaborer un plan pour qu’on puisse à nouveau se retrouver,   il n’y a qu’à …. »

Elle sourit,  rassérénée.   Décidément,   il est indécrottable et plein d’imagination,    quelle chance elle  a !

 

Il est revenu

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Cela faisait plus de quinze ans qu’ils avaient rompu : incompatibilité d’humeur,   manque de disponibilité de sa part.    Elle s’était en allée et avait connu d’autres amours.  Elle avait changé d’adresse mail et il ne pouvait plus  la joindre sinon par son adresse postale restée semblable,  de même via son téléphone fixe. Mais ces moyens lui répugnaient,  car il savait qu’elle s’était mariée.

Et un matin,  une lettre au courrier.   C’était lui,  son amour d’adolescence,  qui lui écrivait alors qu’il atteignait les sept dizaines.    Il s’était décidé à la contacter par la voie classique,  l’envie avait été plus forte que la crainte.

Il lui parlait de sites ornithologiques,  car il connaissait son amour des oiseaux,   il lui envoyait des liens,   il regrettait son  absence.    Elle ne répondit pas.

Lorsque quelques mois plus tard arriva le jour de l’An,  elle lui envoya un mail depuis sa nouvelle adresse, en espérant que la sienne n’avait pas changé au travers des années.

Elle lui remettait simplement ses bons vœux.    Il répondit très vite.   Il passait les fêtes en Angleterre,  sur la côte sud-est,  chez son ami d’enfance.    Il se gavait de bonnes choses disait-il,   il avait toujours aimé la vie et la savourait sous tous ses aspects.    Il se préparait à aller vivre une année au Japon,  pays qu’il ne connaissait pas encore et dont il souhaitait découvrir la culture.    Il partirait le sac au dos et ferait escale à Dubaï,  où il passerait quelques jours,  pour  voir  encore de nouveaux horizons,  lui qui avait déjà parcouru une bonne partie de cette terre,  alors qu’elle- même n’avait jamais quitté l’Europe.    Il était toujours célibataire disait-il et il le regrettait.    Il  regrettait cet instant où dans un grand parc au bord du lac Léman,  elle lui avait demandé de glisser sa main dans la sienne et où ils s’étaient embrassés.

La vie s’était moquée d’eux.

Elle  était trop jeune lorsqu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois,  trop coincée,  trop maigre.  Ils s’épanchaient cependant en écoutant Mozart,   ils étaient unis dans leurs âmes et voguaient sur le flot de leurs confidences.   Il lui avait préféré une fille plus âgée,  plus délurée avec laquelle il avait eu deux enfants.    Et lorsqu’ils s’étaient retrouvés à l’âge mûr,  il n’était pas remis de son divorce,  alors qu’elle, libre jusqu’au fond des yeux,  avait voulu se donner à lui.     Il l’avait repoussée,  meurtri par son passé,  incapable d’aimer à nouveau.

Maintenant c’était leur dernière chance. Celle du troisième âge.  Allait-elle s’y risquer ?    Il semblait enfin disponible,  mais c’était elle qui ne l’était plus.    Ne pouvait-elle prendre des vacances dans le  train  de sa vie ?

Elle espérait en secret,  qu’une fois installé au Japon,  il l’inviterait à le rejoindre,  qu’il la mènerait dans les jardins de Kyoto,  et qu’ils riraient en mangeant des sushis.   Mais ce n’était qu’un rêve.    Le bonheur pour elle était toujours volé à son destin.    Il n’en était que plus délectable.   Il illuminait sa vie d’heures magiques :   la neige rose sur les sommets des Alpes,   les palmiers de Montreux couverts de pépites de givre,   son sourire,  ses yeux qui plongent au fond des siens.    Ils sont vieux aujourd’hui,  mais d’une vigueur éclatante,  prêts à savourer le bonheur,   le temps de vacances volées à la vie qui plombe.

La petite fille qui dansait

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Ouf c’est fini.  Elle n’a pas raté son train aujourd’hui,  elle est bien partie pour Londres et ils savent qu’elle donnera peu de nouvelles.   Il est soulagé,  lui et sa femme ne supportaient plus leur fille.

Depuis toute petite,  elle faisait leur joie pourtant.   Elle était leur rayon de soleil,  elle dansait toute la journée.   Oui la danse, elle aimait cela.    Elle avait suivi des cours dans des écoles privées,  du classique pour commencer,  pour avoir les bases, et puis  elle  était passée à du « modern jazz ».  Cela la passionnait,  mais ses parents,  un couple de médecins,  avaient exigé qu’elle fasse en priorité des études « normales »,   le secondaire et puis un bon diplôme universitaire.   Sous leur influence,  elle avait choisi le droit et ses premières  années en faculté s’étaient bien déroulées.   Elle participait à  des stages de danse pendant les vacances.

Les parents  avaient aimé les virées étudiantes où ils s’étaient rencontrés,   ils en  avaient gardé le goût de la fête en s’inscrivant dans une vie mondaine très active,  mais ils ne négligeaient pas leur fille : école privée dès la maternelle,  sport  dans des clubs huppés, câlins quand ils en avaient le temps…  Elle avait eu  une enfance protégée,  sans souci.   La gamine poussait comme une salade,  elle était mignonne,  elle souriait sans arrêt.   Elle appartenait à un groupe d’amies avec qui elle faisait la fête elle aussi,  mais la première contrariété surgit  lorsque vint l’époque des  flirts : elle n’en avait pas.   Une ombre au tableau.    Cela viendrait, se disaient-ils et ils s’empressaient de se plonger à nouveau dans leur vie insouciante.   Puis ses amies furent en couple et elle pas.   Elle commença à s’isoler.   Les parents l’envoyèrent en Erasmus.   Ils étaient soucieux qu’elle fasse comme tout le monde et la mère la trouvait trop dépendante.  Elle n’y fut pas heureuse.   Le nid familial lui manquait.    Insidieusement, la mélancolie commença à s’installer,  elle s’isolait de plus en plus,  se réfugiant dans ses cours de danse.   La veille de sa dernière année d’université,   au cours d’un  stage,  elle se lia avec Dorine.   Très fort.   Dorine était incroyablement gentille avec elle, expliqua-t-elle,  elle était fort jolie et vivait en couple avec un chevelu.

Rentrée à l’université,  la mélancolie se déploya.   Ses parents ne comprenaient pas.   Ils ne savaient que faire pour elle.   Ils l’envoyèrent chez les meilleurs psychiatres et psychologues,  mais cette déprime avait la peau dure.   Ils étaient à la fois tristes et excédés.   Elle avait tout pour être heureuse,  mignonne,  le confort matériel,  la réussite dans ses études…   De plus,  avec ce fichu cafard,  elle avait du mal à se concentrer et ses résultats en pâtissaient.   Les parents se rongeaient.   Ils n’avaient plus de plaisir à leur vie.   Et cela c’était grave pour eux qui l’avaient toujours croquée  à pleines dents.   Finalement,  elle se confia à une tante.   Elle était amoureuse de Dorine,  mais celle-ci  était avec un garçon et ne la voyait que comme une amie.   Elle en dépérissait.   La tante s’empressa de tout raconter aux parents qui tombèrent des nues.    Leur fille homo ! Ce n’était pas possible,  quel choc pour eux qui souhaitaient  tant qu’elle soit « normale » !  Son père surtout n’acceptait pas.   C’était comme si sa propre virilité avait été remise en cause.   Il vivait cela comme un  échec personnel.   Quant à la mère, plus compréhensive,  plus ouverte,  elle lui conseilla de parler à Dorine.   Au moins,  même si elle prenait une claque,  cela serait salutaire, se disait-elle et elle pourrait aller vers d’autres horizons et surtout,  sortir de cette déprime qui leur pourrissait la vie à elle et à son mari.    La fille parla à Dorine,  qui la renvoya d’où elle venait,  sans ménagement.    Au lieu de rebondir,  elle s’enfonça dans son marasme.    Les parents n’en pouvaient plus.   Ils ne s’amusaient plus  comme ils le voulaient.     Elle décrocha tout juste son diplôme et déclara à ses parents qu’elle ne ferait plus jamais de droit,   que c’était eux qui l’avaient poussée dans une voie qu’elle ne souhaitait pas,  que c’était la danse qu’elle aimait et même s’il était trop tard pour devenir professionnelle,  ayant manqué des années cruciales,  elle voulait tenter sa chance.

Les parents furent d’abord choqués de cette accusation.  N’avaient-ils pas été des parents parfaits ?  Après la révélation d’une possible homosexualité – ils espéraient encore que cela n’ait été qu’une foucade et que leur fille allait redevenir  « normale » -,   ils avaient déjà eu le sentiment d’un échec,  et puis voilà qu’elle les accusait de lui avoir forcé la main pour qu’elle étudie le droit.   Ils étaient tout chamboulés.    Mais ils étaient bien trop stables dans leur vie,  pour ne pas trouver rapidement  une solution.  Cette décision de partir leur apportait de l’espoir. Ils l’inscrivirent dans une école à Londres  qui l’accepterait,  moyennant espèces trébuchantes,  sans se préoccuper de son manque de niveau.

Était-ce la fin de leur calvaire ?  Allaient-ils pouvoir être à nouveau insouciants comme ils l’avaient toujours été ?   Allaient-ils passer de bonnes vacances maintenant qu’une décision avait été prise ?  Eh bien non.   Les vacances furent très pénibles,  leur fille se traînait tout le jour et  lançait une mine affreuse à leur bonne conscience.   C’est la mère qui se mit à l’appeler : « la limace »…   Le petit elfe qui dansait était devenu cette chose molle et rampante, pour qui ses parents ne ressentaient plus que  rancœur et exaspération.

Enfin arriva la rentrée. La fille fit sa valise et prit l’Eurostar.   Elle se jeta éperdue dans la danse,  s’exerçant du matin au soir, s’enfermant dans une bulle de rythme.   Les parents respirèrent.    Ils pouvaient recommencer à vivre,  il n’y avait plus de limace à la maison pour ronger la belle image qu’ils avaient d’eux-mêmes.   Cela dura trois mois,   trois mois de sorties effrénées,  de rires  retrouvés alors que la fille dansait chaque jour jusqu’à l’épuisement.

Ils s’apprêtaient à fêter Noël.   Ils avaient dressé dans leur living un arbre somptueux afin d’accueillir leurs nombreux amis pour un réveillon mémorable,  lorsque le téléphone sonna.   Leur fille leur  annonçait qu’elle s’était rompu le tendon d’Achille et qu’après la clinique,  elle rentrerait à la maison.    Elle ne pouvait plus danser.

Parfum…

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C’est la veille des fêtes.   Sa belle-fille lui a proposé de lui offrir un parfum et a eu la délicatesse de lui demander de le choisir elle-même,  car,  comme chacun sait,  un parfum est une chose très personnelle.

Elle vient juste d’acheter un flacon de son parfum habituel,   sage et classique,  qu’elle porte depuis de longues années en lui restant fidèle.    Elle ne va pas demander ce parfum à sa belle-fille.   Et   l’idée lui vient soudain.   Et si elle changeait complètement de style ?

Elle conserve dans sa salle de bains les nombreux  échantillons qu’elle reçoit chaque fois qu’elle se rend à la parfumerie.   Elle les range dans un grand cache-pot rose.    Elle l’emporte dans son living et s’apprête à faire des tests.   Au- dessus s’offre à elle une petite farde où est enserré un mini-flacon.  Ce parfum s’appelle : « Mystère ».   Voilà qui a de quoi l’intriguer.    Elle en vaporise sur le creux de son poignet et « Mystère » développe ses notes de tête.   Elle se sent bizarre,   des sensations fortes réveillent son corps assagi.   Au fur et à mesure que les notes de tête disparaissent au profit des notes de fond,   son trouble augmente au point que cela en devient insupportable.   Elle va se laver les poignets pour retrouver sa sérénité.   Malgré le savon,  les effluves  n’ont pas disparu.   Ce parfum la tient au corps.   La soirée se passe et petit à petit,  elle retrouve sa tranquillité.   Au moment de se coucher,  très calme,  elle  remet un peu de ce parfum,  qui décidément l’intrigue.  De nouveau, elle se sent emportée par un tourbillon d’émois qu’elle a oubliés depuis longtemps.    Elle finit par s’endormir d’un sommeil profond.

Le lendemain matin,  elle se documente.   Elle regarde les avis des consommatrices.   « Mystère » est loin de faire l’unanimité au contraire de son parfum habituel.   Tant mieux,   c’est qu’il a  plus de caractère.    Elle lit : « parfum sensuel aux fragrances musquées… ».   Elle avait compris,  ce n’est pas une surprise.  Ce matin elle essaie  d’autres fragrances : « Fleur »,  « Mademoiselle ».   Elles lui paraissent des copies de ce qu’elle porte,  sages,  classiques,  passe-partout…    Osera-t-elle « Mystère » ?   N’est-ce pas un parfum trop capiteux pour elle,   la femme rangée qui mène une vie monochrome ?    Elle pulvérise « Mystère » sur son écharpe en soie.    Il l’enivre ce matin.   Elle se sent bien,  enveloppée  comme dans les bras d’un homme.    Depuis combien de temps n’est-ce plus arrivé ?  Trop longtemps.    Au-dehors la neige tombe ajoutant à ce sentiment de bien-être ouatiné.

Voilà,  c’est décidé,  elle va céder aux avances de Stéphane,  cet homme un peu plus jeune qu’elle qui lui fait si gentiment la cour depuis plusieurs mois et qui attend patiemment qu’elle cède,   car lui sait depuis le début qu’elle l’attend.   Il fallait un signal.    Est-ce lui qui a glissé ce parfum dans ses affaires ?

Des bleus à l’autre

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Ce matin en se coiffant devant son miroir elle a remarqué des hématomes sur  ses avant- bras.   Elle s’est étonnée,  car elle ne se souvient pas s’être donné de coups.   Bah  quelle importance !  Elle a entrepris ses tâches quotidiennes,   rangé l’étage de sa maison et en particulier la chambre de sa fille.   C’est une petite chambre coquette,  décorée de meubles de pin patiné blanc rose,   un lit en fer forgé blanc garni d’une moustiquaire si romantique,   un joli bureau de travail avec un emplacement pour l’ordinateur,  des tiroirs et au-dessus de la commode un grand miroir où sa fille avait l’habitude de regarder ses longs cheveux lumineux qui ornaient son visage au regard ombré de cils noirs.

Elle soupire.   Cela fait déjà quelques années maintenant que sa fille adorée a quitté le cocon familial,  mais elle entretient toujours sa chambre avec amour,  arrosant les saintpaulias toujours en fleurs qui décorent les fenêtres.   Elle pourrait revenir,  tout est là qui l’attend.   Ce fut un déchirement quand elle a quitté la maison pour ce studio à Bruxelles où elle avait trouvé du travail après ses études.   La mère  savait que cela lui faisait mal et pourtant sa fille avait décidé de s’éloigner d’elle,  trop aimante, fusionnelle.    Il lui fallait couper le cordon pour déployer ses ailes.   Elle l’avait compris et s’était montrée plus mature que sa mère sur ce point.    C’est que cette dernière  l’avait toujours perçue comme fragile,   avec sa silhouette dégingandée,  sa santé fantasque et ses difficultés à s’affirmer  face aux autres.     

Tout avait si mal commencé.   Un risque d’accouchement prématuré,   un bébé  trop réactif qui ne s’adaptait ni aux gardiennes ni à la crèche,   qui était maigrichon à l’âge où tous les autres sont potelés…    Et puis l’école, ce drame,   ces hurlements quand elle l’avait laissée à l’institutrice.    Et  cette façon qu’elle avait de se coller à une condisciple bienveillante  cherchant sans doute protection et réassurance…    La mère voyait cela et souffrait en silence devant son impuissance à rendre sa fillette plus heureuse.   Alors elle lui confectionnait des gâteaux maison pour ses goûters auxquels elle touchait à peine,   des repas costauds,   des plats en sauce,  mais la gamine restait pâlotte   et  fluette.    Elle raffolait des livres et s’y enfermait pour de longues heures,  seule avec elle-même et ses personnages de papier.   Puis, à l’adolescence,  elle s’était ouverte,   elle s’était mise à  étudier avec plus d’appétit,   comme elle regardait maintenant la nourriture avec intérêt.   Elle restait filiforme pourtant.   A l’école,  on la surnommait « coton tige ».   Mais elle traçait sa route.   Elle s’était mise à fréquenter des garçons qui ne plaisaient pas à sa mère,   des garçons délurés et pas comme il faut,  pensait-elle.    Et puis un jour,  elle avait rencontré François et ne l’avait plus quitté.  Elle vivait avec lui aujourd’hui,   un gentil petit couple dans une gentille petite maison.    Elle appelait régulièrement sa mère,  tous les jours à vrai dire,   mais elle était adulte maintenant,   la mère pouvait respirer,   elle ne devait plus souffrir pour son enfant,   le cordon  était bien coupé,   la fusion terminée.  Elle pouvait vivre dans l’insouciance enfin.   Ce n’était pas trop tôt.    Ah un enfant,  on le porte bien plus longtemps que neuf mois !

Le téléphone sonne.   C’est sa fille,  son appel quotidien,   ses vitamines pour la journée.     Elle  dit à sa mère  qu’elle a mal partout à cause de son cours de karaté.    Du karaté ???   Oui elle s’est inscrite à un cours de karaté et a eu sa première leçon hier soir,  elle a les avant-bras  couverts de bleus… 

La mère regarde ses propres bleus.   La fusion est-elle vraiment  finie ?

Les voisins

 

 

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Lorsqu’elle est arrivée à ce gîte de vacances double,   l’autre partie était déjà occupée.   Elle entendait  ses voisins qui revenaient de la plage vers seize heures et s’activaient bruyamment.   Les enfants criaient et le père parlait trop fort.   Le soir les odeurs  de leur mangeaille envahissaient son espace et elle les détestait de troubler son repos  d’autant plus qu’ils allaient s’agiter encore jusqu’à passé vingt-deux heures.    Elle s’étonnait de voir de jeunes enfants à la plage en novembre alors qu’il y a école.   Ils s’exprimaient en allemand,   langue qu’elle ne maîtrisait pas.   Elle ne faisait que les entendre,  se repliant dans ses quartiers,   s’enfuyant la journée dans de longues promenades   Elle leur prêtait des visages grossiers,   de mauvaises manières,  elle les imaginait tout en négatif.

 

Un jour elle se décida à se pencher à la balustrade et les vit tous les quatre occupés à changer une roue de leur camionnette bigarrée.   Le père  était grand,  un peu blond et portait lunettes,   la femme et les fillettes étaient efflanquées,  emballées dans de grands pulls qui flottaient sur leurs jambes malingres.    Un chien qu’elle n’avait pas remarqué jusque là,  jouait avec les fillettes.

 

Elle se trouva rassérénée de les avoir vus.   Ils étaient sympathiques après tout.   Pourquoi voyait-elle toujours les gens en noir ?   C’était un de ses travers,  se dit-elle,   une des raisons de sa solitude.    Cette famille ne faisait pas de bruit excessif,  leur logement  était juste trop proche du sien.     Elle résolut de prendre les choses plus positivement,   de se sentir moins dérangée par eux,  elle essaya même d’établir la conversation avec la femme,  mais cette dernière répondit à peine à son salut.   Eh bien ils n’étaient pas liants voilà tout.   Ce n’était pas elle qui allait le leur reprocher.

On  était dans le sud de l’Espagne,   près de Tarifa,  paradis des surfeurs.   Ils  étaient adeptes de ce  sport.   Ils avaient peinturé    leur véhicule  de dessins de plages et de planches,  de requins et de pirates.  

Les journées s’écoulaient suivant le même rituel.   Ils partaient vers la plage le matin et rentraient en fin d’après-midi.   Mais ce soir-là  ils se faisaient attendre.   Elle profitait du calme inattendu, le sirotant avec un verre de vin blanc,  le soleil dorant  son visage,   la douceur de l’air caressant ses bras nus.  Enfin le soir tomba et ils n’étaient toujours pas là.   Elle rentra dans l’appartement et commença à se poser des questions.    Etaient-ils avec des amis ?   Ils semblaient solitaires pourtant.   Leur chien commença à hurler.     Elle entendait le cri dans la nuit et se faisait du souci pour l’animal.    Les heures passaient.    Finalement,   elle ramassa quelques restes, remplit  une gamelle d’eau  et alla les porter au chien.    Il dévora la nourriture et lapa l’eau.    Il se laissa caresser.      Elle regarda le jardinet.    Des  vêtements d’enfants séchaient à des fils.     Le chien,  les vêtements,  tout indiquait qu’ils devaient rentrer.    Elle laissa le chien qui finit par se taire et elle alla se coucher.

Sur le matin il recommença à hurler,   ce qui la réveilla.    Le soleil se levait à peine.    Elle vit que leur camionnette n’était pas là.    Ils n’étaient pas rentrés.  Elle angoissa craignant un accident.   C’est à ce moment qu’elle reconnut la propriétaire qui l’avait accueillie à son arrivée.   Elle était furieuse,   elle  étalait son courroux en espagnol,   langue qu’elle-même parlait peu.    Mais rapidement elle comprit.   La famille avait filé à l’anglaise,  abandonnant le chien et quelques nippes pour tromper son monde.

Elle était abasourdie.   Elle n’avait pas pensé à cela.   Elle s’était inquiétée pour eux,   pour les enfants,  avait craint un accident,  mais qu’ils aient monté une mise en scène pour voler leurs vacances ne lui  était pas venu à l’esprit.

Cela lui amena une réflexion.    Elle s’éloignait des gens parce qu’elle s’imaginait toujours des choses trop sombres sur eux,  pensait-elle.    Mais ici,   la vérité avait frappé plus fort que son imagination.

Elle ne laissa pas d’argent pour le chien à la propriétaire sachant d’avance qu’elle le prendrait pour elle.   Elle pensa bien à l’adopter,  mais il lui restait  trop peu de temps pour effectuer les formalités.   Elle termina ses vacances et  rejoignit sa petite vie  à l’abri du monde.    Avait-elle vraiment tort de penser négativement d’autrui ?

Un mariage à Venise (histoire entière)

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Il est très énervé.   Il ferme la porte de ses bureaux  avec  anxiété.   Ce soir il dîne avec le futur beau-père de son fils afin de discuter de la répartition des frais  du mariage à venir.

Il s’était tant réjoui lorsque son aîné lui avait annoncé qu’il avait demandé Aurore  en mariage et qu’elle avait dit oui.    Son fils avait fait cela dans les règles : il avait emmené Aurore dans un lieu mythique,   avait posé un genou au sol  et lui avait offert un diamant dont lui, son père,  préférait ne pas connaître le prix…

Ces fiançailles couronnaient sa  propre réussite, pensait-il alors.   Lui qui était né dans la pauvreté,   avait  bâti sa petite entreprise avec ténacité.   Il avait déjoué tous les obstacles  et  avait fini par trouver des  clients importants.   Il  avait pu élever ses quatre enfants  dans un grand confort et leur offrir les meilleures écoles.   Son fils aîné avait étudié dans une prestigieuse université étrangère  où il avait rencontré Aurore, une compatriote,   fille de parents très fortunés.   Quelle fierté avait été la sienne alors !   Lui, le petit rien du tout,   celui qui ne pouvait pas s’offrir de friandises à la récré,  avait réussi à caser son aîné auprès d’une héritière !  Son second étudiait  aussi dans un établissement renommé et il en serait de même pour ses deux cadettes.   Il se devait d’offrir aux autres ce qu’avait reçu  l’aîné.   Cela entamait ses finances,   mais comme ses enfants avaient eu le bon goût de naître chacun à plusieurs années d’intervalle,   les frais s’échelonnaient et il pouvait y faire face sans réduire le train de vie auquel ils étaient habitués.   Parfois,  lui qui était par nature  économe,  frémissait de les voir acheter des vêtements griffés qui lui semblaient hors de prix.   Mais si cela pouvait les rendre heureux…   et puis,   là où ils évoluaient, la marque au joueur de polo et ses semblables  étaient  de mise…

Sa joie de voir son fils se fiancer avec Aurore s’était pourtant rapidement teintée de scepticisme.   Cette dernière s’était révélée une jeune fille ravissante  certes,  mais affichant des allures de princesse égocentrique et dépensière.    Et lorsqu’il avait été invité chez ses parents,  il avait été ébloui du luxe de leur demeure,   mais gêné par leurs manières ostentatoires.   Ils l’abreuvaient des photos de leur dernier caprice : un yacht sur lequel ils iraient à Bora Bora.  Ils le faisaient construire et choisissaient avec soin les moindres  finitions.    Ils les lui montraient en photos et il trouvait cela aussi vulgaire que coûteux.    Ils faisaient aussi des cadeaux à son fils : un séjour de luxe  au bout du monde,  par exemple.   Et il s’était senti obligé de rendre la pareille en invitant Aurore pour des vacances d’été à sa mesure.    Il grimaçait dans sa barbe au souvenir de la facture.    Pour ne rien arranger,  ses affaires n’étaient plus ce qu’elles étaient.    Il avait connu des années dorées – époque où il avait décidé d’envoyer son aîné dans cette université renommée – mais aujourd’hui,   son esprit n’était plus aussi affûté et il se sentait dépassé par les progrès technologiques.   Il renâclait à vendre ses produits en ligne et perdait en conséquence  des parts de marché.   Heureusement,   durant ses glorieuses,   il avait mis beaucoup d’argent  de côté,  et cet argent lui permettrait de faire face à l’éducation de ses trois autres enfants et  assurerait sa retraite.   Enfin… peut-être…   Il n’était pas prêt  à investir ses économies dans du capital à risque,   et de ce fait,   avec les taux bas,  son épargne ne rapportait pas ce qu’il en avait escompté.

Une fois fiancés,  les jeunes gens avaient parlé mariage.   Un jour lui et sa femme avaient à nouveau étaient conviés chez  les parents d’Aurore  –  lui les invitait toujours au restaurant –  et ceux-ci leur avaient exposé leurs projets pour le mariage de leur fille unique.    Il était sorti de là cassé,   écroulé.     Ils n’élaboraient rien moins qu’un  « grand barnum »,  comme il se plut rapidement à dire.  Trois jours de festivités,   sept cents invités,  le  tout à Venise.    Se prenaient-ils pour Georges  Clooney?   Aurore poussait des cris de joie quand sa mère décrivait les fêtes à venir,   le bal costumé dans un immense palais vénitien loué pour l’occasion,   la cérémonie sur la lagune…    Son fils,  se taisait et ses yeux brillaient.    Lui n’avait rien dit non plus…   Il n’était pas de taille à s’opposer aux désirs de ces nantis.    Il n’avait pas osé dire non,  cela va être trop cher…

Mais la question le travaillait tant et si bien qu’il convia  le « beau-père » au  restaurant pour mettre la question sur le tapis.    Il  avait le sentiment d’avoir le choix entre la peste et le choléra.  Soit  il payait sa part et ses économies y passaient,   soit il les laissait prendre en charge la plus grande part et c’était sa dignité qui était piétinée.  Il redeviendrait le petit minable au pantalon rapiécé dans la cour de l’école…   Non,  ce n’était pas possible.    Il devait les arrêter tant qu’il en  était encore temps.   Il devait leur dire que les jeunes gens devaient se contenter d’un mariage plus normal,   très beau certes,   mais ici sur place,  pour ne pas avoir à payer le logement de plus de sept cents personnes  à Venise…     Pourrait-il forcer ces gens à renoncer  à  leurs envies,    pourrait-il priver Aurore de son mariage de star ?   Il craint que non hélas…

Il retourne le problème dans sa tête.   Il ne peut pas payer une somme aussi importante  sans nuire à l’avenir de ses cadets,   sans mettre sa retraite en péril.    Mais s’il ne paie pas,   il perdra sa fierté,   son estime de lui-même et il sait qu’il en a besoin  pour monter au créneau tous les jours,   que sans cette confiance en lui acquise par sa réussite,  il n’est plus rien.     Alors que va-t-il décider ???

 

 

 

 

Voilà,  tout est dit,  pense-t-il,  il a joué cartes sur table,   il a fixé son budget,   important certes mais dans les limites de ce qu’il peut offrir sans se mettre en danger. Il a été clair.   Il n’ira pas au-delà.   Il craignait leur réaction,  il en avait les mains moites,  le cœur qui battait  trop vite et trop fort.   Mais la future belle-famille a très bien réagi.   Ils ont dit qu’ils comprenaient,   ils lui ont assuré qu’il ne devait pas s’en faire.   Il en a conclu qu’ils allaient prendre l’essentiel des frais en charge… Il est rassuré.   Il a encore gagné !   Il se sent si heureux,   si fier de lui.    Son fils va  avoir un mariage hollywoodien,   lui sera à l’honneur,   il recevra les invités en grand seigneur,   en homme qui a réussi.    Il se voit déjà gorgé de champagne, déguisé en noble vénitien, invitant la belle-mère à danser, dans un palais romantique près du pont des Soupirs au son  d’un orchestre baroque.   Ah il n’appelle plus cela « le grand barnum »  maintenant qu’il sait qu’il en tirera la gloire sans pour autant en assumer  les frais.    Il sait par son fils que la fortune de la belle-famille est colossale et  ce sont eux qui veulent  ce déploiement de luxe.    N’est-il pas normal que ce soit eux qui paient ?    Lui se serait contenté d’un mariage en Belgique,  comme tout le monde…     Mais tout le monde n’envoie pas son fils étudier la finance à Stanford…  Tout le monde n’a pas un  fils, si beau,  si brillant.  Ne mérite-t-il pas un tel mariage ?   Après tout,   ce qui arrive est dans l’ordre des choses.

Il se sent léger et plein d’enthousiasme.   Il en parle à ses amis et lit l’envie dans leurs yeux. Généreux,   Il les réconforte en les invitant pour la grande fête,  tous frais payés bien entendu.   Il a presque retrouvé l’allant de sa jeunesse.   Ses affaires s’en ressentent et son chiffre d’affaires est à la hausse.   Dans la foulée,  il s’offre une Rolex.    C’est qu’il se sent de plus en plus important,  il gonfle comme une outre !

Quand a lieu le mariage déjà ?  Dans un an tout juste.    Tiens ne faudrait-il par réserver les lieux ?  Il lui semble que rien ne se prépare.    Son fils a le même sentiment.     Il avoue à son père qu’il a dû batailler avec ses beaux-parents pour fixer la date car eux reportaient sine die…    Décidément,  ces riches  n’ont pas les pieds sur terre,   ils ne connaissent pas les contraintes de la réalité.    Heureusement que son fils est là pour les leur rappeler…

Voici qu’il  rentre justement.   Il paraît très énervé.    Une contrariété dans la banque où il travaille ?

Non ce n’est pas cela.   Voilà, dit-il, que les beaux-parents ergotent sur le coût du mariage.   Il croit rêver.   Ils dépensent sans compter pour le moindre de leur caprice,   Aurore ne porte que des vêtements de couturier et voilà qu’ils deviennent pingres  pour son mariage !    Père et fils n’y comprennent plus rien.   Bon,  ce n’est qu’une lubie.   Cela va leur passer.

D’ailleurs ce dimanche on célèbre les fiançailles et ce n’est pas le moment de gâcher la fête en créant des conflits.   Le temps est au beau en ce mois de juin et la grande maison des beaux-parents est décorée de centaines de fleurs,   le parc  s’orne de guirlandes multicolores et les serveurs circulent entre les tables.    L’ambiance est au plus haut grâce aux nombreux amis d’Aurore et de son fils revenus des quatre coins du monde pour l’occasion.    Seule ombre au tableau,   la présence de son neveu,  un chômeur,  un bon à rien qui le dérange d’autant plus qu’il lui rappelle d’où il vient.    Il l’évite avec soin.

La  semaine qui suit,  il plane.   Comme il se sentait à son aise dans tout ce luxe,   surtout que la belle-famille avait  proclamé qu’elle prendrait tous les frais  en charge.    Mais une grosse contrariété survient.    Un client important lui fait savoir qu’il rompt ses contrats.   Quelle poisse !   Il  est à terre,   il n’en faudrait pas plus aujourd’hui.   Soudain son gsm envoie une petite sonnerie,  celle qui annonce l’arrivée d’un sms.     Il regarde.    C’est la belle-mère.    Elle a envoyé en quelques lignes le décompte des fiançailles.   C’est énorme.   Et elle lui demande de régler la moitié…

 

Il s’est ressaisi et a répondu aimablement mais fermement qu’il était d’accord de payer la moitié des frais des fiançailles,  mais qu’au total,  il ne dépasserait pas le montant qu’il leur avait indiqué.     Et  voilà.   Il était à nouveau fier de la façon dont il gérait les choses.

Mais sa tranquillité ne dura pas très longtemps.   La belle-famille souhaitait les choses les plus extravagantes,  les plus grandioses d’un côté…  et de l’autre  pinaillait sur le coût.     Ils décidaient un jour que le mariage aurait lieu à Venise,  et quelques jours plus tard ils penchaient pour Florence.    Ils avaient trouvé un organisateur de mariage italien dont ils disaient des merveilles et que lui voyait comme un rapace,  mais quand il voulait leur faire une suggestion,  elle était balayée d’un revers de la main.    Il décida donc de les laisser faire à leur guise puisqu’on n’écoutait pas ses conseils pleins de bon sens et qu’il s’en tiendrait à son budget.

 

Un jour son fils rentra très en colère.    Il s’était querellé avec Aurore.    Il lui avait fait part d’une remarque de son père et elle lui avait  vertement répondu : « De toutes façons tes parents ne veulent pas s’occuper du mariage,  ils en laissent toute la charge aux miens ! ».      Son fils, qui lui était très attaché,   n’avait pas supporté d’entendre ainsi  dénigrer son père d’une manière totalement injuste puisque chaque fois qu’il avait osé une suggestion,   il s’était fait clouer le bec sèchement, avec mépris même.   Et c’est ainsi que la question du mariage devint une pomme de discorde entre les tourtereaux…

Lui s’était totalement retiré de l’organisation,  mais il était tenu  au courant par son fils  et il rageait des dépenses exorbitantes que la belle-famille  voulait engager : un orchestre parisien pour jouer à Venise (serait-ce Venise ou Florence finalement ?).    N’y avait-il pas de musiciens sur place ???    Et tout était à l’avenant.   Il se dit que moins il y pensait,   mieux il se portait.    Mais revenait régulièrement maintenant le reproche qu’il ne s’impliquait pas.    Et son fils se mit lui aussi à chanter ce refrain.     Il se replia dans sa coquille et n’écouta plus rien,  avec la devise,  « bien faire et laisser dire »,  sauf que s’il ne disait rien, il ne faisait rien non plus.     Et les choses semblèrent se calmer.    Il avait craint que rien ne soit prêt pour la date prévue qui approchait,  mais tout se mettait gentiment en place.    Il voyait de moins en moins son fils qui avait emménagé avec Aurore dans un immense appartement que son beau-père  avait mis sans frais à leur disposition.      Le mariage était devenu un sujet tabou dont on ne lui parlait plus.

Il avait toujours eu une relation forte avec son aîné,  mais là,  il lui semblait perdre de plus en plus le contact au profit de la belle-famille.   Ainsi, il apprit qu’il avait quitté son travail à la banque pour s’impliquer dans leurs juteuses affaires.    Il ne dit rien.   Qu’aurait-il pu dire ?    Et l’on arriva au jour du mariage.   Tout avait été choisi par les beaux-parents et les jeunes gens et il se contenta d’observer les directives.   Son fils lui siffla qu’il n’  avait droit qu’à un petit nombre d’invités vu son budget restreint,  et il s’inclina. 

 

 

 

Ainsi eut lieu la fête.     Lui qui s’était vu parader en grand seigneur fut largement mis à l’écart,  assis à une table dans un coin pour le repas principal, il s’aperçut que le plan de table avait prévu à son côté son neveu chômeur,  ce qui l’agaça fortement.     Les beaux-parents quant à eux    étaient au centre de l’attention,  ils menaient l’ambiance et étaient entourés de plusieurs centaines d’invités qui tous les honoraient.   Les musiciens de Paris qu’ils avaient choisis jouèrent des airs qui leur étaient familiers.   Ils   étaient les rois de la fête.    Ce furent eux qui firent les discours,   largement applaudis,  des amis d’Aurore s’exprimèrent aussi.     Et quand vint le moment du bal,  à sa plus grande surprise,   à sa plus grande humiliation,   l’organisateur italien se dirigea vers lui et ses invités les priant de s’en aller,   que le bal se ferait entre « intimes ».    Ne voulant pas de scandale,  il obéit et regagna son hôtel et le lendemain la Belgique.      Les jeunes époux    étaient partis pour un voyage de noces qui parcourrait tous les grands lieux de la jet set.    Lui retrouva ses bureaux,  le cœur gros,   il avait le sentiment que tout ce qu’il avait fait pour s’élever socialement s’était retourné contre lui,   qu’on lui avait volé son fils,  son diamant,  celui pour lequel il avait tant travaillé.   C’étaient d’autres plus forts que lui qui s’en étaient emparés.    Il reçut la facture du mariage qui s’élevait strictement à ce qu’il avait accepté de payer.     Et une question lui vint.    Et si tout cela n’avait été que ruse pour lui voler son fils ?   Les beaux-parents n’avaient pas de successeur valable pour leurs affaires et ils se faisaient vieux.   Aurore était la prunelle de leurs yeux et ils ne voulaient pas la partager  ni leurs futurs petits-enfants avec une belle-famille encombrante.    Alors, on l’avait rayé de leur existence,  dépouillé de ce qu’il avait de plus cher et il ne lui restait qu’à sécher ses larmes,  continuer son dur labeur et espérer que son fils retrouverait un jour son bon sens et se montrerait moins ingrat,  mais il le savait vaniteux et en son for intérieur il devait reconnaître qu’il avait contribué à cette vanité.    Aussi avait-il peu d’espoir.    Il se concentra sur ses autres enfants et les redirigea vers des écoles plus modestes et des amis  de leur milieu.   

 

 

 

  

Des fleurs et des oiseaux aux fenêtres…

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Elle avait rêvé de lui cette nuit-là.   Il lui  écrivait une lettre manuscrite.   Elle l’ouvrait et elle découvrait un dessin coloré.    Des maisons s’alignaient,  jolies,  comme des mois de fin d’été.   Sur la première il  n’y avait que grisaille malgré une devanture proprette,  ensuite,  la couleur revenait petit à petit,  les fenêtres s’ouvraient et enfin, sur la dernière maison de l’alignement,  des fleurs et des oiseaux volaient jusqu’aux fenêtres qui s’enjolivaient de joyeuses couleurs,  le soleil brillait,  on aurait dit une peinture de Zoé Valy.

Elle comprit alors qu’elle avait eu raison de renouer avec son amant,  que la joie  était revenue  ainsi à son cœur et au sien.    Dépourvu de rancœur qu’elle ait rompu brutalement trois mois auparavant,  il n’était que trop heureux de la voir réapparaître dans le carrosse branlant de son mariage,  elle,  sa fée magique sans qui son couple n’aurait été  que citrouille infâme.

 

Certes toutes les raisons pour lesquelles elle avait rompu demeuraient,   mais elle les voyait autrement et se disait que dans son propre mariage,  il arrondissait bien des angles,   lui le petit Juif au cheveu crépu,   aux joues engoncées dans son costume de notable,   la femme officielle se pendant à son bras sur les photos publiques alors qu’elle qui éclairait sa vie n’avait droit qu’à la part de l’ombre.

Encore un de ces hasards bon teint qui font qu’un juif mi ashkénaze mi sépharade dont les grands-parents furent gazés à Auschwitz  rencontre une belge pure souche  et qu’ils deviennent amants dans une joie jamais assouvie au point qu’un jour, au moins pour elle,  elle en devint frustration.

Toujours l’attendre,  toujours se contenter de ce que sa femme légitime laissait de côté…   son mari, elle l’oubliait,  pourtant il était toujours gentil près d’elle,  avec bien sûr les défauts de quelqu’un qui est là tous les jours.   C’est que le quotidien n’est pas facile à vivre et qu’il entraîne tant d’agaceries …   Alors on s’évade,   le temps de quelques mails échangés sur Facebook,  le temps d’une après-midi à l’hôtel et,  suprême audace, d un weekend volé à la vie,  où on tremble que le ou la légitime ait vent de l’affaire.     Ah si seulement on s’était connus dans une autre vie…

 

Alors elle en a eu assez de ces frustrations accumulées,  du temps passé à l’attendre,  elle a oublié que ce temps était du bonheur.    Elle s’est dit : « J’aimerais plus mon mari si je n’avais pas d’amant », et elle a rompu,   lui disant que c’était trop frustrant,  qu’il lui en demandait trop.   Et lui il l’a crue,   il s’est flagellé,  en brave petit Juif qu’il  était.   Et il a pleuré dans son oreiller,  ne laissant rien voir à ses proches dont il a en charge le bonheur.   On est un homme de devoir ou on ne l’est pas.

 

Elle, elle s’est crue libérée,  et puis au fil des jours,  il s’est mis à lui manquer.   Son bonheur était perdu,  elle ne pouvait pas revenir sur sa décision,  il allait lui dire : « Mais sais-tu ce que tu veux à la fin ?  Je ne suis pas un jouet qu’on prend et qu’on rejette ! »  Alors elle n’osait pas lui réécrire,  jusqu’à ce jour où poussée par je ne sais quelle audace elle a renvoyé un mail,  comme ils le faisaient tous les jours « avant »,  et il a répondu,  et il  a  été heureux,  et il le lui a dit.   Alors leurs messages ont repris.   Il a juste dit : « J’ai si peur que tu ne disparaisses à nouveau… ».    Et alors elle a pleuré,  elle a pensé,   j’ai eu si peur de t’avoir perdu par ma sottise.   Mais non,  il est là,  si doux,  si gentil,   si prêt à l’accueillir comme le père l’enfant prodigue.     Les oiseaux et les fleurs volent à leurs fenêtres.   On est en octobre,  mais pour eux le printemps est revenu.